« L’inflation, c’est l’impôt des pauvres. » – Pierre Bérégovoy, ancien Premier ministre

L’inflation est-elle socialement responsable ?

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[ Mise à jour : 15 avril 2024 ]   Si la réforme des retraites, puis le mouvement des agriculteurs ont cristallisé la colère populaire ces dernières années, le mécontentement le plus généralisé s’est fixé sur l’inflation. Cette crise inflationniste de 2022-2023, d’une intensité que ceux qui n’étaient pas en âge de la subir dans les années 1980 n’avaient jamais connue, est venue perturber ou accélérer plusieurs enjeux de Responsabilité sociétale et environnementale : modification du partage entre salaires et profits, creusement des inégalités, précarité alimentaire, effets de freinage ou d’accélération sur la transition écologique, mutations de la consommation. Nous avons désormais le recul nécessaire pour en tirer des enseignements utiles.

Depuis que l’inflation a fait son retour, à des niveaux inconnus depuis quarante ans, elle a d’abord concerné les prix de l’énergie. L’augmentation des prix a commencé à l’automne 2021 avec celle des matières premières, liée à la reprise mondiale post-Covid. Avant d’atteindre les prix affichés dans les rayons des distributeurs, elle s’est d’abord propagée aux intrants agricoles qui en sont directement composés (engrais, énergie, alimentation animale) et aux produits agricoles concernés (oléagineux et céréales dans un premier temps).

La hausse s’est accentuée en février 2022 avec le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’année 2022 s’est caractérisée par un niveau d’inflation (+ 5,2 % pour l’inflation générale et + 7,3 % pour l’alimentation) jamais atteint depuis 1985. Les prix de l’alimentation ont pris le relais de ceux de l’énergie comme moteur de l’inflation et ont perduré jusqu’au début de l’année 2024, qui a présenté une accalmie.

Source : Insee, juin 2023

La poussière est maintenant retombée, ce qui permet de tirer un premier bilan de cette secousse économique dont les effets sont loin d’être neutres. L’évolution des prix de l’alimentaire en mars 2024 a été de +1,6 %, soit un rythme 10 fois inférieur à celui de mars 2023.

 

Un impact fort sur le pouvoir d’achat des plus modestes, facteur de creusement des inégalités

A première vue, on peut penser que les Français ont une vision très surestimée de l’inflation, comme le montre le sondage réalisé par Odoxa pour le magazine Challenges (6 avril 2023). Pour eux, elle s’élèverait à 18 %, soit plus du triple de son niveau réel mesuré par l’Insee à cette époque. Selon Gael Sliman, cofondateur de l’Institut Odoxa interrogé dans Challenges du 7 septembre 2023, « la perception de l’inflation est maintenant supérieure à 18 %, contre 5,8 % relevé par l’Insee ». Mais l’estimation des Français est proche de ce qu’ils ressentent le plus au quotidien : l’inflation alimentaire, qui atteignait 15 % en mars 2023 d’après l’Insee (et 16,3% selon le cabinet d’études Circana, anciennement IRI, spécialisé dans la consommation). Pour les Français, le caddie est devenu un instrument de mesure plus fiable que Bercy !

Pendant toute la période de forte inflation, les prix de l’alimentaire ont augmenté beaucoup plus que l’inflation générale, comme en témoigne le graphique ci-dessous.

Inflation alimentaire versus générale – Graphique publié par Libération du 6 septembre 2023

Source : Inflation alimentaire versus générale – Graphique publié par Libération du 6 septembre 2023

Certes, l’alimentaire ne représente plus que 15 % du budget des ménages contre 17 % en 2019 et 29 % en 1960 d’après l’Insee, mais cette proportion est d’autant plus élevée que les revenus du ménage sont faibles : 30% du budget des ménages les plus pauvres contre moins de 8% pour les ménages les plus aisés. En tout état de cause, le rayon alimentaire tient le rôle, pour les consommateurs, de baromètre de l’inflation.

