Depuis 10 ans, la France va de crise du lait en crise agricole. Le 1er mars 2026, le Salon de l’agriculture, qui a fermé ses portes, était le premier de notre histoire à se tenir en l’absence de vaches. A deux mois d’intervalle, un livre et un film sont sortis, qui nous parlent des vaches, de ceux qui s’en occupent, du travail paysan et du mépris qui s’y attache. Il est temps de mobiliser les outils de la RSE pour réhabiliter le travail paysan et rendre un futur désirable à ceux qui le pratiquent.
Hors champs : le travail de labeur
Il est temps aussi de mettre en lumière le travail paysan, et en particulier celui qui se fait avec les bovins. Ou plutôt, d’emprunter quelques mots à une autrice qui comprend parfaitement bien le travail paysan, parce que c’est son berceau et son terroir, le Massif Central, ce « pays vidé ». Dans son ouvrage publié en janvier 2026 sous le beau titre de « Hors champ », Marie-Hélène Lafon raconte la relation entre Claire et Gilles, enfants d’agriculteurs, qui voient leurs chemins s’écarter : Gilles reprend l’exploitation de leurs parents, vers Aurillac et Saint-Flour, qui produit pour la laiterie de Condat, alors que Claire part construire sa vie ailleurs.
A la ferme, le travail se confronte aux réalités de l’industrialisation :
« Le parc à veau n’a pas changé de place. On ne garde que les femelles, les mâles sont vendus à trois semaines à des marchands qui écument les fermes et paient une misère, quelques dizaines d’euros, pour des petits veaux que l’on engraissera ensuite en Espagne, dit le père, dans des usines à viande. Le père n’emploie pas le mot usine, il parle d’engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche : ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu’elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales ».
Désespoir vertigineux de la perte de sens.
J’ai découvert Marie-Hélène Lafon lors de la sortie de son premier roman « Liturgie » en 1996, et depuis, je crois n’avoir manqué aucun de ses livres. Ce grand iconoclaste d’Alain Finkielkraut l’a souvent reçue dans son émission du samedi sur France culture, ainsi que les autres membres de cette bande d’écrivains de la ruralité, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet.

Dans ce dernier livre, Marie-Hélène Lafon est fidèle à son style, à la fois austère, âpre, ramassé et nourricier, servi par une écriture à la serpe, presque silencieuse. Comme dans ses ouvrages précédents, elle montre sans fards, la rusticité du labeur abrutissant, du « tournoiement des besognes toujours recommencées »[1] toile de fond de la disparition de ce monde paysan. « L’âpreté, le regard qui n’enjolive pas, l’engloutissement dans le roulis des tâches, l’absence de complaisance vis-à-vis de soi-même ; on ne peut pas restituer ce monde-là sans rester dans une forme de fidélité, qui inclut l’austérité. Parler de ce lieu, de ce milieu, de ce travail, de ces êtres et de ces corps, de ces corps de bâtiment et de ce corps de pays, de ce que j’appelle les choses vertes, les arbres, la rivière, le vent ; cela passe par la lucidité sur les choses telles qu’elles sont », disait-elle en 2013 sur France Culture[2].
La guerre des prix : la nasse du travail contraint
Deux mois après la publication de « Hors Champ », sort le film « La guerre des prix », que l’on pourrait qualifier de « thriller agro-industriel », mais qui est aussi un magnifique film politique. Et qui, lui aussi, nous parle du travail paysan.
La guerre des prix, c’est celle que livre la grande distribution aux éleveurs. Et c’est aussi la relation tumultueuse entre une sœur (Audrey, jouée par Ana Girardot) et un frère (Ronan, incarné par Julien Frison), enfants d’un couple d’agriculteurs de la filière lait, qui ont effectué des choix de vie opposés, mais qui se retrouvent dans la nasse d’un travail contraint.
Elle, qui a choisi de ne pas reprendre la ferme de ses parents (toujours représentée dans la brume), de s’éloigner de « l’exploitation », dit que tout ce qu’elle a vu dans le travail, c’est « la peine de ses parents, qui travaillaient trop, tout le temps, qui trimaient sans pouvoir s’arrêter ». On devine que c’est par l’école, puis par des études supérieures, qu’elle a réussi à s’extraire de son milieu d’origine, à quitter la ferme normande.
Lui, qui au contraire, a choisi de reprendre l’exploitation, un élevage bovin producteur de lait, se retrouve le nœud de toutes les tensions : l’impossible équation économique de l’éleveur face aux centrales d’achat, qui demandent d’incessantes baisses sur le prix du lait ; la solidarité parfois chancelante avec les collègues, qu’il essaye de fédérer en réseau ; les conséquences sur son couple fragilisé par cette précarité et à la source de tout cela : les contradiction du consommateur, qui dit vouloir soutenir les éleveurs et manger de la qualité, mais qui, face au rayon, choisit le produit le moins cher, souvent par contrainte.
Envahi par le doute, il dit à sa sœur que oui, décidément, « c’est un travail à la con ». Alors le spectateur se souvient du livre de l’anthropologue David Graeber, Bullshit Jobs (2018, traduit en français chez Les liens qui libèrent), qui désignait comme « travail à la con » un travail bien payé mais dénué de sens, « si totalement inutile, superflu ou néfaste, que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence bien qu’il se sente obligé de faire croire qu’il n’en est rien ». Tout le contraire du job de l’éleveur, dont la matérialité et l’utilité ne font aucun doute !
