Frilosité : les dirigeants ne sont pas encore prêts à plonger pour saisir à bras le corps les enjeux climatiques et environnementaux

Le climat et l’environnement dans les préoccupations des dirigeants d’entreprise : chronique d’une disparition

Alors que les signaux climatiques s’intensifient et que les scientifiques multiplient les alertes, un phénomène silencieux mais massif est en train de remodeler les priorités des dirigeants d’entreprise : le recul spectaculaire de l’enjeu environnemental dans leurs préoccupations. Les données les plus robustes – notamment celles de l’enquête mondiale Global Leadership Monitor – révèlent un décrochage inédit, profond, et largement sous-estimé. Je vous propose une plongée au cœur de ce backlash environnemental, chiffres à l’appui, pour mieux cerner ce glissement, ses ressorts, ses impasses… et ses conséquences majeures pour l’avenir des entreprises et des générations futures.

Comment expliquer que le climat, hier au sommet des risques globaux, soit aujourd’hui relégué aux marges de l’agenda stratégique ? Que s’est-il passé dans les Comités exécutifs, les Conseils d’administration, les imaginaires managériaux ? L’enquête annuelle “Global Leadership Monitor” du cabinet Russell Reynolds Associates (RRA), dont la dernière édition a été publiée en août 2026, est précieuse car elle permet de suivre l’évolution des priorités perçues par les dirigeants d’entreprise dans le monde sur longue période.

 

Un mot sur la méthodologie parce que c’est déterminant

Parmi la myriade d’enquêtes sur ce thème, dont beaucoup manquent de robustesse, les points forts de l’étude de Russell Reynolds sont les suivants de mon point de vue :

L’approche retenue

J’ai vu un bon nombre d’enquêtes qui prétendent qu’il n’y a pas de backlash RSE, tout simplement parce qu’elles sont en trompe-l’œil : elles ne rentrent pas dans les dilemmes. Si vous demandez à des citoyens ou à des dirigeants : « Etes-vous préoccupé par l’évolution de l’environnement ? », vous ne verrez pas d’inflexion car bien sûr, tout le monde répond par l’affirmative. Cela ne « coûte » rien ; c’est la réponse confortable ; celle qui « va de soi ». Or, diriger, tout comme mettre en place une politique RSE ont un point commun : dans les deux cas, il s’agit de gérer les dilemmes, les tensions, les contradictions. C’est tout l’intérêt de l’étude de Russell Reynolds : elle demande aux dirigeants de classer, de hiérarchiser leurs priorités en sélectionnant parmi une liste établie les cinq facteurs les plus déterminants pour la santé de leur entreprise à horizon de 12 à 18 mois[1].

La largeur de l’échantillon : plus de 2.700 dirigeants dans le monde.

La profondeur de champs

Russell Reynolds a démarré cette enquête début 2021 et la conduit depuis cette date avec une belle régularité, tous les semestres, ce qui permet d’analyser les évolutions depuis 5 ans.

La diversité des dirigeants

La largeur de l’échantillon permet de faire des analyses croisées sur les fonctions des dirigeants interrogés. Parmi eux, 20% sont des directeurs généraux (CEO), 31% des « C-level executives » (membres de Comités de direction ou de Comex, que j’appellerai « dirigeants exécutifs » dans la suite de cet article) et 12% sont des membres de Conseils d’administration (que j’appellerai « administrateurs »).

La couverture géographique

Les dirigeants interrogés sont originaires de 70 pays différents, mais ils sont concentrés sur deux zones géographiques importantes pour saisir les stratégies des grandes multinationales : pour 48% sur l’Europe et 39% sur les Amériques.

La diversité des entreprises retenues

Elle est réelle à la fois pour les tailles d’entreprise (39% des entreprises sont cotées et leur taille médiane est d’environ 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires.) et les secteurs d’activité.

 

Les dirigeants « lost in transition » : SOS pour l’environnement

Les résultats de la dernière itération de l’enquête ont été recueillis en avril et début mai 2026. Les répondants n’avaient pas encore connu les soubresauts environnementaux de l’été 2026. Mais ils sont très largement au fait des impacts du réchauffement climatique, ne serait-ce que parce que beaucoup travaillent avec un prisme international, ce qui les a exposés aux conséquences déjà très visibles dans de nombreux pays.

Le résultat qui me semble majeur – mais qui n’est pas explicitement pointé par les auteurs de l’étude – se résume en peu de mots : l’enjeu environnemental a disparu du radar des dirigeants.