Ainsi, l’inflation exerce un impact doublement inégalitaire. D’abord, elle génère une évolution du partage entre salaires et profits des entreprises au détriment des ménages ; ensuite l’effet de contraction du pouvoir d’achat touche davantage les ménages modestes. La sensibilité des ménages modestes au pouvoir d’achat est évidemment supérieure à celle des ménages aisés. Le rapport annuel du Comité économique, social et environnemental publié en novembre 2023 divulgue les résultats d’un sondage effectué auprès des Français : la préoccupation du pouvoir d’achat est à 38 % chez les CSP+ et monte à 52 % chez les CSP- (Libération, 20 novembre 2033).

Savoir d’où provient cette inflation est essentiel car cela permettrait de prendre les mesures adaptées pour soulager les ménages les plus modestes. Et on entendait : « la guerre en Ukraine, les prix du blé et autres céréales, la géopolitique… ». Pour moi, la première alerte est venue début mars 2023, d’un article de Francesco Canepa, dans Reuters[1] : ce sont les entreprises qui ont bénéficié de l’inflation, nous dit-il. « Les entreprises profitent d’une inflation élevée tandis que les travailleurs et les consommateurs paient la note ». Cet article de Reuters relate une analyse statistique partagée au sein de la Banque Centrale Européenne (BCE), qui montre que les entreprises de la zone euro profitent de l’inflation : alors que leurs marges auraient dû diminuer compte tenu de l’augmentation de leurs coûts (matières premières notamment), c’est le contraire qui se produit. Elles réussissent à « augmenter leurs prix au-delà de celle de leurs coûts », et cela « au détriment des salariés et des consommateurs ».

Le graphique ci-contre montre que « ce sont les profits des entreprises et non les salaires ou les impôts qui ont représenté la plus grande part de l’augmentation des prix dans la zone euro depuis 2021 ». Le journaliste de Reuters cite Paul Donovan, économiste en chef chez UBS Global Wealth Management, qui déclare pudiquement : « Il est clair que l’expansion des bénéfices a joué un rôle plus important dans le parcours de l’inflation en Europe au cours des six derniers mois environ« .

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a mis les pieds dans le plat lors d’une conférence de presse en mars 2023. Elle a appelé à un « débat au sein de la société, des entreprises » sur un « partage adéquat » du fardeau de l’inflation, constatant que « la hausse des prix a fonctionné un peu comme une taxe » sur les ménages[2].

C’est étonnant que cette question n’ait guère pointé son nez dans le débat public en France… Pourtant, l’Insee l’a également établi pour la France, dans une note publiée le 31 mars 2023, qui relevait que le taux de marge a fortement augmenté au cours de l’année 2022 pour le secteur agroalimentaire. Selon un rapport ultérieur de l’Insee, publié le 5 juin 2023, les marges des industriels de l’agroalimentaire ont atteint au premier trimestre 2023 un niveau historique de 48 %. Les prix en grande surface avaient augmenté de 20,4% sur deux ans d’après Circana.

Source : Prix et marges de l’alimentaire – Le Figaro 6 juin 2023

De façon plus générale, les données publiées par Scalens début août 2023 montraient une nette amélioration de la marge des entreprises du CAC 40 dont près des deux tiers (23 entreprises parmi les 37 qui avaient publié des comptes semestriels) « ont amélioré leur marge opérationnelle sur la première moitié de l’année 2023, ce qui signifie qu’elles ont réussi à augmenter leurs prix plus fortement que l’inflation de leurs coûts » (Le Figaro, 5 août 2023). L’économiste Olivier Passet pose une question dans Xerfi et y répond en novembre 2023 : « Qui sont les profiteurs de l’inflation en France ? La réponse paraît évidente dès lors que l’on enfourche le thème de la Greedflation : les grandes entreprises d’abord qui ont usé de leur situation dominante pour augmenter leurs tarifs et doper leurs marges… et parmi ces dernières, les fleurons du CAC 40 dont les résultats volent de records en records ».

Ce phénomène ne se limite pas au CAC 40. Pour l’hebdomadaire Challenges (6 avril 2023), « les entreprises ont réussi à reporter sur les consommateurs une grande partie du choc inflationniste », ce que confirme Maël Blanchet, économiste à la Banque postale : « les marges des entreprises (hors-services de transport et énergie) ont été à l’origine de 1,5 point d’inflation sur les 6 % observés au 4ème trimestre 2022 ». En août 2023, l’Insee publie « les comptes nationaux trimestriels » dans lesquels on retrouve l’évolution des taux de marge des entreprises en France. Sur 10 ans, on constate une grande stabilité, mais en 2022 c’est l’envol : +20 points de marge pour l’énergie comme pour l’alimentaire.