Mais pour le frère, le « travail à la con », c’est celui qu’on ne parvient pas à rendre digne, celui qui ne permet pas de vivre sans s’abimer. « A quoi ça sert, ces efforts, si ça ne marche pas ; pourquoi s’obstiner ? » : le frère se débat dans un système économique absurde, qui étouffe le travail, le privant progressivement de son sens. On retrouve ici cette absurdité d’un système qui broie les perdants, relevé plus haut dans le livre de Marie-Hélène Lafon.
La sœur, elle, est partie dans le monde de la grande distribution. Elle s’occupe des yaourts. Elle est chef de rayon dans un hypermarché en province et son engagement en faveur des produits bio est le seul fil, bien ténu, qui la maintient en relation avec son ancien monde. Elle allait passer chef de secteur, belle promotion, quand la nouvelle directrice générale de la boîte de distribution, qui l’a repérée, lui propose de rejoindre la centrale d’achat pour mettre en œuvre une nouvelle stratégie : le bio accessible à toutes les bourses.
Volontaire et motivée, tout à sa détermination de faire changer les choses de l’intérieur, elle accepte, pensant ainsi contribuer à ses engagements en faveur de l’agriculture bio et des circuits courts. Le piège implacable se referme…
A la centrale d’achat, elle quitte l’univers de l’usine (un hyper, c’est une usine réglée comme du papier à musique) pour rejoindre à Paris l’univers désincarné de ceux que la sociologue Marie-Anne Dujarier appelle les planneurs, ceux qui sont en suspension au-dessus du travail[3]. Dépersonnalisation d’un open-space aseptisé, longs couloirs vitrés et déshumanisés, valse des réunions feutrées, rivalités et connivences entre collègues, destins des fermes encapsulés dans des cellules Excel : le travail est immatériel, comme vaporeux.
Et bien entendu, ce piège auquel la sœur se prête à contre-cœur, avec hésitations et scrupules, finit par se refermer sur le frère. Alors, elle se révolte et lance à l’acheteur madré et taiseux, joué par le remarquable Olivier Gourmet : « Vous ne comprenez pas ; ce n’est pas une question d’argent ! » Et la réponse tombe comme un couperet : « C’est vous qui ne comprenez pas ; à la fin, tout est une question d’argent ».
Que nous réserve l’avenir – et surtout, que nous réserve le film ? Est-ce que la violence du « système » va irrémédiablement briser cette fratrie ? Ou va-t-elle au contraire la ressouder contre l’adversité ? Ce monde paysan, fragile et humain, presque en voie de disparition, peut-il réussir à sortir de la nasse ? Courrez voir le film !

Points communs : entre littérature et cinéma
La similitude de récit entre ce livre et ce film s’impose comme une évidence. Dans les deux cas, il s’agit de l’histoire de la relation entre un fils et sa sœur, enfants d’éleveurs de bovins pour la production de lait ; dans les deux cas c’est le garçon qui reprend l’exploitation et la fille qui s’exfiltre dans le monde (image de l’émancipation post-#MeToo ?) ; dans les deux cas on assiste à l’écrasement de l’exploitation laitière par les grandes coopératives ou distributeurs ; dans les deux cas la fille revient pour essayer de sauver son frère. Deux magnifiques histoires de destins croisés, qui tissent des liens, ceux du travail brutalisé et vidé de sens. Qu’il s’agisse du livre ou du film, le Massif Central de Marie-Hélène Lafon rejoint la Normandie d’Anthony Déchaux…
Un autre point commun qui m’a beaucoup frappé est que le livre comme le film sont traversés par une terrible violence. Pas une violence d’éclats, de bruits et de fureurs, mais une violence sourde, rampante, inexorable. Il en est de même du célèbre livre de Nicolas Legendre, « Silence dans les champs », publié en 2023, une remarquable enquête couronnée par le prix Albert Londres (catégorie livre)[4]. L’auteur, journaliste et fils de paysans, correspondant du journal Le Monde, s’appuyant sur ses enquêtes sur près de sept ans autant que sur la littérature scientifique, procède à une autopsie du complexe agroindustriel breton, qui a transformé en un siècle le territoire traditionnel en une énorme plateforme agroalimentaire, au prix d’une incroyable souffrance des éleveurs de base totalement inféodés et des ouvriers et ouvrières de l’agroalimentaire, ainsi que des destructions écologiques dont on ignore encore le degré de réversibilité.
Les personnes interrogées par Nicolas Legendre utilisent les termes de mafia ou d’omerta pour décrire le système social qui enserre les acteurs. Le silence dans les champs est imposé par la violence. Violence qui s’exprime directement par les titres des œuvres : « La guerre des prix », « Champs de bataille », titre de l’enquête fouillée de Inès Léraud, « Violence dans les champs », le documentaire réalisé par Nicolas Legendre avec Magali Serre[5].
Une approche par la RSE : remettre le travail au cœur de l’activité
Une approche par la RSE suppose un respect des parties prenantes et en particulier du travail humain.
Respecter les parties prenantes, c’est d’abord reconnaître que les crises agricoles ne sont pas de simples éruptions de colères de la part d’agriculteurs infantilisés, une résurgence des « jacqueries », ces soulèvements paysans qui ont traversé le pays depuis le Moyen-Age. C’est cette conception qu’a portée Emmanuel Macron, notamment dans un long entretien de 20 pages publié par le magazine trimestriel «Zadig» en mai 2021. Dans cet entretien, le président de la République dénonce « une société pétrie de corporatismes ». « On revit des temps au fond très moyenâgeux : les grandes jacqueries, les grandes épidémies, les grandes peurs…», faisant référence aux crises paysannes et à la pandémie mondiale de Covid-19. Il y aborde également le mouvement des Gilets jaunes, voyant en eux un peuple qui « s’embrase sur le coup de colères », faisant référence à l’incendie de la préfecture de Puy-en-Velay en Haute-Loire en 2018. Il pointe la résurgence de la violence, évoquant les « tensions qui travaillent le pays, entre un État central et des féodalités ».
