Nos dirigeants sont-ils climato-sceptiques sans le savoir ?

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[ Mise à jour : 15 juillet 2020 ]  Plusieurs enquêtes récentes mettent en évidence un profond retard des dirigeants des entreprises françaises dans la prise en compte du réchauffement climatique. Ce retard préoccupant devrait être compensé par une meilleure appréhension de la part des Conseils d’administration, en charge du long terme et de la maîtrise des risques. Or, au contraire, la gouvernance ne joue pas son rôle sur ce plan. Exécutif et gouvernance marchent main dans la main… dans une impasse.

Les dirigeants et les Conseils d’administration peinent à intégrer le risque climatique : un sondage réalisé par l’IFA (Institut français des administrateurs) auprès de ses adhérents, en collaboration avec le cabinet Carbone 4, met en évidence une marge de progression considérable. Les chiffres doivent être appréciés à la lumière du profil des répondants (256 à 171 selon les questions), qui proviennent pour beaucoup de grandes entreprises (57% ont un CA supérieur à 500M€). Les résultats sur un échantillon plus représentatif par la taille des entreprises auraient été sans doute plus alarmants encore. En revanche, un motif de satisfaction est de voir l’IFA jouer pleinement son rôle de vigie, en attirant l’attention sur un gouffre entre la réalité d’un risque majeur, qui concerne les entreprises au premier chef, et sa faible prise en compte concrète dans les processus de management et de gouvernance.

L’exécutif n’est pas sensibilisé à la problématique du réchauffement climatique

Un premier chiffre qui laisse perplexe : malgré les accords de Paris, malgré le bruit médiatique, seuls 48% des répondants à l’enquête de l’IFA indiquent que la direction générale de leur entreprise a fixé des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre afin de réduire son exposition aux risques de transition vers le zéro carbone.

Les entreprises sont-elles bien armées pour réagir à cette menace ? Interrogés pour savoir qui est en charge du suivi des enjeux liés au changement climatique dans leur entreprise, 30% des répondants citent, sans surprise, la direction du développement durable. Mais il est inquiétant de constater l’effacement

  • de la direction de la stratégie (citée seulement par 14% des répondants), pourtant censée réfléchir aux enjeux de long terme,
  • celui de la direction des risques (8%), dont on attendrait une attention plus aiguisée à ce qui est identifié aujourd’hui par le rapport « Global Risks » comme un risque systémique majeur,
  • et plus encore de la direction générale (6%).

Produit chaque année depuis 2006 à l’occasion du Forum de Davos par les grandes compagnies mondiales de réassurance et par le World Economic Forum, le « Global Risks Report », analyse et dimensionne les principaux risques qui menacent la planète. Dans ses dernières éditions, il présente les inégalités de richesses et les risques environnementaux (changement climatique, mais aussi crises de l’eau, environnements météorologiques extrêmes, etc.) comme les défis majeurs auxquels les dirigeants du monde – économiques comme politiques – doivent se confronter. Le diagnostic est clair et largement diffusé ; c’est bien la volonté d’agir qui fait défaut.

Les choses vont-elles changer ? Seuls 12% des répondants indiquent que leur Conseil a introduit des objectifs climatiques dans la rémunération variable des dirigeants. Vous avez la réponse…

Ces données de l’IFA confirment celles du « baromètre grandes entreprises » publié par Eurogroup Consulting en janvier 2019, qui a interrogé une centaine de grandes entreprises (entreprises du CAC 40 ou SBF 120 et entreprises non cotées). Il montre que le risque du réchauffement climatique n’est jugé préoccupant que par 24% des dirigeants des grandes entreprises françaises. Une proportion plus importante d’entre eux le trouve moyen et 33% encore l’estiment faible ! Vous avez bien lu.

Avec 24%, le réchauffement climatique apparaît à peine dans le radar des dirigeants français, tout en bas de leur liste de priorités.