D’après l’économiste Patrick Artus, le taux de marge des entreprises européennes a fortement augmenté depuis 2021 pour atteindre 32,5 %, malgré l’explosion des coûts de l’énergie sur la période[3]. Cet accroissement des marges est particulièrement prononcé dans deux secteurs de l’économie, l’alimentaire et l’automobile. D’après un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) publié en mars 2023, l’excédent brut d’exploitation des industriels de l’agroalimentaire a bondi de 50 % au deuxième semestre 2022.

Selon l’hebdomadaire Challenges (« L’inflation, un boulet pour la croissance française », 7 septembre 2023), le taux de marge des industriels de l’agroalimentaire a grimpé à 48,8 %, un plus haut depuis 20 ans. Patrick Artus nous apprend même qu’un mot a été créé pour décrire ce phénomène, la « profitflation ». Les Anglo-saxons parlent aussi de « greedflation », pour qualifier l’avidité de certaines entreprises…

La concentration excessive dans le secteur de l’agro-alimentaire est un facteur d’explication : le pouvoir que ces entreprises ont acquis vers l’amont (agriculteurs et fournisseurs de matières premières) et vers l’aval (distribution) leur permet d’imposer leurs marges. À la question de l’existence éventuelle d’une entente entre les industriels pour ne pas baisser les prix, Thierry Cotillard, président du groupement Intermarché, répond dans une interview à Libération du 6 septembre 2023, « on peut supposer qu’il existe une concertation pour qu’ils soient tous aussi alignés. Nous sommes dubitatifs face à des positions si unies« . Dans une interview à la Tribune Dimanche du 11 février 2024, Dominique Schelcher, PDG de Système U explique que « seulement 30 % des industriels de l’agroalimentaire jouent réellement le jeu de la transparence sur leurs tarifs« .

Leur pouvoir vers l’aval s’exerce aussi sur les consommateurs. Pour Rodolphe Bonnasse, expert du marché de la grande distribution, dans une interview qu’il a donné à Libération du 7 septembre 2023, « ces grands groupes mondiaux qui usent et abusent de la shrinkflation [NDLR : voir plus loin pour une explication sur ce terme] sont bien plus puissants que les plus gros distributeurs français. Procter et Gamble pèse à lui seul plus de 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Leurs pratiques sont peu respectueuses des consommateurs. C’est un peu choquant de traiter de la sorte les meilleurs clients, attachés à des marques iconiques, en profitant d’un effet de confiance« . Ce mépris des clients est aussi relevé dans une interview au Figaro du 14 octobre 2023 par Michel Édouard Leclerc, qui déplore : « Face à l’inflation, nos clients ont diminué leur consommation, mais à cela s’ajoute une suspicion sur le niveau des prix qui n’est pas levée« .

Certes, le cours du blé a flambé de 70% au moment de l’invasion de l’Ukraine. Mais depuis, il a rechuté lourdement. Et il est  revenu au niveau pré-invasion en Ukraine dans la première moitié de l’année 2023, mais sans aucun effet sur les prix alimentaires. Au contraire, les prix ont continué à augmenter. Et le coût du transport n’est pas en cause : lui aussi est revenu à son niveau d’avant Covid. Les cours du blé et du tournesol ont été divisés par deux entre début 2022 et début 2023, les prix du plastique, du carton et du fret ont nettement diminué. Seulement voilà, « les industriels de l’alimentaire, ont redécouvert la possibilité d’augmenter les prix et d’améliorer leurs marges et n’ont pas envie d’y renoncer. Tant que le consommateur paie, ils continuent »[4]. Et pour l’heure, « l’élasticité de la demande à nos augmentations de prix reste limitée, » se réjouit François-Xavier Roger, directeur financier de Nestlé[5]. Joli euphémisme !