L’utilisation du terme « jacquerie« , que le président n’est pas le seul à avoir manié n’est pas neutre. Ce terme péjoratif qui remonte au XIVe siècle est apparu pour désigner les révoltes paysannes et, plus largement, les soulèvements populaires qui marquèrent la France des années 1350-1420, période profondément troublée par les famines, les épidémies de peste, et la guerre de Cent Ans. Le point commun à toutes ces révoltes tient à leur caractère violent, peu structuré, leurs fortes oppositions à la noblesse et au clergé, leur ancrage dans le monde rural et surtout leur incarnation dans la figure moquée du paysan sans ressources, ni matérielles ni intellectuelles, caractérisé par son accoutrement volontiers ridiculisé. « Jacquerie » découle en effet du mot « jacque », un qualificatif utilisé par les nobles pour stigmatiser les paysans, probablement parce que ceux-ci portaient des vestes courtes, appelées des « jacques ».
La tradition de nommer les révoltes paysannes par une pièce d’habillement se poursuivra avec celle des croquants du Quercy et des va-nu-pieds (ou Nu-pieds) en Normandie au XVIIème siècle, jusqu’au mouvement des Bonnets rouges (automne 2013), puis celui des Gilets jaunes, qui a éclaté en novembre 2018. On y ajoute volontiers des éléments de décor comme la chorégraphie des tracteurs déversant du purin devant la porte des sous-préfectures ou la célèbre botte de paille en plein milieu d’une ferme de Haute-Garonne, derrière laquelle le Premier ministre Gabriel Attal annonçait, le 26 janvier 2024, des mesures d’aide à l’agriculture.
Ces images d’Epinal bien sympathiques masquent les problèmes économiques et structurels qui ne datent pas d’hier : la question agraire, le régime de propriété et d’usage des terres agricoles, la pression fiscale mal répartie, les modes d’organisation du travail (autrefois l’esclavage, le féodalisme, le servage, aujourd’hui le fermage et la précarisation). Viendront plus tard la concurrence déloyale permise par les accords de libre-échange et l’empilement des normes lié à une réglementation trop complexe. C’est à ces problèmes qu’une approche RSE soucieuse des impacts doit s’attaquer.
Qu’on ne dise pas que l’ampleur de la restructuration est une surprise. Dans son livre, Nicolas Legendre cite les travaux pionniers du sociologue Henri Mendras et de l’anthropologue Michèle Salmona, qui dès les années 1960, à l’apogée des Trente Glorieuses, alertaient sur le coût humain de la modernisation. En 1965, trois jeunes économistes, Gervais, Servolin et Weil, publiaient un petit essai, Une France sans paysans. Trois ans après les fameuses lois d’orientation agricole qui devaient moderniser l’agriculture, ils décrivaient le processus d’industrialisation qui adviendrait, l’ascension irrésistible du salariat et la disparition inéluctable de la forme artisanale-familiale. « Hors champ » était déjà là…
Dans « La guerre des prix », qui mérite bien son titre, le spectateur est aux premières loges des négociations avec les industriels : on assiste aux réunions et aux conciliabules en coulisse. Dans ces négociations, le travail n’est jamais abordé. Les distributeurs ne veulent rien savoir ; ils ne veulent pas connaître le travail car cela risquerait de ramener de l’équilibre dans l’équation et de l’humanité dans la négociation. Un industriel, pris dans le piège des baisses de prix se débat : « vous ne pouvez pas me faire ça ! J’ai déjà licencié un quart de mon personnel ». Eh bien, il faudra sans doute recommencer… Pierre-Yves Gomez nous avait prévenus dans son livre Le travail invisible : la négation du travail est destructrice[6]. Car comme le montrent le livre et le fim, lorsque le travail est évacué, invisibilisé, il ne reste plus qu’un monde cynique et glaçant.

Pierre-Yves Gomez donne un exemple parlant : « Il y a financiarisation lorsque la finance n’est plus une ressource pour réaliser les objectifs économiques, mais devient l’objectif lui-même. L’organisation ne dit plus par exemple ‘Nous allons produire un million de vaccins pour soigner telle population’ mais ‘Nous allons accroître notre rentabilité de 20% et pour cela nous allons produire un million de vaccins’. La financiarisation est donc une idéologie qui inverse le sens donné à l’activité et modifie profondément le sens que l’on donne au travail ». Le parallèle est aisé : la grande distribution ne veut pas connaître le travail, c’est-à-dire la somme des activités, des valeurs ajoutées, qui constituent le coût de production. Elle ne s’intéresse qu’aux résultats. En d’autres termes, « la fin justifie les moyens » : on sait où cela mène.
Remettre le travail humain au cœur de l’activité peut prendre deux voies dans une logique RSE, qui d’ailleurs, ne s’excluent pas mutuellement : valoriser davantage les produits en reconnaissant mieux le travail et/ou renverser la logique des coûts.