Ainsi, les dirigeants sont beaucoup plus sensibles à d’autres risques comme le niveau de croissance (76% le jugent préoccupant, ce qui le place au premier rang), puis dans l’ordre, les risques juridiques et législatifs (nouvelles réglementations… pour 61%), les risques financiers (marchés, taux… pour 55%). En fait, avec 24%, le réchauffement climatique apparaît à peine dans le radar des dirigeants français, tout en bas de leur liste de priorités. Même des risques dont les menaces réelles sont peu matérialisées, comme la concurrence internationale (28%) ou l’inflation (31%) préoccupent davantage les dirigeants !

Les dirigeants sont en retard sur la société

Cette position de retrait des dirigeants vis-à-vis des enjeux du changement climatique contraste avec la prise de conscience de la part des citoyens, qui a beaucoup progressé. Interrogés sur les enjeux qui les préoccupent le plus « à titre personnel », les Français viennent pour la première fois de placer en tête la protection de l’environnement (52%), devant « l’avenir du système social» (48%) et «les difficultés en termes de pouvoir d’achat» (43%), selon le sondage annuel Ipsos sur «les fractures françaises» réalisé pour Le Monde (septembre 2019).

La thématique de l’environnement supplante pour la première fois les considérations matérielles et financières chez les citoyens, mais les dirigeants n’ont pas réalisé cette mue. Cet attentisme est d’autant plus paradoxal que la transition énergétique et écologique offre des perspectives importantes en termes d’activité, de nouveaux produits et d’innovations (voir : « Le développement durable contre l’emploi ? »).

Tant que la RSE ne sera pas enchâssée dans les process de management, elle restera lettre morte.

Si les principes et approches de la RSE se sont installées dans les esprits, elles ont du mal à pénétrer les pratiques de management. D’après une étude menée par le cabinet Kea & Partners, qui a recueilli l’avis des dirigeants eux-mêmes pour nourrir la réflexion des entretiens de Valpré (Écully, novembre 2019), près des trois quarts des dirigeants voient déjà leur rôle évoluer sous l’effet de la montée en puissance des questions de responsabilité. Ils sont ainsi 73 %, soit le taux de réponse le plus élevé, à devoir dorénavant intégrer la dimension de responsabilité sociale, sociétale et environnementale dans leurs décisions et projets. Les intentions sont donc louables… mais il y a un mais : l’étude montre aussi que très peu d’entre eux doivent rendre des comptes sur ces sujets, à tel point que seuls 26 % des PDG et 17 % des managers ont des objectifs chiffrés à remplir en la matière. Tant que la RSE ne sera pas enchâssée dans les process de management, elle restera lettre morte.

Le caractère stratégique de la RSE n’est pas toujours un acquis pour les dirigeants. « Les politiques de RSE sont encore davantage perçues comme une contrainte que comme un levier d’innovation, » nous indique l’enquête de Kea, qui ajoute : « Trop peu [de dirigeants] encore la voient comme un moyen de se singulariser et d’innover » (voir : « RSE : d’un modèle de conformité à la dynamique de compétitivité »). Le cabinet fait remarquer que les dirigeants associent peu l’exercice des responsabilités sociétales et environnementales à l’arbitrage entre le temps court et le temps long (20 %) et à la bonne gestion des équilibres face aux tensions qui peuvent se créer dans l’entreprise (19 %). Or, « ce sont clairement des enjeux clés face au rythme et à la complexité croissante des transformations auxquelles ils font face ». Ce sont aussi des composantes essentielles du management responsable (voir : « Management responsable ? »).

Enfin, la même étude illustre le caractère un peu attentiste des dirigeants questionnés sur les leviers de changement : ce sont les salariés qui sont considérés comme les premiers leviers de changement dans l’entreprise par les dirigeants, juste devant le PDG lui-même ! Suivent la société civile, puis les clients. L’État n’est considéré comme un levier de changement que pour 20 % des répondants. Les marchés financiers arrivent bons derniers et sont considérés, à l’inverse, comme les principaux freins à la mise en place d’une politique de RSE.