Quels sont les facteurs de préoccupation prioritaires pour les dirigeants dans le monde ? Ils sont résumés par le tableau ci-dessous :

Source : RRA, Global Leadership Monitor H1 2026

Le changement technologique est désormais la principale force identifiée par les dirigeants – celle que les dirigeants estiment avoir le plus d’influence sur leurs organisations. C’est une première depuis le lancement de l’étude en 2021. On peut y voir l’impact de la diffusion rapide de l’intelligence artificielle.

Le « top 5 » des principaux facteurs impactant la santé organisationnelle de leur entreprise à horizon des 12 à 18 prochains mois selon les dirigeants :

Changement technologique                                  63%

Croissance économique incertaine                        57%

Incertitude géopolitique                                        54%

Disponibilité des talents et compétences clés      43%

Transformation de la main-d’œuvre                      37%

L’enjeu intitulé « changement climatique et dégâts environnementaux » ne figure pas dans le « top 5 », ni même dans le « top 10 ». Il est désormais relégué à la 14ème position avec 11% seulement des dirigeants qui l’ont signalé parmi leurs cinq priorités.

Je ne veux pas dire que les autres enjeux ne pèsent pas. Mais la plupart d’entre eux sont bien connus et les entreprises disposent déjà d’expérience et de politiques pour y faire face. D’autres sont très vagues (ex : croissance économique incertaine ; incertitudes géopolitiques). La gravité du réchauffement climatique et des risques environnementaux semble n’être pas perçue à sa juste mesure par les dirigeants. Le fait que, par exemple, la volatilité du prix des matières premières soit cotée deux fois plus haut que « changement climatique et dégâts environnementaux » interroge…

On trouve une confirmation de l’effacement du climat dans la troisième édition du “CEO and board confidence monitor 2026”, publié en février 2026 par Heidrick & Struggles, un autre cabinet international, expert en leadership et en recherche de dirigeants et d’administrateurs[2]. Son enquête annuelle auprès de 1.921 CEO et membres de conseils d’administration à travers le monde (dont 91 en France) montre également la montée de l’imprévisibilité économique, qui demeure le tout premier sujet de préoccupation des dirigeants d’entreprise et des administrateurs, suivi par la donne géopolitique[3]. Le climat a disparu de la liste des priorités et pour trouver dans le rapport une allusion à l’enjeu climat, il faut se reporter à ce schéma qui le montre comme l’enjeu le moins important (avec l’activisme actionnarial).

Source : H&S 2026 ; Enjeux par importance et degré de maîtrise

Déjà les années précédentes, le changement climatique et les attentes ESG figuraient au bas du tableau des sources de préoccupations.

Source : H&S ; Préoccupations dirigeants 2025

Ces données confirment amplement plusieurs autres enquêtes qui montrent que les entreprises sont loin de s’investir à la hauteur de l’enjeu environnemental, que j’ai rassemblées dans cet article : « Climat : les entreprises au seuil de leur transformation environnementale ».

 

L’ampleur du backlash : un renversement spectaculaire

Les préoccupations environnementales n’ont pas toujours été les grandes oubliées des dirigeants du monde. Il est important de comprendre et reconnaître que cette disparition est le résultat d’une dynamique négative.

On se souvient avec une certaine nostalgie de cette époque, après la crise mondiale du Covid, durant laquelle les « dirigeants du monde » plaçaient le réchauffement climatique et l’environnement tout en haut de leurs préoccupations en termes de risques pour les années futures. Chaque année en janvier ou février, lorsqu’était publié le rapport annuel Global Risk, élaboré par le Forum économique mondial (WEF) pour dresser un panorama des risques globaux auxquels le monde doit faire face, on pouvait constater que le classement des risques était dominé par ces enjeux climatiques et environnementaux.

Ainsi par exemple, en 2022, les trois premiers risques identifiés sur le long terme (horizon 10 ans) étaient de nature environnementale (identifiés par la couleur verte), qui composait par ailleurs 5 des 10 principaux risques.

Source : WEF, Global Risks 2022

L’année suivante, en 2023, les risques environnementaux étaient en recul mais toujours importants dans l’horizon du court terme (2 ans).

Source : WEF, Global Risks 2023

En revanche, le recul lié au backlash se traduit par le fait que les principaux risque environnementaux sont relégués dans le long terme – comme si la menace s’éloignait alors que la communauté scientifique et en particulier les rapports du GIEC nous informent du contraire. Voici à titre d’illustration le tableau dressé par l’édition 2026.