Valoriser davantage les produits en reconnaissant mieux le travail
Dans le livre comme dans le film, le piège implacable se referme sur l’éleveur dont le travail est nié. Il se referme sur les contradictions de la RSE : est-il possible de conserver son éthique malgré un dilemme grandissant entre la volonté de privilégier les élevages qui misent sur la qualité et permettent une vie décente à leurs paysans, et de l’autre côté, l’obsession du prix le plus bas, la brutalité d’un système qui revient à broyer en bout de chaîne ces paysans, déjà sans marge, tétanisés par la menace du déréférencement ?
Il faut que cette qualité se matérialise. Pour cela, la minimisation des impacts sociaux et environnementaux négatifs (ex : agriculture biologique) ou la maximisation des impacts positifs (ex : circuits courts) s’imposent. Les filières locales et bio sont d’ailleurs présentées comme des solutions d’avenir dans La guerre des prix.
Le secteur bio, qui a connu de belles années de croissance, a entamé un déclin à partir de la pandémie de Covid-19 et de la période d’inflation des prix alimentaires qui a suivi. La grande distribution a donc un rôle majeur à jouer pour permettre de relancer la filière. Le film donne à voir la logique implacable de la grande distribution : miser sur les volumes pour diminuer les prix. Cette logique est appliquée à tous les domaines, y compris ceux qui se sont construits initialement en opposition à la grande distribution : le bio et le circuit court, qui sont absorbés et écrasés dans la logique impitoyable du secteur. Et cela sous couvert de la contribution de la grande distribution à un enjeu sociétal, la défense du pouvoir d’achat des plus fragiles : « La moitié des gens qui entrent dans nos magasins gagnent moins de 1.500 euros par mois, » proclame un acheteur expérimenté de la centrale.
La stratégie de montée en gamme grâce aux produits bio n’est pas pour autant vouée à l’échec. Certes, le bio a connu deux années de crise, dues à la période inflationniste qui a suivi la crise Covid et la guerre en Ukraine de 2022 (voir : « L’inflation est-elle socialement responsable ? »). La consommation de produits issus de l’agriculture biologique par les Français a chuté de 12 % entre 2020 et 2023. Mais les consommateurs se tournent à nouveau vers les produits issus de l’agriculture biologique : l’hebdomadaire Challenges du 19 décembre 2024 mentionnait le retour en grâce du bio en s’appuyant sur la croissance de Biocoop, qui a fini l’année 2024 sur un chiffre d’affaires de 1,65 milliard d’euros, une croissance record de 8,5 %.
Plus généralement, en 2024, la consommation des produits bio a enregistré une hausse de +0,8% en valeur des dépenses des ménages en un an, soit 12,2 milliards d’euros, d’après les données de l’Agence Bio[7]. D’après cette même agence, la croissance du marché du bio en France en 2025 a été de 3,5 %. Un signe encourageant pour la filière, qui montre que les consommateurs n’ont pas lâché le soutien à une agriculture plus saine et écologique. La filière enregistre néanmoins une baisse de ses surfaces cultivées (la part des productions bio dans la surface agricole en France est passée de 10,4% en 2023 à 8 % en 2025, d’après l’Agence Bio) et doit faire face à un désengagement financier et politique croissant[8].
Car la hausse générale des prix des produits de consommation et les difficultés de pouvoir d’achat des foyers français n’expliquent pas tout. La réalité est ailleurs : la grande distribution et les pouvoirs politiques ne jouent pas le jeu du bio.
Dans un rapport publié le 11 avril 2025, la Fondation pour la nature et l’homme (FNH) rapporte un manque d’investissement de la grande distribution dans les produits biologiques. La Fondation a étudié les stratégies commerciales des 8 principaux groupes français à partir de leurs données publiques et 5 d’entre eux ont accepté de s’entretenir avec elle. Absence de stratégie de vente et d’objectifs chiffrés, manque de visibilité en magasin, quantités réduites en rayon… Le rapport estime que « le bio est sorti de la feuille de route de la plupart des distributeurs ». La FNH souligne que le secteur ne présente plus d’«objectifs chiffrés en matière d’agriculture biologique ». L’étude démontre un « désengagement global envers le bio. Pour beaucoup d’enseignes, il est difficile de connaître la part de produits bio dans l’offre alimentaire, preuve en soi qu’il s’agit d’un élément peu suivi ».
Plus coûteux à produire, le bio affiche un surcoût d’environ 25 à 40 % selon les catégories de produits[9]. Mais l’écart de prix pour le consommateur avec les produits conventionnels est plus important encore, dépassant les 70 % dans certains magasins. Et rares sont les enseignes qui choisissent d’inclure le bio dans leur programme de fidélité. La grande distribution est pointée pour pratiquer des marges très supérieures dans le bio, afin de « subventionner » des produits bas de gamme de moindre qualité nutritionnelle. Lors du Sommet de l’Impact organisé au CESE le 13 avril 2026, Marie-Amandine Stevenin, présidente de l’UFC Que Choisir, a pointé les péréquations tarifaires défavorables au bio opérées par les grands distributeurs qui « margent » à quelques euros sur les grandes marques qui constituent un repère de prix pour les consommateurs mais vont jusqu’à 40-50% de marge sur les fruits et légumes et 50-60% sur le bio.
Le dernier indicateur étudié par le rapport de la FNH est celui du marketing. Sans surprise, il se révèle être un levier peu utilisé pour pousser à la consommation de produits issus de l’agriculture biologique. En 2021, moins de 5 % de leur budget publicitaire avait été consacré à ce type de produits. « Le pouvoir médiatique des enseignes est énorme, mais il sert essentiellement à la guerre des prix », déplore Thomas Uthayakumar, directeur des programmes à la FNH. Plus généralement, une étude de Foodwatch a montré que seulement 12 % des promotions effectuées par les chaînes d’hypermarchés concernent des produits sains (fruit, légumes, légumineuses) alors que 66 % concernent des produits à éviter (trop gras, trop salés, trop sucrés, ultra transformés)[10].