Pourtant, les acteurs du monde de la finance sont eux aussi impatients devant le manque de réactivité des dirigeants. Dans une interview au groupe de presse allemand RND, Werner Hoyer, Président de la Banque européenne d’investissement (BEI) , l’affirme clairement : « Il y a certains patrons de sociétés qui devraient se demander s’ils ne se sont pas endormis à la barre » de leurs entreprises, a-t-il dit, en soulignant que la lutte contre le réchauffement climatique rendait inévitable d’évoluer. Il a estimé en particulier que les constructeurs automobiles avaient mis trop de temps à passer du moteur à combustion polluant à des voitures électriques propres. Il était « parfaitement clair il y a 15 ans ou même 20 ans » que cette transition aurait « un impact considérable notamment sur les constructeurs automobiles », a-t-il dit. « Mais au lieu d’y faire face, de nombreux (industriels) n’ont pas réagi, et ont préféré attendre » (d’après Novethic du 24 décembre 2019, « Le patron de la BEI critique les patrons industriels qui se sont “endormis” face au changement climatique »).

La France est affectée d’un mal particulier, qui la distingue des autres pays développés : l’endogamie managériale.

L’une des causes de ce décalage entre les dirigeants et les salariés (ou la société civile) est désignée par des chercheurs en management comme « l’endogamie managériale ». D’après Peter Gumbel, auteur de « Elite Academy » (réédition en 2015), la France est affectée d’un mal particulier, qui la distingue des autres pays développés : 46% des dirigeants des plus grandes entreprises française, un peu plus de 500 personnes, sont issus de seulement trois écoles : l’X, l’ENA et HEC. Cette « consanguinité » est inégalée et ne se réduit pas. A l’inverse, en Grande-Bretagne, la part d’Oxford et de Cambridge dans les dirigeants de grandes entreprises est tombée de 60% en 1987 à 39%. Sur les 500 dirigeants des plus grands entreprises nord-américaines, seuls 65 ont fait Harvard (dont 11 seulement ont débuté par Harvard).

La gouvernance ne joue pas son rôle de contrepoids

Ce retard des dirigeants peut s’expliquer par le jeu de contraintes qui les enserre. Une très intéressante enquête menée par Harris pour Aesio et le Mouves en mars 2019 a montré que 88% des dirigeants d’entreprise se déclarent prêts à changer certaines pratiques pour mieux prendre en compte des enjeux sociaux et environnementaux, mais seuls 5% accepteraient d’y consacrer plus que l’équivalent de 5% de leur chiffre d’affaires et 20% entre 3 et 5%[1].

Il faut aussi noter que le monde de l’économie au sens large et le monde de l’entreprise en particulier, se sont longtemps désintéressés de la question climatique (voir : « Le développement durable en pleine infox »).

Mais on pourrait s’attendre à ce que le Conseil d’administration, dont le rôle est d’être le garant du long terme et de la maîtrise des risques, exerce un contrepoids. Or, il n’en n’est rien, bien au contraire. La gouvernance n’est pas plus affutée que l’exécutif : 81% des répondants à l’enquête de l’IFA disent qu’aucun des Comités qui gravitent au sein du Conseil n’est en charge du suivi des enjeux climatiques.

La prise de conscience ne se traduit pas par des actes concrets.

Il y a ici un paradoxe apparent car les administrateurs ont conscience de l’urgence : près de la moitié (46%) estiment que le risque est immédiat pour les entreprises, auxquels s’ajoutent 37% qui pensent que l’impact se situe à 3 à 5 ans. Mais la prise de conscience ne se traduit pas par des actes concrets. Ainsi, seuls quatre conseils sur dix (42%) examinent périodiquement les enjeux climatiques. Et lorsqu’ils le font, c’est à l’occasion de la mise à jour de la cartographie des risques dans 42% des cas, et (seulement) dans 25% des cas lors d’un séminaire stratégique. Une bonne pratique de gouvernance consiste à réaliser une analyse prospective de la résilience de l’entreprise dans des scénarios climatiques 2°C. Mais 93% des répondants confessent que ce type d’analyse n’a pas été présentée à leur Conseil. De même, 82% indiquent que leur Conseil n’a ni entendu ni consulté des experts externes sur le sujet.