Source : WEF, Global Risks 2026

J’en profite pour préciser que ce type d’enquête n’a de mon point de vue aucun caractère prédictif : par nature, les risques surviennent souvent sans s’annoncer ! Ainsi lors de l’édition de début 2020 de l’enquête annuelle Global Risks du WEF, les cyberattaques pointaient à la huitième place alors que plusieurs attaques allaient déferler et les maladies infectieuses à la dixième, alors que le monde allait se confiner quelques mois plus tard. En revanche, ce type d’enquête a le mérite de donner une photographie de « ce qui empêche les dirigeants de dormir » et par conséquent sur les thèmes sur lesquels ils vont concentrer leur attention… et leurs investissements.

Par ailleurs, cette enquête est souvent invoquée pour rendre compte du point de vue des dirigeants. En fait, elle est surtout utile pour dresser la « toile de fond » des risques mais elle est moins pertinente pour juger du point de vue des dirigeants d’entreprise, qui constituent une minorité dans ses répondants. Par exemple dans l’édition 2026, les répondants proviennent à 38% des entreprises (et ne sont pas tous dirigeants) mais aussi à 24% du monde académique, 13% de la société civile, 10% des organisations internationales et 10% également des Etats[4].

C’est l’une des raisons qui me conduit à privilégier l’enquête de Russell Reynolds, dont le suivi depuis 2021 permet d’examiner comment les priorités des dirigeants d’entreprise se sont déplacées sur les cinq dernières années.

Les enquêtes mobilisées par cet article me semblent mettre à mal la thèse encore soutenue par beaucoup, consistant à affirmer qu’il n’y a pas de backlash – qu’il s’agisse de backlash RSE ou environnemental ou encore climatique. Par exemple l’association Parlons Climat affirme qu’il n’y a pas de backlash puisque nous nous situons sur un plateau pour les réponses données par les Français à l’étude périodique de l’Ademe, dans laquelle ils notent l’importance qu’ils accordent à l’environnement. La note est effectivement relativement stable sur longue période (7,7 sur 10 en 2024 contre 8 en 2014), bien que Parlons Climat reconnaisse « une baisse importante par rapport au pic de 2019 ». Il y a là une double erreur. D’abord, l’opinion des citoyens importe, mais celle qui détermine les investissements et les décisions, c’est celle des dirigeants… qui ne sont pas toujours convergentes. Or Parlons Climat est muette sur ce point : les mots ‘entreprise’ et ‘dirigeant’ ne figurent pas dans son analyse[5]. Ensuite comme je l’ai souligné dans la section introductive de cet article (méthodologie) une réponse à ce type de question n’engage à rien, car elle esquive les tensions entre objectifs.

Si je m’arrête sur ce point, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une simple querelle d’experts ou d’une divergence sémantique. Au contraire, c’est un facteur déterminant dans l’attitude à prendre vis-à-vis des politiques à mener. Pour certains, il n’y a pas de retournement de situation, pas de vraie remise en cause des progrès précédents, pas de véritables tensions. Mais la réalité est inverse : nous vivons dans un monde de tensions et de contradictions. Il faut les affronter et non les esquiver. La RSE ne consiste pas à espérer un monde sans conflit, sans aspérité, dans lequel chacun s’accorderait naturellement avec harmonie. Au contraire, la RSE consiste à identifier, rendre visible et documenter les contradictions entre objectifs pas toujours alignés, entre priorités souvent abrasives, sans occulter les tensions mais en cherchant à les transformer en compromis.

Les sceptiques du backlash auront de plus en plus de mal à prétendre que le backlash n’existe pas, que c’est un artifice de communication pour les uns, un discours politique pour les autres, mais qu’il ne se traduit pas par des vrais reculs (voir : « La RSE est un sport de combat : la vigueur du backlash »).

Le décrochage de l’enjeu « changement climatique et dégâts environnementaux » se situe dans la période de « l’après Covid » : stable sur son point haut à 23% en 2022 et 2023, cet enjeu entame ensuite un décrochage qui s’accélère : 22% en S1 (premier semestre) 2024, 18% en S2 2024, 14% en S1 2025 puis 11% en S2 2025 et S1 2026.

Source : RRA ; Climate change in Top 10 issues – L’enjeu environnemental est la ligne noire du bas.