Pourrait-on faire mieux ? A l’évidence car malgré les bénéfices environnementaux et santé de l’agriculture biologique, la consommation française en bio ne dépasse pas 6 % des dépenses alimentaires. Ce résultat place la France loin derrière le Danemark ou la Suisse (12 %) et en retrait de l’Allemagne (8 %)[11].
Renverser la logique des coûts : l’initiative « C’est qui le patron ?! »
Et pourtant la résolution de cette contradiction est possible ; elle passe par la reconnaissance du travail. Car le travail paysan demande des « tours de main », des connaissances pointues des milieux naturels, dont Marie-Hélène Lafon nous donne un exemple touchant : « Il ne peut pas s’empêcher de penser à la peau des petits veaux morts ; il sait comment le père et Félix la prélèvent sur le cadavre et la posent ensuite sur le dos d’un autre veau vivant pour que la mère du veau mort accepte de donner son lait »[12].
Le livre et le film n’y font pas allusion, mais rappelons que le plus grand succès marketing de ces dernières années dans le secteur du lait, est l’initiative « C’est qui le patron ? » (CQLP), qui a maintenant 10 ans et s’est donnée pour but de lutter contre la crise agricole, et notamment la crise du lait. L’initiative est née en septembre 2016 de la rencontre d’une part de Nicolas Chabanne et un agriculteur de l’Ain et d’autre part d’un acheteur et du responsable de la RSE de Carrefour. Nicolas Chabanne et Laurent Pasquier, le fondateur du site Mesgoûts.fr, ont mis sur pied un questionnaire en ligne permettant au consommateur de faire évoluer le prix de la brique de lait en fonction des critères sélectionnés (rémunération du producteur, avec ou sans OGM…). Le « juste prix » devient alors celui que le consommateur est prêt à mettre, compte tenu du travail et des coûts du producteur. Et l’enjeu du partage de la valeur entre les divers maillons de la chaîne agro-alimentaire est enfin posé. Naît alors en 2016 la marque du consommateur « C’est qui le patron ? ». Malgré son prix plus élevé que les autres briques de lait en rayon, 75 millions de litres ont été vendus en 2025.
En 2017, alors qu’elle visait 5 millions de briques de lait vendu, elle a écoulé 35 millions de litres pourtant vendus plus cher que ses concurrents (8 centimes de plus, en moyenne). « Les consommateurs ne veulent plus être complices de la crise que traversent les producteurs », décrypte Nicolas Chabanne. « Pendant longtemps ils ont laissé le volant à la grande distribution, mais après des scandales à répétition, ils préfèrent conduire seuls »[13].
Sans investissement marketing, avec la seule promesse de bien rémunérer les producteurs, de respecter le travail des éleveurs, la marque a connu la plus forte croissance (+12% en 2024) de vente du rayon lait pourtant en recul depuis plusieurs années. Début 2025, la coopérative CQLP achetait le litre de lait à 54 centimes alors que les grands industriels du secteur, Lactalis et Sodiaal, ne le payaient que 46 centimes, un écart qui fait toute la différence… celle du travail. Elle a montré que lorsqu’on rend le travail visible, le prix bas n’est plus le seul critère d’achat des consommateurs.
Au-delà de son seul produit initial, CQLP a créé un modèle d’affaires centré sur la confiance entre le consommateur et le producteur, qui peut s’étendre à d’autres produits. Jus de pomme, œuf, pizza, beurre, farine… les produits estampillés « C’est qui le patron » se sont multipliés, trouvant une place de choix dans les rayons. Cité en exemple par Emmanuel Macron à Rungis lors des États généraux de l’alimentation, CQLP est devenu une référence. « Je souhaite que vous puissiez collectivement généraliser cette démarche et revaloriser les 2,4 milliards de litres de lait de consommation en France, vous engager sur une contractualisation pluriannuelle et sur la philosophie de ce projet », a déclaré le président.
Dans Libération du 31 décembre 2024, Michel Édouard Leclerc s’étonne de ne pas voir le syndicalisme agricole s’emparer de ce modèle et le défendre. Effectivement, la FNSEA semble absente sur le sujet.
C’est Qui Le Patron arrive en tête de l’étude de Nielsen consacrée aux dix nouvelles marques ayant le plus progressé en grande distribution depuis 2014 en France, publiée par le magazine Stratégies du 13 mai 2024. Ce succès commercial a été obtenu sans un centime de publicité, puisque le collectif de consommateurs l’a interdit dans ses statuts. « Le plus surprenant est l’impact sur la grande distribution. Les produits solidaires sont devenus des produits d’appel. Chez certains distributeurs, le « taux de recrutement » est de 55% pour CQLP, contre 5% pour un produit standard »[14].

Nielsen : C’est Qui Le Patron en tête des dix nouvelles marques ayant
le plus progressé en grande distribution depuis 2014 en France
L’initiative a pris une ampleur certaine :
- C’est la marque nouvelle la plus vendue depuis dix ans.
- 555,9 millions de produits solidaires vendus depuis le lancement.
- 16 produits durables ont été créés par les consommateurs en soutien aux producteurs.
- 500 familles d’exploitants ont rejoint l’aventure C’est qui le patron ?! et proposent collectivement 21 familles de produits.
- 15,1 millions de consommateurs achètent 116 millions de ses produits par an.