Dans la même veine, le quotidien Le Figaro (6 juin 2023, page 22) a publié un article critique intitulé « Inflation : les rois de l’agroalimentaire au banc des accusés », qui cite notamment les propos tenus en privé par un industriel du biscuit : « le mot d’ordre pour 2023, c’est la marge ».

La justification mise en avant par les industriels et les distributeurs selon laquelle la hausse des prix alimentaires et due à celle des produits agricoles sur les marchés internationaux ne tient pas lorsque l’on constate que, comme l’indique le magazine Challenges du 31 août 2023, « depuis juin l’augmentation des prix alimentaires en France est plus élevée que le reste de l’Europe« .

Le JDD a publié des données issues de Nielsen IQ, la division spécialisée dans la consommation et la distribution du cabinet Nielsen, qui montrent que « depuis deux ans, presque tous les industriels ont peu ou prou augmenté leurs tarifs » et précise que « les hausses les plus fortes touchent les premiers prix, sur lesquels se rabattent les populations les plus fragiles »[6]. Voilà qui confirme la surexposition des plus vulnérables.

L’inflation alimentaire atteignait 15 % en mars 2023, 16% en avril, 14% en mai puis 14% à nouveau en juin, d’après l’Insee.

Si les marges des industriels de l’alimentaire sont en cause, quid de celles des distributeurs ? La question est légitime car en France, selon le douzième rapport de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM), publié en juin 2023, « la filière alimentaire est caractérisée par une concentration croissante de l’amont vers l’aval ». Selon l’OFPM, le taux de marge moyen des distributeurs sur l’ensemble des produits qu’ils vendent en magasin tourne autour de 25 %.

Une fois déduits les charges de personnel, l’énergie et les autres frais, la marge nette se situerait autour de 2 % du chiffre d’affaires. Dans une interview au Journal du Dimanche, Michel-Édouard Leclerc indique que son réseau d’hypermarchés rogne sur ses marges pour amortir la hausse des prix et que son taux de marge nette moyen est de 2,5 %[7]. De son côté, Dominique Schelcher, patron de la coopérative système U, qui regroupe 1.500 magasins, confie : « Notre marge bénéficiaire en fin d’exercice est de 2% quand les industriels font 4% et les grands groupes arrivent à 10% ou 15% »[8].

Mais selon l’ILEC (Institut de liaison des entreprises de consommation), un groupement d’industriels fournisseur de la grande distribution, le taux de rentabilité des capitaux investis dans les trois grands réseaux de distribution mutualiste, Leclerc, Intermarché et Système U, serait de 15 %, soit près du double de la moyenne chez leurs fournisseurs… Quant au rapport de l’IGF mentionné ci-dessus, il indique que l’excédent brut d’exploitation du secteur du commerce (de détail et de gros, grande distribution alimentaire et non alimentaire) a progressé de 9% par rapport à 2019 et son taux de marge serait de 0,7 points au-dessus de son niveau d’avant crise sanitaire (moyenne de 2017 à 2019).

Le journaliste François Lenglet (Challenges, 2 novembre 2023) n’a pas tort de faire remarquer qu’il y a 10 milliardaires de la grande distribution dans le palmarès des plus grandes fortunes françaises réalisé par l’hebdomadaire Challenges. Dans l’émission ‘C politique’ du 4 février 2024, François Gemenne, professeur à Sciences Po et membre du GIEC, explique que d’après la Fondation pour la nature et l’Homme, la part de la rémunération de l’agriculteur dans le prix d’une bouteille de lait a perdu 4 points alors que celle de la grande distribution était multipliée par 4.

La réalité statistique est brutale : les marges des industriels et celles des distributeurs se portent bien, grâce à l’inflation ; c’est le consommateur qui en subit les effets, d’autant plus fortement que les hausses de salaires obtenues par les salariés sont très en retrait. Début novembre 2023, l’Insee annonçait qu’en 2022, le salaire net moyen en France a diminué de 1% en euros constants car les hausses de salaires ont été inférieures à l’inflation, soit « le recul est le plus fort observé sur les 25 dernières années ».