Je remarque que le point haut de 2022 est parfaitement cohérent avec le rapport « CEO’s Guide to Sustainability » du cabinet de stratégie Bain, qui a adopté une méthodologie intéressante, basée sur l’utilisation de l’intelligence artificielle pour détecter parmi les 35.000 prises de parole publiques de CEO (directeurs généraux) de 150 grandes entreprises entre 2018 et 2024, celles qui portent sur le développement durable. Vous pouvez consulter ces résultats ici : « La RSE est un sport de combat : la vigueur du backlash ».

Sur la période de cinq ans (S1 2021 – S1 2026), il a perdu 10 points (passant de 21% à 11%), ce qui est considérable. Cette perte de 10 points se retrouve à peu de choses près dans les trois « populations » de dirigeants qui nous importent : l’enjeu environnemental, qui passe de 19% à 10% chez les dirigeants exécutifs, est très légèrement mieux coté par les directeurs généraux (CEOs) pour qui il passe de 22% à 12% et chez les administrateurs, de 24% à 14%.

Ceci permet de constater que les trois populations, directeurs généraux, autres dirigeants exécutifs et administrateurs réagissent de façon très homogène : l’enjeu environnemental est très bas aujourd‘hui pour chacune (10 à 14%) et elles ont toutes perdu une dizaine de points sur les cinq dernières années.

Ce résultat me semble contre-intuitif : on aurait pu penser qu’entre les DG et les autres exécutifs focalisés sur les enjeux les plus pressants du court terme et les administrateurs qui sont censés se préoccuper davantage du long terme et de la prévention des risques, ces derniers seraient plus sensibles à l’enjeu environnemental. Ce n’est vrai qu’à la marge. Et cela confirme le profond retard des Conseils d’administration dans la prise en compte de l’enjeu environnemental (voir : « Climat : les Conseils d’administration sont loin du compte »).

L’analyse par grandes zones géographiques montre, sans surprise que c’est en Europe que l’enjeu environnemental est le moins malmené : 14% des dirigeants issus de cette zone le sélectionnent parmi leurs cinq priorités contre 11% des dirigeants asiatiques et seulement 7% des dirigeants issus des Amériques. Mais l’enjeu a beaucoup moins souffert en Asie, passant de 15% à 11% des priorités sur les cinq dernières années qu’aux Etats-Unis où il s’effondre de 16% à seulement 7%, ce qui illustre l’impact du trumpisme (voir : « Développement durable, croissance et emploi : pourquoi Trump se trompe ? »).

En janvier 2026, le Conference Board, un think tank américain d’inspiration patronale publiait son « CEO playbook for 2026 » qui montrait l’érosion des enjeux environnementaux dans l’agenda des directeurs généraux (CEOs) américains : 38% d’entre eux estiment que les questions environnementales ne sont pas une priorité pour développer leur activité en 2026, contre seulement 20% des directeurs généraux (DG) dans le monde, 14% des DG européens et 8% des DG asiatiques, ce qui confirme le leadership que prennent les entreprises asiatiques – et notamment chinoises – en matière de durabilité. Ces chiffres mettent en évidence un monde qui se divise et se polarise sur cet enjeu fondamental.

De mon point de vue cela illustre à la fois une prise de conscience déclinante des risques climatiques ou environnementaux et un recalibrage façonné par la polarisation politique, le contrôle juridique et l’incertitude réglementaire aux États-Unis. En réponse, de nombreux dirigeants américains abandonnent des engagements très visibles et transformateurs pour se recentrer sur des actions de durabilité liées aux fondamentaux business à court terme, notamment la rigueur des coûts, la résilience opérationnelle et l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement.

Mais en termes d’évolution sur les cinq années, les données de Russell Reynolds montrent que ce sont les priorités des dirigeants européens qui ont le plus décroché, passant de 26% à 14% soit une perte de 12 points, avec un point d’inflexion en S2 2024 (passage de 28% à 23%, suivi d’un effritement continu), ce qui correspond au revirement de l’exécutif de l’Union européenne après les élections de juin 2024. Cette évolution constitue l’arrière-plan de la déconstruction du Pacte vert (voir : « L’Europe à un tournant : le Pacte vert menacé« ).

L’affaissement de l’enjeu environnemental dans les préoccupations des dirigeants européens est confirmé par une étude menée par un autre cabinet de chasseur de têtes, Robert Half[6]. Lorsqu’il demande aux membres des Comités de direction des entreprises européennes (PME et grandes entreprises ; incluant le Royaume-Uni) de se projeter à 2035 pour identifier leurs principaux enjeux, la question du changement climatique et du développement durable sont très loin du cœur de leur radar. Même diagnostic pour les investisseurs en Private Equity : le climat est le cadet de leurs soucis !