- 260 consommateurs (au 24/10/2024) adhérents de la coopérative votent pour l’évolution des cahiers des charges et vérifient leur bonne application.
Dans un entretien fin 2024, Nicolas Chabanne explique les impacts de cette initiative :
« Nous nous sommes demandé comment mesurer l’impact des fameux centimes rajoutés sur le prix de la brique de lait sur la vie des producteurs. C’est là que nous avons eu l’idée de lancer une étude auprès des premières familles de producteurs qui ont bénéficié de ce soutien, il y a huit ans maintenant, quand l’aventure C’est qui le patron ? ! a démarré. Nous sommes allés jusqu’à vérifier les comptabilités des exploitations pour savoir ce qui se passe concrètement et à quel niveau cela change la vie. Il y a quelques témoignages qui décrivent ce qu’était leur vie avant et ce qu’elle est aujourd’hui. Bref, une vie normale, la capacité d’investir, de céder sa ferme, d’améliorer le bien-être animal. Il y a un niveau d’impact qui dépasse le seul cadre du producteur avec des retombées écologiques, une meilleure qualité du lait ou encore permettre à des métiers autour des producteurs de vivre et de survivre »[15].
C’est aussi un bel exemple de responsabilité prise collectivement par la société civile. En effet, ce sont les 15.000 sociétaires de la société coopérative (collectif de consommateurs) qui, de supermarchés en supermarchés, vérifient que les produits de la marque sont présents et, quand ce n’est pas le cas, interpellent les chefs de rayon pour leur en faire commander. Ce sont également eux qui en fixent les cahiers des charges et les prix, à l’occasion d’un vote après consultation des producteurs. « Une auto-organisation de la société civile dans sa plus belle expression », note le quotidien (très libéral) L’Opinion[16].
Ce « juste prix » est le résultat d’un processus d’intelligence collective autour du travail du producteur, beaucoup mieux ajusté qu’un éventuel prix imposé administrativement. D’ailleurs, même chez les agriculteurs, l’idée d’une plus forte régulation des prix de leurs produits – évoquée un temps par Emmanuel Macron via la notion de « prix planchers » – n’a pas trouvé de consensus, comme le rappelle Hervé Guyomard, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae)[17].
Auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la distribution le 7 janvier 2026, Nicolas Chabanne, qui a abrité son entreprise dans une Fondation actionnaire fin 2024, a d’ailleurs souhaité pousser plus loin cette intelligence collective en proposant « la mise en place urgente d’une convention citoyenne » visant à déterminer quel modèle agricole souhaitent les consommateurs et comment ils sont donc prêts à le financer, dans le cadre d’« une véritable conversation démocratique ». Il précise : « Lorsque les consommateurs sont placés au cœur des décisions, avec pour seule boussole le soutien réel aux agriculteurs, la chaîne alimentaire se réorganise. La valeur est mieux répartie, les produits ne sont plus mis en concurrence avec ceux importés à bas coût ne respectant pas nos normes, et les filières peuvent enfin se projeter dans le temps long »[18].
Mettre le travail au cœur, c’est-à-dire retrouver le paysan derrière l’agriculteur
Nicolas Legendre le dit très bien dans un entretien en 2024 : « Je pense qu’il y a une ligne de fracture aujourd’hui, entre des gens qui utilisent plutôt le mot ‘paysan’ et d’autres qui utilisent plutôt le terme ‘exploitant agricole’. Si on va à la racine des mots, c’est très clair que ça ne veut pas du tout dire la même chose. Un paysan, c’est celui ou celle qui travaille dans le pays, avec sa terre, son milieu, le vivant autour de lui. Le sens est fort, parce que ce n’est pas uniquement produire de l’alimentation, c’est aussi être l’acteur d’un territoire. L’exploitant, c’est celui qui exploite, ça renvoie à une logique extractiviste, productiviste »[19].
C’est donc bien le travail, au sens plein du terme, celui de l’activité, qui fait toute la différence. Car l’agro-business a fait au monde agricole le même effet que le taylorisme dans celui de l’usine : la séparation entre conception et exécution. Or dans le même entretien, Nicolas Legendre le précise : « Le travail paysan associe la dimension physique et intellectuelle ; je ne pense pas que la raison de la difficulté du travail physique peut tout expliquer de cette orientation ». Et pour lui, il y a finalement deux hypothèses : « soit on continue la tendance actuelle, c’est-à-dire plus de mécanisation, de robotisation, de dépendance des fermes à tout un tas d’acteurs extérieurs, et la crise démographique s’amplifiera ; soit on considère que la dépendance à la pétrochimie et aux ressources non renouvelables n’est pas souhaitable et qu’il faut produire, mais avec moins de ressources. La seule solution, c’est plus de main-d’œuvre ».
On retrouve ici les principes de la sobriété, définie par un avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) adopté le 11 janvier 2023 comme un « ensemble de mesures, d’organisations collectives et de pratiques du quotidien qui évitent et réduisent la demande en énergie, matériaux, sol et eau tout en assurant le bien-être pour tous dans les limites planétaires ». Plus récemment, le paléoclimatologue Jean Jouzel résumait la démarche d’une formule : « Il faut revenir à une consommation plus raisonnée, porteuse d’une croissance qui préserve notre qualité de vie »[20].