Globalement, la prise en compte des enjeux climatiques par les entreprises n’est jugée bonne que par 10% des répondants et très bonne que par… 1%. Voilà qui a au moins le mérite de la lucidité !

Même une recommandation très générale comme celle incorporée au Code de gouvernance Afep/Medef dans sa révision de juin 2018, qui recommande que l’examen des comptes s’accompagne d’une présentation des risques « de nature sociale et environnementale » (para. 15.2) n’a été suivie pour l’exercice 2018 que par 51% des entreprises du SBF 120 et 56% de celles du CAC 40, d’après le 6ème rapport annuel du HCGE (Haut comité de gouvernement d’entreprise, rapport du 19 décembre 2019).

Pourquoi les administrateurs ne jouent-ils pas davantage leur rôle de contrepoids ? Il s’agit d’abord d’un phénomène social pour lequel il faudrait appeler à la rescousse le sociologue Pierre Bourdieu, auteur du très célèbre ouvrage « La distinction, critique sociale du jugement » (1979) mais aussi de « La noblesse d’État ; Grandes écoles et esprit de corps » (1989). Dans un autre article de ce blog (voir : « Administrateurs salariés : 6 opportunités en jachère »), j’ai montré les inconvénients de la grande homogénéité du profil des administrateurs en France (catégorie sociale d’origine, parcours de formation, expérience professionnelle,…). Même si la loi Copé-Zimmermann, qui a imposé un quota de 40% de femmes et la loi de sécurisation des parcours professionnels, qui a élargi la présence d’administrateurs salariés, ont commencé à diversifier ce collectif de travail qu’est le Conseil, ce dernier reste très homogène. Le poids plus important conféré aux administrateurs dits « indépendants », qui ne connaissent pas l’entreprise de l’intérieur mais partagent la maîtrise des techniques d’audit et le langage de la finance, a accru son orientation trop forte sur les enjeux financiers et de court terme. Les enjeux « extra-financiers » et de moyen ou long terme sont ainsi aux antipodes de la « zone de confort » de bien des administrateurs.

« La plupart des administrateurs de sociétés cotées persistent à ne pas voir le développement durable comme un sujet pour le Conseil » (Ceres).

Le résultat est malheureusement prévisible. Voici comment le résumait le CERES dans son rapport sur les compétences des administrateurs dans le monde vis-à-vis du développement durable, publié en 2017 (“Lead from the Top : Building Sustainability Competence on Corporate Boards”) : « Pour être clair, le chemin est encore long. Beaucoup de Conseils d’administration n’ont pas compris. Malgré un ‘business case’ très clair, la plupart des administrateurs de sociétés cotées persistent à ne pas voir le développement durable comme un sujet pour le Conseil ».

D’après un rapport du cabinet PWC publié en 2018 (“The evolving boardroom; Signs of change”), 53% des administrateurs estiment que l’intégration dans leur Conseil d’expertise en matière de développement durable n’est pas un objectif important. Pire : 39% pensent que le changement climatique ne doit « pas du tout » influer sur la stratégie de leur entreprise. Une section de ce rapport s’intitule ainsi : « les administrateurs sous-estiment l’attention portée par les investisseurs aux enjeux environnementaux ». On peut rappeler aussi le sondage « Board Survey » réalisé par BDO en 2018, qui montrait que 74% des administrateurs pensent que l’information publiées par les entreprises en matière de développement durable n’est pas importante pour comprendre leur métier ou pour aider les investisseurs à prendre des décisions informées.

A peine 22% des administrateurs sont capables d’expliquer comment l’entreprise crée de la valeur (McKinsey).