Source : Robert Half, Enjeux des CD à 2035

 

Face à l’enjeu environnemental, les dirigeants pensent maîtriser l’inmaîtrisable

Pour comprendre cet effondrement de la perception de l’enjeu environnemental par les dirigeants, il est utile d’analyser une autre question posée aux dirigeants dans la même enquête de Russell Reynolds, qui porte sur leur degré de confiance quant à la capacité de leur équipe de management à adresser chacun des enjeux relevés. C’est à mon sens la plus grande surprise de cette enquête : la proportion des dirigeants déclarant que leur équipe de management est « bien préparée » ou « très bien préparée » pour adresser l’enjeu « changement climatique et dégâts environnementaux » est de… 64%. Vous avez bien lu : presque les deux tiers des dirigeants dans le monde estiment que sur ce sujet, « ça va le faire », « on a ce qu’il faut ». Il ne nous manque plus que Madame la marquise pour réussir…

Les rapports du GIEC pour l’international, du Haut conseil pour le climat en France, de multiples institutions, les alertes des chercheurs se multiplient mais les dirigeants continuent à penser qu’ils ont les choses en main. Ce niveau de confiance très élevé est particulièrement stable sur les cinq dernières années : 64% en S1 2021 à 64% encore en S1 2026, avec peu de fluctuations.

Parmi les 20 enjeux suivis, seul le risque cyber présente un niveau de confiance plus élevé (72%)… ce qui pose question au vu des événements qui ont émaillé l’actualité mondiale sur ce thème. Par exemple, ce niveau de confiance n’est que de 32% pour le risque géopolitique, 40% pour « Croissance économique incertaine » ou 51% pour le risque technologique. Est-ce qu’on peut réellement penser que le risque environnemental est aujourd’hui mieux maîtrisé par les entreprises ? Poser la question, c’est y répondre.

C’est d’ailleurs ici que j’ai un désaccord avec les analystes de Russell Reynolds qui écrivent dans leur résumé exécutif : « Sans surprise, nous voyons les dirigeants se sentir plus préparés à s’attaquer aux opportunités qu’ils estiment pouvoir contrôler, plutôt qu’aux menaces mondiales qui dépassent le champ d’action de chaque leader en tant qu’individu »[7]. Si c’était le cas, l’enjeu environnemental serait jugé comme très peu maîtrisé alors qu’au contraire, il se situe au second rang pour son degré de maîtrise.

Le niveau de confiance des dirigeants européens (63%) est identique à celui des dirigeants des Amériques et du même ordre de grandeur que la moyenne mondiale (64%). Les dirigeants asiatiques sont encore plus irréalistes (69%).

Par rapport à cette moyenne mondiale de 64% de taux de confiance, les directeurs généraux sont un peu moins irréalistes (leur degré de confiance sur les cinq ans passe de 55% à 59%), les autres dirigeants exécutifs se situent en position intermédiaires (de 69% à 60%) et ce sont les administrateurs qui se baignent dans les illusions les plus tenaces, qui de surcroît s’aggravent (de 63% à 69%).

C’est cet excès de confiance généralisé qui m’a conduit, dans un autre article à poser la question : « Nos dirigeants sont-ils climato-sceptiques sans le savoir ? ».

 

La France, exception paradoxale : plus dure sera la chute

L’enquête de Russell Reynolds permet de zoomer jusqu’au niveau des principaux pays, ce qui permet de déceler les singularités de la France. Mais il faut l’analyser avec précautions, sachant que l’enquête ne comporte que 123 réponses de dirigeants français (4,5% de l’échantillon). La proportion des dirigeants qui identifient le climat et l’environnement comme l’une des 5 priorités, qui, rappelons-le est de 14% en Europe, est largement supérieure en France avec 25%, même si ce chiffre reste trop bas. Cela peut s’expliquer par une spécificité française : depuis la loi Pacte de 2019, la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux dans les décisions des dirigeants est devenue obligatoire (voir : « Loi PACTE : le couronnement de la RSE ? »). Il n’empêche que depuis plusieurs années, l’IFA (Institut français des administrateurs) souligne que, malgré les progrès, la mobilisation reste encore faible au regard de l’urgence : le climat est encore trop souvent traité comme un simple risque dans les cartographies, et pas comme une donnée stratégique majeure structurante pour le modèle d’affaires[8].