Denis Ferrand, directeur de l’institut Rexecode, réputé proche du patronat, a décomposé les facteurs de hausse des prix au dernier trimestre 2022 : les salaires ont compté pour 33 % de la hausse, contre 9 % pour les consommations intermédiaires (matières premières, énergie,…) mais surtout, « les marges ont bondi, jusqu’à peser pour 62 % de la hausse des coûts »[9].

« L’inflation, c’est comme le dentifrice. Une fois qu’il est sorti du tube, il est difficile de le faire rentrer à nouveau dedans. Donc la meilleure chose est de ne pas trop presser sur le tube, » disait Karl-Otto Poehl, alors président de la Bundesbank, en 1980, quand les dirigeants européens se débattaient contre la hausse des prix. Ce qui a pressé le tube durant toute cette « crise inflationniste », c’est le gonflement incontrôlé des marges.

En conséquence, les ventes en volume se sont contractées à des niveaux rarement observés dans le passé : la consommation alimentaire a chuté de 4,5 % en volume en 2022 et même de 8 % en janvier 2023, puis 1,2 % en février et au total de 4% au premier trimestre 2023. La presse invente un nouveau mot, la ‘déconsommation’ (voir par exemple : « Alimentaire : les Français contraints à la déconsommation », Le Figaro, 20 juillet 2023, page 22). Le mois suivant, Alexandre Bompard, PDG du groupe Carrefour évoque « un tsunami de déconsommation« . Il faut dire que la consommation alimentaire des Français avait baissé de 10% lors des derniers 18 mois.

Les Français contraints à la déconsommation alimentaire

La chute des volumes a atteint 7,9 % entre juillet 2022 et juillet 2023, « une ampleur jamais observée dans les séries statistiques » (Libération, 6 septembre 2023). Les volumes en supermarché se sont contractés de 5 % en volume au premier trimestre 2023 sur un an selon l’institut Circana et de 9,2 % à fin mars 2023 par rapport à la même période de l’année précédente, « du jamais vu dans les rayons des grandes surfaces »[10]. Ce graphique d’Eurostat montre bien la brutale divergence entre les prix de l’alimentaire (courbe rouge) et les volumes vendus (courbe bleue).

Source : Eurostat – prix et volumes alimentaires en France

Cette contraction est une moyenne, qui monte jusqu’à – 15 % dans les rayons les plus prisés par la consommation populaire, épicerie salée, hygiène, entretien. Le Figaro du 20 juillet 2023 rapporte que dans les espaces hygiène et beauté des grandes surfaces, les volumes ont dévissé de 9 % sur le premier semestre 2023. En proie à l’inflation, 50 % des Français déclarent devoir limiter leur consommation « pour des raisons budgétaires« , selon un sondage de l’Ifop de janvier 2024 (Libération, 9 mars 2024).

La chute de la consommation de l’alimentation en France est sans précédent : -17% en volume (corrigé de l’effet de l’inflation) entre la période Covid et juin 2023 ; -12% pour la seule période entre janvier 2022 et juin 2023. Dans un entretien à Novethic François Geerolf, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), souligne que c’est même une chute jamais vue depuis le début du recensement de ces données par l’Insee en 1980.

 

Des impacts plus qualitatifs : mutations de la consommation par temps de crise

Les distributeurs ont manqué une belle occasion de préserver la qualité de leur image, alors que les consommateurs étaient tombés en pâmoison devant eux lors de la crise sanitaire. Les résultats de la 4ème vague de Brands&You, un outil de suivi du rapport des Français avec les marques, publié par CSA après quatre semaines de confinement (avril 2020), montraient que les enseignes de la grande distribution restaient de loin considérées comme les plus utiles par les Français. On y retrouvait en tête les grands groupes comme Carrefour, Leclerc, Intermarché, Auchan ou encore Système U. A noter également l’apparition de Picard, spécialiste de l’alimentaire surgelé, parmi les marques jugées utiles dans cette période de crise. L’arrivée de l’inflation aurait pu les inciter à valoriser cet acquis tout en poursuivant le rôle que ces enseignes se sont historiquement assigné, c’est-à-dire la défense du consommateur, comme le pointe Jérôme Fourquet (voir son interview dans Metis, menée par Jean-Louis Dayan : « La société de supermarché »).