Combler le retard de la grande distribution française dans la RSE
Prenons l’exemple du climat. Sachant que l’alimentation représente 22 % des émissions carbone des français et est le troisième poste le plus émetteur de gaz à effet de serre, après le transport (30 %) et le logement (23 %), on pourrait espérer que ses premiers distributeurs prennent des engagements à la hauteur de l’enjeu. Pourtant, dans une étude publiée le 27 janvier 2026 en partenariat avec l’ONG française Réseau action climat (RAC), le think tank néerlandais Questionmark dresse un classement des enseignes de grande distribution européennes en fonction de leur engagement pour le climat, évalué sur deux critères principaux : leur engagement à réduire les émissions et celui à promouvoir des protéines végétales en alternative à la viande, dont l’élevage constitue une source de pollution importante. Ce classement est loin d’être à l’honneur des enseignes françaises.
Les groupes hexagonaux arrivent assez loin dans le classement, qui regroupe – à quelques exceptions près – les trois principales enseignes des huit pays étudiés (France, Allemagne, Pays-Bas, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Suède, Suisse). Le leader français de la grande distribution, E.Leclerc, parvient à se classer en dernière position des 27 enseignes européennes prises en compte dans l’étude. Au moment de la publication de l’étude, E.Leclerc n’avait pas publié d’objectifs climatiques pour se conformer à l’Accord de Paris et n’avait pas pris d’engagement à proposer davantage de protéines végétales à ses clients.
Vingtième sur 27, Intermarché parvient à faire un peu mieux car le groupe « souhaite développer sa gamme de produits d’origine végétale et stimuler ses ventes en incluant la surface en rayon et en publiant ces produits à proximité de leurs équivalents d’origine animale ». Premier groupe français dans le classement – en 12ème position seulement –, Carrefour est « le seul supermarché en France à avoir publié une feuille de route pour atteindre ses objectifs [climatiques] à court terme », salue Questionmark.
Les réponses efficaces sont connues mais insuffisamment, voir pas du tout, actionnées : généraliser un affichage nutritionnel et sanitaire (type Yuka) mais aussi environnemental exigeant, développer des campagnes pour favoriser l’alimentation à base de protéines végétales plutôt que de viande, établir des restrictions sur la publicité de produits de mauvaise qualité nutritionnelle et environnementale, se donner les moyens de respecter la loi Egalim, qui impose 50% de produits de qualité, durables, dont 20% bio dans la restauration collective[21]…
Conclusion (provisoire)
La crise agricole n’est pas une fatalité mais le symptôme d’un système qui a invisibilisé le travail (voir : « Mettre le travail au cœur de la conduite stratégique de l’entreprise », Rapport Terra Nova). Elle met à nu un système qui a méthodiquement évacué le travail, dévalorisé la qualité et sacrifié les producteurs sur l’autel des prix bas.
Mais elle révèle aussi, en creux, les leviers d’un renouveau possible. En crise larvée permanente depuis 2024, le monde agricole arrive au bout d’un cycle. Si la loi Duplomb marque, d’après Nicolas Legendre, « un raidissement du système », il veut aussi y voir « un chant du cygne. Les tenants du statu quo s’assoient de tout leur poids sur la boîte de Pandore, mais elle est déjà entrouverte »[22]. Car dès que le travail redevient visible, dès que la valeur est partagée, dès que les consommateurs sont associés aux décisions, les lignes bougent — et les producteurs retrouvent des espaces de respiration.
Le succès de C’est qui le Patron ?! ou la reprise sur le marché du bio le prouvent : lorsqu’on redonne un visage, une dignité et un sens au travail paysan et à ce qu’il produit, la société suit. Ce n’est pas un geste marginal, mais l’esquisse d’un nouveau contrat social entre producteurs, distributeurs, consommateurs et pouvoirs publics. Un contrat fondé sur la transparence, la confiance et la juste rémunération.
Certes, la RSE n’a pas le potentiel de tout régler. Même si on améliore considérablement la mise en avant des produits bio, ils ne représenteront jamais une part majeure de l’alimentation en France – elle est aujourd’hui de 5,7% (chiffre 2024). Quant à la part de marché des circuits courts dans les achats alimentaires (ménages plus restauration hors foyer), un avis du CESE de mai 2016 sur « les circuits de distribution des produits alimentaires » donne une fourchette de 5 à 10 %[23].
Tous les Français n’ont pas les moyens d’arbitrer leurs achats au profit de la qualité. Nicolas Chabanne précise que tout le potentiel n’est pas encore exploité à ce jour : « 30 % des foyers français n’ont pas la capacité financière de les acheter [les produits CQLP], mais pour les 70 % restants, mettez-les en rayons. Et ce n’est pas possible que tous les week-ends, on fasse cette chasse aux trésors. Seule une grande surface sur deux propose nos produits solidaires »[24]. Que représente CQLP dans son segment de marché ? Le magazine LSA s’est procuré les chiffres 2021 du marché du lait longue conservation en grande distribution, qui représente en volume 2.142 millions de litres de lait (-6,3%) et un chiffre d’affaires de 2.042 millions d’€ (-5%). En volume, ce rayon sur le total marché est dominé par les marques de distributeurs (54,4%). Viennent ensuite Lactel (18,7%) et Candia (14%) loin devant C’est qui le patron (2,6%)[25]. En 2021, CQLP était encore marginal… ce qui, en creux, met en évidence le potentiel pour l’avenir…
Autre limite importante : en moyenne, les revenus des agriculteurs restent issus à 83 % de la PAC et seuls 17 % proviennent donc de la vente de leurs produits[26].
Mais la RSE peut faire l’essentiel : réintroduire l’équité là où la logique des coûts a tout écrasé, remettre le travail au centre des décisions, et ouvrir la voie à une transition agricole qui soit enfin juste — pour les paysans, pour les territoires, pour les consommateurs, pour le climat.