Le point haut en France dans la prise en compte du climat et de l’environnement comme l’une des 5 priorités par les dirigeants se situe à 43% en S2 2022. Cette période correspond à la réélection d’Emmanuel Macron (mai 2022), qui venait de proclamer que son second mandat « serait écologique ou ne serait pas ». La chute qui a suivi témoigne de la déception et se traduit par un backlash d’ampleur : 18 points en trois ans et demi.

Le niveau de confiance des dirigeants français vis-à-vis du risque climatique et environnemental est presque aussi irréaliste que la moyenne européenne (62% contre 63%). Et par ailleurs, alors que chaque année qui passe réduit nos chances de ne pas dépasser les limites d’émission de gaz à effet de serre fixées par l’Accord de Paris et nos propres engagements, le niveau de confiance des dirigeants français augmente (il était de 57% cinq ans auparavant), cas presque unique en Europe. Le point de vue des dirigeants allemands me semble plus réalistes : à 80% de confiance en S1 2021, il a chuté à 45% en S1 2026… ce qui reste tout de même irréaliste !

Sur le cas de la France, une autre enquête complète bien celle de Russell Reynolds : il s’agit du « Baromètre annuel des Dirigeants français », publié chaque début d’année par le cabinet Eurogroup Consulting. Il a remplacé le « Baromètre des Grandes Entreprises Françaises » (BGEF) publié depuis 2010 par le même cabinet, auquel j’ai fait référence dans plusieurs articles de ce blog dans le passé récent. La dernière édition, publiée en janvier 2026, a interrogé plus de 1.000 dirigeants français de grandes entreprises, ETI ou PME. Le risque climatique et environnemental est relégué à la dernière place : il est cité par seulement 8% des dirigeants, contre 13% en 2025 (recul de 5 points en un an). Ce niveau de priorité est encore plus bas que celui qui apparaît dans l’étude de Russell Reynolds. Le climat n’inquiète plus les dirigeants qu’à la marge (et beaucoup moins que leurs marges…). Comme le relève l’étude d’Eurogroup : « Cette évolution semble illustrer une tendance naturelle à privilégier les risques perçus comme immédiats, qu’ils soient géographiquement proches, ou imminents ».

Source : Eurogroup ; Risque climatique vu par les dirigeants français 2026

Si on se tourne vers l’avenir et vers ce que les dirigeants français identifient comme les défis prioritaires pour leur entreprise, le paysage n’est pas plus riant. Pour la seconde année consécutive, les transitions écologique et énergétique arrivent au dernier rang des défis à relever en 2026 selon les dirigeants. Leur importance perçue diminue sensiblement : considérées comme prioritaires par 18% des dirigeants l’année précédente, elles ne le sont plus que par 13% en 2026.

Source : Eurogroup ; défi de la transition écologique vu par les dirigeants français 2026

On a ici une nouvelle confirmation de l’ampleur du backlash.

Une autre enquête, conduite par Odoxa donne la toile de fond de ce puissant backlash en France. Elle aussi offre une profondeur d’analyse sur plusieurs années. Selon cette enquête, qui porte sur l’avis des citoyens (et non seulement des dirigeants), la proportion des Français qui considèrent que les responsables politiques doivent avant tout s’occuper de l’économie et de l’emploi plutôt que d’environnement, qui était le 50% en 2015 est descendue jusqu’à 35% en 2023 avant de grimper brutalement jusqu’à 61% en 2026, un niveau jamais atteint.

À l’inverse, à proportion de ceux qui considèrent qu’il faut en priorité poursuivre les politiques de protection de l’environnement est montée jusqu’à 60% dans l’après confinement (2023) avant de s’effondrer à 37% en 2026.

Source : Odoxa ; Backlash Ecologie ou économie ; « Les Français et l’énergie », Challenges, 13 mai 2026, p.70

Là encore, ces enquêtes confirment le retard des entreprises françaises dans la prise en compte de l’enjeu climatique (pour d’autres illustrations, voir : « Climat : les entreprises françaises ne sont pas à la hauteur de l’enjeu »).

 

La triple erreur des dirigeants

En laissant glisser les enjeux environnementaux dans les limbes, les dirigeants commettent une triple erreur.