De même, le cabinet McKinsey a fait preuve d’un certain courage en critiquant fortement le manque de compétences concernant le long terme et la stratégie au sein des Conseils, en se fondant sur son enquête menée en 2103 auprès de 772 administrateurs : seuls 34% d’entre eux considèrent que le Conseil dans lequel ils siègent comprend vraiment la stratégie de l’entreprise qu’ils accompagnent ; à peine 22% sont capables d’expliquer comment l’entreprise crée de la valeur ; 16% seulement considèrent que leur Conseil assimile pleinement les enjeux sectoriels. Ces résultats, qui ont fait grand bruit lors de leur publication par le CEO de McKinsey dans la HBR (Dominic Barton and Mark Wiseman, « Where Boards Fall Short », Harvard Business Review, January–February 2015) ont malheureusement été un peu oubliés…

Espérons donc que les choses sont en train de changer grâce au recrutement de nouveaux administrateurs. Voyons donc l’avis de Heidrick & Struggles, un grand cabinet international de « chasseur de têtes », très actif pour identifier les futurs administrateurs dont les entreprises ont besoin. Dans son étude « Board Monitor Europe » (november 2019), il dresse les profils des administrateurs nommés en 2018 en France (CAC 40), en Allemagne (DAX 30) et au Royaume-Uni (FTSE 250) mais aussi celui de administrateurs irlandais (ISEQ), néerlandais (AX 25), portugais (PSI 20) et espagnols (IBEX 35). Rassurons-nous dans un premier temps : « Les grandes entreprises intègrent de plus en plus de nouvelles compétences au sein de leur conseil d’administration pour répondre aux nouveaux défis de leur marché, tels que l’internationalisation ou la digitalisation ». Mais inquiétons-nous aussi : « En revanche, la prise en compte de nouveaux risques systémiques, comme le changement climatique, reste encore très absente dans les recrutements d’administrateurs ».

Ce double retard se traduit en une trajectoire de transformation trop lente

Ce double retard, celui de l’exécutif et celui de la gouvernance, se traduit par des politiques de transition trop timorées. Les grandes entreprises françaises sont « à la traîne s’agissant de la neutralité carbone, » constate EcoAct dans son dernier rapport annuel sur les performances climat du CAC40. En 2019, 82 % des entreprises du CAC40 n’ont pas de stratégie de neutralité carbone. Seuls deux groupes (Atos et BNP Paribas) sont déjà neutres en carbone, sur leur périmètre opérationnel (hors chaîne d’approvisionnement). C’est moins bien que les grandes entreprises des indices américain, britannique et espagnol. Seulement 5 % du CAC 40 est neutre en carbone contre 6 % pour l’IBEX, 36 % pour le Dow 30 et 8 % pour le FTSE 100.

Plusieurs rapports officiels ont souligné le retard pris sur tous les fronts par la France en matière de transition énergétique.

Les émissions de gaz à effet de serre (GES) de la France sont reparties à la hausse depuis 2015, l’année même de la signature des Accords de Paris, notamment dans les secteurs des transports et des bâtiments. Plusieurs rapports officiels ont souligné le retard pris sur tous les fronts par la France en matière de transition énergétique. Le dernier rapport que consacre tous les quatre ans le ministère de la Transition écologique à l’état de l’environnement en France indique clairement que notre pays rejette toujours beaucoup trop de GES, en suivant une trajectoire « encore éloignée de celle qui permettrait de respecter les objectifs de l’Accord de Paris sans ruptures des modes de vie ».

La France, malheureusement, n’a aucune leçon à donner au reste du monde. Elle dépasse la majorité des neuf seuils de comparaison établis pour la première fois dans ce rapport. Ses habitants relâchent chacun en moyenne 4,9 tonnes de CO2 par an, davantage que la moyenne mondiale (4,8 tonnes) et très au-delà des limites à respecter (entre 1,6 et 2,8 tonnes par an entre 2018 et 2100) pour rester sous les 2 degrés de réchauffement à l’échelle de la planète. Et bien entendu, si l’on ajoutait les émissions de GES liées aux produits que nous importons – ce qui ne manquerait pas de logique – notre situation apparaîtrait encore plus dégradée.