À condition d’assumer une vérité simple : la durabilité commence toujours par la reconnaissance et la dignité du travail. En liant l’équité à l’écologie, « C’est qui le Patron ?! » a tracé une voie d’avenir, celle de la transition juste. Cette initiative me semble prometteuse car elle pose les bases d’un nouveau contrat social, soudé par la confiance entre les parties prenantes.
La sobriété passe par une bifurcation socio-écologique, qui doit s’inscrire dans une vision globale renouvelée et positive pour les consommateurs, les économies et les sociétés. Cette bifurcation s’entend d’une sobriété à trois niveaux, comme l’indiquent les travaux de Pierre Veltz[27] :
- sobriété comportementale : individuelle au sens de bons gestes à avoir dans les domaines de la mobilité, du logement et de l’alimentation (manger moins de viande, être plus mesuré dans ses achats de vêtements, etc. ; cela peut représenter jusqu’à un quart des efforts nécessaires)
- sobriété systémique : collective au sens de cadres physiques ou institutionnels qui sous-tendent les comportements collectifs (repenser les normes par exemple) pour permettre aux autres acteurs d’élaborer leurs propres projections vers le futur (pour développer le vélo, il faut des pistes cyclables…)
- sobriété structurelle : coordonnée et orchestrée par la puissance publique au sens de réflexion sur la structure même de l’économie (répartition sectorielle de nos activités ; via une planification nouvelle, distribuée).
C’est là que se joue l’avenir de notre agriculture. Et c’est là que la RSE et les politiques publiques doivent désormais porter leur ambition.
Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises, fondateur de
Management & RSE et co-président de Metis Europe
Pour aller plus loin :
Ref : Marie-Hélène Lafon, « Hors champ », Buchet-Chastel, janvier 2026
Ref : « La guerre des prix », d’Anthony Dechaux, avec Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, est sorti le 18 mars 2026. Bande annonce.
Cet article est une version augmentée et réactualisée de deux publications préliminaires de Martin Richer dans Metis Europe :
- Chronique sur « Hors champ », livre sorti en janvier 2026
- Chronique sur « La guerre des prix », film sorti en mars 2026
Rapport d’activité de C’est qui le patron ?!
Crédit image : Vache placide ou vache sacrée ? Zeus représenté en taureau blanc, par Mathias Blumenthal (1719-1763), peintre norvégien, vers 1760, Kode Art Museum à Bergen, Norvège
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#Consommation #ConsommationResponsable
[1] Marie-Hélène Lafon, « Les pays », Buchet-Chastel, avril 2012
[2] Marie-Hélène Lafon à « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture, 9 février 2013
[3] Dujarier M.-A., « Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail », La Découverte, 2015
[4] Nicolas Legendre, « Silence dans les champs », Arthaud, 2023, puis HarperCollins Poche, 2025, 320p.
[5] Film documentaire diffusé sur France 5 en mars 2026
[6] Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible ; enquête sur une disparition », Ed. François Bourin, février 2013
[7] Le Figaro, 13 juin 2025 et Novethic, 5 juillet 2025
[8] Challenges, 27 mars 2025
[9] Les Echos, 1er avril 2026
[10] Etude citée par Libération du 22 mai 2025
[11] Les Echos, 1er avril 2026
[12] Marie-Hélène Lafon, « Hors champ », Buchet-Chastel, janvier 2026
[13] « C’est qui le patron » est le plus gros succès pour une nouvelle marque depuis 30 ans, Novethic, 5 février 2018
[14] « C’est qui le Patron ? ! » lance une convention citoyenne, La Provence, 20 janvier 2026
[15] La croisade de Nicolas Chabanne pour sauver les producteurs, La Provence, 28 octobre 2024. Voir le manifeste paru à la mi-octobre 2024 aux éditions Michel Lafon
[16] La marque du juste prix agricole, L’Opinion, 11 décembre 2024
[17] Cité dans « Revenu des agriculteurs : la question de la rémunération est occultée », La Tribune, 22 janvier 2026
[18] « Revenu des agriculteurs : la question de la rémunération est occultée », op. cit.
[19] « Nicolas Legendre : « L’agro-industrie est un monde viriliste, lié à des formes de dominations » », les champs libres, 29 janvier 2024
[20] Jean Jouzel, entretien à la Tribune Dimanche, 10 août 2025
[21] Alors que Egalim impose 20 % de produits bio en restauration collective, le taux réel avoisine les 12 % (Les Echos, 1er avril 2026).
[22] Cité dans « Et le productivisme sema la colère », Télérama, 25 mars 2026
[23] « Les circuits de distribution des produits alimentaires » avis du CESE, 11 mai 2016
[24] La croisade de Nicolas Chabanne pour sauver les producteurs, op. cit.
[25] LSA, 21 janvier 2022. Les parts de marché valeur ne sont guère différentes puisque les MDD sont à 50,2%, Lactel à 22,3%, Candia à 15,6% et C’est qui le patron à 2,7%. Malheureusement, je n’ai pas trouvé de chiffres plus récents sur les parts de marché.
[26] Selon Aurélie Catallo, qui dirige les recherches en matière d’agriculture et d’alimentation en France à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). PAC = politique agricole commune de l’UE.
[27] Pierre Veltz, « Bifurcation écologique et économie désirable », Futuribles, mars-avril 2022 ; voir aussi : Pierre Veltz, « L’économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile », Paris, Seuil, Collection République des idées, 2021