D’abord, ils négligent le fait que les risques environnementaux sont non seulement systémiques mais aussi déterminants. Ainsi, les défis qu’ils placent en tête de leurs préoccupations sont déterminés par l’environnement : le changement technologique (#1 dans la hiérarchie de Russell Reynolds) serait aggravé par le manque d’eau ou d’énergies renouvelables ; la croissance économique (#2 dans la hiérarchie de Russell Reynolds) serait altérée en cas de montée des événements climatiques extrêmes ; la rentabilité et la performance économique (#1 dans la hiérarchie d’Eurogroup) seraient compromises car « il n’est pas d’entreprise qui gagne dans un monde qui perd » (Claude Fussler). Le WEF a publié une matrice d’interdépendance dans l’édition 2020 de son rapport Global Risks, qui met en évidence la position charnière du risque climatique.

Source : WEF ; Global Risks 2020 – Interdépendance Matrice

Ensuite, ils surestiment par excès de confiance, la capacité à trouver des solutions techniques alors que les échéances se rapprochent. Ecoutons Philippe Grandcolas, directeur adjoint scientifique national pour l’écologie et l’environnement au CNRS, qui s’alarme lors de l’été 2026 : « Il y aura des épisodes de mortalité énormes. (…) Globalement, le paysage de 2050 en France métropolitaine va être dramatique. D’autant que les aléas combinant climat et biodiversité, tels que les inondations ou les feux, seront potentiellement considérables. C’est ce que les climatologues et les écologues essayent d’expliquer depuis des années sans être entendus. Parce qu’à moins de vivre des événements comme ceux-là, on a du mal à y croire. (…) Si le climat de la France se réchauffe de quatre degrés d’ici la fin du siècle, comme l’envisagent aujourd’hui même les autorités, alors on est morts. C’est clair. Il n’y aura plus d’agriculture en France. Il n’y aura plus de milieu naturel. Nous assistons aujourd’hui aux prémices d’un danger de mort environnementale. On ne peut pas climatiser la nature »[9].

Cette détérioration du vivant aura évidemment des conséquences très préjudiciables pour les entreprises et leurs capacités productives. En France, les membres du Haut Conseil pour le climat (HCC) le martèlent, rapport après rapport : le coût de l’inaction est bien plus élevé que le coût de la transition. Selon un réseau de banques centrales, l’inaction pourrait coûter jusqu’à 30% du PIB d’ici à 2100 dans un monde à + 3 °C, contre un besoin d’investissement annuel supplémentaire de seulement 1% à 2% du PIB d’ici à 2030 pour la décarbonation[10].

Enfin, ils ne tiennent pas suffisamment compte de l’effet désastreux de ce laisser-faire sur leurs parties prenantes et notamment leurs salariés. Le baromètre sur la relation des Français à l’entreprise, étude conduite par L’Institut de l’entreprise l’a bien montré. Pour 67% des Français (et 65% des salariés), la protection de l’environnement doit faire partie des priorités des entreprises pour améliorer les choses dans la société. Cette conviction est homogène parmi la population, elle transcende les clivages générationnels et socio-économiques (67% parmi les 15-24 ans, 71% parmi les 65 ans et plus, 64% des CSP+, 64% des CSP-…). Or, ils sont 59% (dont 62% des salariés) à estimer que les entreprises ne sont pas à la hauteur de la crise écologique, contrairement aux associations (59% sont à la hauteur d’après eux), aux citoyens (55%) ou aux collectivités locales (54%). Certes, c’est un jugement moins sévère que l’État (68% pas à la hauteur) ou les partis politiques (83%), mais les entreprises sont clairement mises en question[11].

 

Conclusion (provisoire)

Le constat est sans appel : alors que les risques climatiques et environnementaux s’intensifient, les dirigeants s’en détournent. Ce décrochage n’est pas un simple glissement conjoncturel, mais un véritable basculement culturel, nourri par l’illusion de maîtrise, la polarisation politique et une méconnaissance persistante des dynamiques environnementales. En reléguant le climat aux marges de leurs priorités, les dirigeants commettent une triple faute stratégique : ils sous-estiment un risque systémique qui conditionne tous les autres, ils surestiment les possibilités de trouver des solutions à temps et ils se coupent des attentes profondes de leurs salariés, de leurs clients et de la société. Le backlash environnemental n’est pas une querelle d’experts : c’est un signal d’alarme sur la gouvernance, les compétences et les choix qui façonneront l’avenir des entreprises.