La profusion, c’est terminé

A l’inverse, les fabricants de l’agro-alimentaire – avec bien souvent la complicité des distributeurs – ont mis en œuvre des méthodes de mauvais marketing à la limite de la légalité et dans le but de tromper sciemment les consommateurs. Vous pouvez donc enrichir votre vocabulaire avec deux nouveaux mots qui n’honorent pas ceux qui les pratiquent :

  • Shrinkflation : pratique consistant à diminuer la quantité d’un produit sans modifier le prix (voire en l’augmentant), qui impose selon la loi d’en prévenir explicitement le consommateur, obligation qui n’est que rarement respectée.
  • Cheapflation : pratique consistant à diminuer la qualité d’un produit sans modifier le prix (voire en l’augmentant), en agissant sur la recette ou sur la dégradation des matières premières (baisse de qualité nutritionnelle, valeur énergétique, teneur en lipide, en protide, en vitamines ou organoleptique liée à l’aspect, au goût, à la saveur).

Ces pratiques se sont attirées deux titres lapidaires du quotidien Libération (6 septembre 2023) : « Inflation alimentaire : une crise à en perdre la ration » et « Non, la faim ne justifie pas tous les moyens ».

De leur côté, les distributeurs se révèlent incapables d’assurer en retour une véritable sécurité alimentaire aux consommateurs. Selon une étude de l’Ifop sur la précarité alimentaire menée en mars 2023 pour l’association La Tablée des chefs, la hausse des prix alimentaires a imposé aux ménages des renoncements et des choix difficiles : 79% des Français ont réduit leurs achats alimentaires et plus de la moitié d’entre eux (53%) affirment avoir réduit les portions, la quantité des repas, quand 42% sont contraints à supprimer certains repas comme le petit-déjeuner ou le dîner en raison de la hausse des prix de l’alimentation.

Dans un sondage publié par l’Ifop en juin 2023, plus d’un Français sur deux disaient se priver de manger « occasionnellement ou régulièrement », contre 44 % en juin 2022 et moins d’une personne sur trois en 2007 (Libération, 6 octobre 2023). D’après l’édition d’octobre 2023 du baromètre « Pouvoir et intentions d’achat » de l’ObSoCo (Observatoire Société et Consommation), les Français sont désormais 40 % à limiter au maximum leurs achats contre 26 % en 2021.

Sensibilité aux prix : addition devant un caddie peu rempli

Le 17ème baromètre de la pauvreté et de la précarité, réalisé par Ipsos-Sopra Steria pour le Secours populaire et publié début septembre 2023 fait état de privations de grande ampleur. Il révèle notamment que plus de la moitié des personnes interrogées doivent se priver pour pouvoir nourrir leurs enfants. Consommer des fruits et légumes frais tous les jours est une dépense courante que 43 % des sondés déclarent rencontrer des difficultés à s’offrir, soit 6 points de plus que l’année précédente.  Conséquence, la moitié des sondés (52 %) déclarent ne parfois plus faire trois repas par jour ces deux dernières années, dont 15 % régulièrement. A la moitié (53 %) d’entre eux également, il est arrivé dans la même période de ne pas manger à leur faim pour pouvoir nourrir leurs enfants. Aux trois quarts (72 %) de ne plus acheter de viande, ce que déclarent faire régulièrement 16 % des sondés.

Les ménages ont fait des choix : moins de produits frais, de viande ou de poisson. D’après l’enquête 2023 de Censuwide pour HelloFresh, 29 % des Français déclarent moins fréquenter les boulangeries, 26 % optent pour des plats végétariens et 18 % déclarent moins manger de fruits et légumes frais (Le Figaro, 15 septembre 2023). Emily Mayer, spécialiste des produits de grande consommation à l’institut IRI, constate : « Tous les produits de grande consommation de plus de trois euros enregistrent des baisses de volumes, en particulier ceux qui ne sont pas indispensables » (« Inflation alimentaire : une crise à en perdre la ration », Libération, 6 septembre 2023).