Si l’on élargit l’enjeu climatique à l’ensemble de la problématique du développement durable, on retrouve ce même décalage entre la prise de conscience et le passage à l’acte. L’un des outils (ou plus précisément, l’un des cadres d’action) qui a le plus bénéficié des communications officielles est les ODD (Objectifs de Développement Durable). Les 17 ODD, adoptés par les 193 pays membres des Nations Unies en 2015 et entrés en vigueur en janvier 2016, représentent les grands enjeux planétaires que la communauté internationale se donne pour objectif d’améliorer à l’horizon de 2030. Les Etats mais aussi les entreprises s’y réfèrent de plus en plus souvent pour orienter les politiques publiques et leurs stratégies de RSE et Développement durable. De fait, la troisième édition de l’étude du cabinet PWC qui analyse l’engagement du secteur privé vis-à-vis des (ODD) et leur intégration opérationnelle montre que 72% des entreprises interrogées au niveau mondial mentionnent les ODD dans leurs documents publics (Document de Référence, Déclaration de performance extra-financière, ou Rapport Développement Durable/RSE).

Seules 1% des entreprises interrogées mesurent concrètement leur performance par rapport à une cible ODD.

Mais notre enthousiasme doit être tempéré par d’autres informations plus opératoires : seules 65% des entreprises interrogées font référence à des ODD spécifiques. Plus significatif encore, elles ne sont que 14% à faire référence à une cible précise d’un ODD et à peine 1% mesurent concrètement leur performance par rapport à une cible (« SDG Challenge 2019 : Creating a strategy for a better world », PWC report, december 2019). Dans un monde où chacun rappelle que « ce qui ne se mesure pas ne se gère pas », voici une donnée fort inquiétante.

Et pourtant, penser que l’on peut se passer de l’impulsion des entreprises et de leurs dirigeants est un leurre

L’implication des entreprises est indispensable. Changer nos comportements individuels est positif mais ne suffira pas. Passage d’un régime carné à un régime végétarien, voire végétalien, actions liées à la mobilité (covoiturage, suppression des trajets en avion, modes de transport doux), à la consommation de biens et services (achat de vêtements, d’électroménager et d’appareils high-tech d’occasion, zéro déchet), au logement (thermostat, éclairage LED) : tous ces gestes ont un impact, qui peut être chiffré. C’est ce qu’a réalisé le cabinet Carbone 4, dans une étude publiée en juillet 2019.

Conclusion : même avec un comportement individuel qu’il qualifie d'”héroïque”, c’est à dire le scénario dans lequel chaque Français aurait activé tous les écogestes possibles, un Français ne peut espérer diminuer son empreinte carbone annuelle de plus de 25 %, alors qu’il faut la réduire de 80 % d’ici 2050 pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Le reste du chemin à faire « est aux mains des acteurs clés de notre environnement sociotechnique, à savoir les pouvoirs publics et les entreprises ». Dans un scénario qualifié de réaliste, qui implique une acceptation modérée des changements de comportements des individus, les experts de Carbone 4 considèrent que la part de l’engagement collectif représenterait environ les trois quarts de l’effort contre un quart pour les démarches individuelles.

Nous n’avons donc plus le choix, collectivement, d’attendre. Il faut que chacun d’entre nous change. Il faut que les dirigeants et les comportements des entreprises changent.

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,

Management & RSE

Pour aller plus loin :

Téléchargez la restitution de l’IFA : “Le rôle du Conseil d’administration dans la prise en compte des enjeux climatiques ; sondage réalisé par l’IFA auprès de ses adhérents, en collaboration avec le cabinet Carbone 4 », Novembre 2019

« Baromètre grandes entreprises, 12ème édition », Eurogroup Consulting, janvier 2019

Le numéro spécial du MagRH (No 8, novembre 2019) vient de paraître et donne un panorama large de la RSE. A la demande de la rédaction, Martin Richer en a réalisé l’édito, dont cet article est partiellement tiré. Vous pouvez télécharger cette « bible de la RSE » (200 pages, 70 contributeurs) en cliquant ici (fichier PDF)

Crédit image : La Une du quotidien Le Monde du 14 novembre 2017… il y a tout juste deux ans.

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[1] « Enquête auprès des dirigeants d’entreprise autour de la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux », mars 2019

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2 réponses

  1. La composition de la plupart des conseils d’administration parle d’elle-même. A quand des profils plus variés (moins financiers) dans les conseils pour avoir un éclairage financier ET extra-financier sur les prises de décision majeure…

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