Il faut se résoudre à l’évidence :

  • Premièrement, il y a toujours aujourd’hui un très profond manque de compréhension et de compétences des enjeux environnementaux (en général) et climatiques (en particulier) de la part des dirigeants, qu’il s’agisse de l’exécutif (codir, comex) ou de la gouvernance (administrateurs).
  • Deuxièmement, ce n’est pas une séquence de trois heures en réunion de Comex ou de Conseil d’administration avec la fresque de ceci ou de cela qui suffira à combler ce « gap » de compétences. C’est d’un véritable plan de formation qu’il s’agit, même si les réticences des dirigeants française à l’idée de se former est bien connue…
  • Troisièmement, c’est aussi à la composition des collectifs de direction qu’il faut réfléchir et agir. A cet égard, Clarke Murphy, directeur général de Russell Reynolds Associates, avait relaté une expérience intéressante en 2020. Son cabinet de conseil avait analysé plus de 4.000 fiches de poste pour le recrutement de nouveaux hauts dirigeants dans le monde. Le résultat était frappant : dans seulement 4% des cas, une expérience ou un goût pour le développement durable étaient requis.

Il est temps de sortir de l’aveuglement confortable et de redonner à l’enjeu climatique la place qu’il mérite : celle d’un impératif vital pour la pérennité économique, sociale et démocratique. Les CD, Comex et CA doivent encore rehausser le niveau d’exigence : intégration au cœur des modèles d’affaires, trajectoires chiffrées financées et crédibles, et suivi pluriannuel rigoureux.

C’est possible. Car face à ce constat d’effacement de l’impératif environnemental chez les dirigeants d’entreprise, il faut aussi souligner le courage et la détermination de celles et ceux qui ne lâchent pas.

  • Des entrepreneurs qui continuent d’avancer, qui se mobilisent et incitent leurs parties prenantes à améliorer leurs impacts.
  • Des dirigeants qui persistent dans leurs efforts de décarbonation, qui réinventent ou infléchissent leurs modèles d’affaires pour mieux respecter les ressources, qui tiennent le cap.
  • Des administrateurs qui jouent leur rôle.
  • Des managers qui impliquent leurs équipiers dans les objectifs environnementaux de leur entreprise.

Ils ne sont pas des idéalistes : ils sont les véritables stratèges. On aimerait simplement les entendre davantage…

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises, fondateur de
Management & RSE et co-président de Metis Europe

 

Pour aller plus loin :

« Global Leadership Monitor H1 2026 ; How are leaders navigating an increasingly diffuse leadership landscape ? », Russell Reynolds Associates report, August 2026

Consultez les autres articles de ce blog sur l’enjeu environnemental

Crédit image : Le Plongeur, pastel sur papier par Gustave Caillebotte (1848 – 1894) en 1877, Musée d’Orsay, Paris

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[1] C’est d’ailleurs pour cela que le total des réponses dépasse largement les 100%.

[2] “CEO and board confidence monitor 2026”, Heidrick & Struggles Report, Third edition, February 2026

[3] “Ces dix sujets qui empêchent les patrons de dormir”, Les Echos, 19 mars 2026

[4] WEF Global Risks Report 2026, FIGURE B.1 Survey sample composition, p.80

[5] « “Backlash” écologique : attention à la prophétie auto-réalisatrice », Parlons Climat, 20 mars 2025

[6] « Boardroom Navigator : Les objectifs du Comité de Direction pour 2035 » Rapport du cabinet Robert Half, juillet 2025

[7] “Unsurprisingly, we see leaders feeling more prepared to address opportunities they feel they can control, rather than global threats that expand beyond any individual leader’s scope”.

[8] Voir “Le rôle du conseil d’administration dans la prise en compte des enjeux climatiques », Rapport de l’IFA, décembre 2019 et “Le rôle du Conseil d’administration dans la prise en compte des enjeux climatiques ; Réactualisation », Note de l’IFA, 15 novembre 2021

[9] « « Nous assistons aux prémices d’un danger de mort environnementale » face aux chaleurs extrêmes, avertit l’écologue Philippe Grandcolas », France Télévisions, 13 juillet 2026

[10] « Nous entrons dans une zone dangereuse, alerte le Haut Conseil pour le climat », Le Figaro, 9 juillet 2026, p.12

[11] « Face aux crises, les Français comptent sur l’entreprise ; 3ème Baromètre sur la relation des Français à l’entreprise », étude de L’Institut de l’entreprise, mars 2023

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