Une étude publiée par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) le 17 mai 2023 montre que 16% des Français ne mangent pas à leur faim, soit un accroissement de 4 points en 6 mois. Il montre que les personnes concernées sont surtout des femmes, des jeunes, des chômeurs et plus généralement des personnes à faibles revenus. Cette précarité alimentaire a doublé depuis 2016. Elle explique le fait que « de plus en plus de ménages se tournent vers les structures d’aide alimentaire, qui distribuent colis ou repas chauds, » précise le Crédoc.

En mai 2023, la Croix-Rouge sonne l’alarme : « L’inflation frappe très durement les personnes en situation de précarité, pour lesquelles l’arbitrage entre se nourrir, se loger, se chauffer ou se déplacer devient chaque jour plus difficile. Illustration de ces nouveaux besoins : de nombreux ménages modestes, qui jusqu’à aujourd’hui parvenaient à finir le mois malgré un faible budget, doivent désormais faire appel à l’aide alimentaire. Si l’amélioration des conditions de vie des personnes précaires reste un défi pour elles en période de conjoncture favorable, elle devient quasiment impossible en période de crise et notamment de spirale inflationniste ».

Thierry Robert, secrétaire national du Secours populaire français, témoigne : « Nous voyons des populations s’enfoncer dans la pauvreté, des populations qui se privent au quotidien et qui sont parfois en dehors des radars des minima sociaux. Parmi les personnes que nous aidons, 5 % sont propriétaires de leur logement, il y a aussi des étudiants, des personnes âgées, des mères célibataires, des couples de travailleurs ».

La pauvreté étudiante est un phénomène qui s’accentue, un quart des étudiants se situent sous le seuil de pauvreté et un sur deux déclare ne faire qu’un repas par jour (Le Journal du Dimanche, 1er octobre 2023). L’Insee montre que 14 % des gens vivant en logement ordinaire en métropole, soit 9 millions de personnes, vivent en situation de privation matérielle et sociale début 2022. C’est le niveau le plus haut atteint depuis la création de cet indicateur en 2013 (Libération, 19 septembre 2023).

Mais même ces structures de dernier recours ne sont plus capables d’absorber le choc social : pour les Restos du cœur, « entre 5 et 10% des personnes accueillies l’hiver dernier [2022] se voient refuser l’aide alimentaire cette année [2023] » (AFP, novembre 2023). Les Restos du cœur ont pourtant prévu de servir 170 millions de repas en 2023, contre 142 millions en 2022, et 8,5 millions à leur création en 1985.

En septembre 2023, après leur passage au journal télévisé de 13 heures sur TF1 qui leur a permis de sonner l’alarme, l’appel des Restos a entraîné une réaction du gouvernement, et en cascade, des millions d’euros de nouveaux dons pour les associations d’aide alimentaire. « Ce ne devrait pas être une découverte. Nous constatons depuis plusieurs mois cette crise alimentaire dans nos 1.300 permanences, et depuis des mois nous alertons les pouvoirs publics, » a rappelé Thierry Robert, secrétaire national du Secours populaire français (Libération, 6 septembre 2023).

En un an, la hausse de la demande adressée aux Restos du Coeur a été « brutale et massive« , plus 15 à 20 % selon les territoires, a alerté le délégué général des Restos, Jean-Yves Troy à l’Assemblée nationale début octobre 2023. Pour la première fois dans son histoire l’association a été contrainte de refuser du monde et elle estime qu’environ 140.000 personnes autrefois accueillies ne pourront pas être aidées pour la campagne de l’hiver 2023 (Libération, 18 décembre 2023). Le bilan 2023 de l’association est à son honneur : les Restos du cœur ont pu aider 1,3 million de bénéficiaires en 2023, soit 200.000 de plus que l’année précédente. Les Restos ont distribué 171 millions de repas, soit 30 millions de plus que l’année précédente.

C’est heureux car les organismes d’aide alimentaire sont souvent le dernier rempart pour protéger la santé des plus fragiles. Une étude publiée en février 2024 par la Fédération française des banques alimentaires, premier réseau d’aide alimentaire en France, montre que 71% de leurs bénéficiaires déclarent au moins un problème de santé, 25% souffrent de maladies cardio-vasculaires, de surpoids ou d’obésité, et 15% sont diabétiques, contre 5% dans la population générale. Enfin, l’aide alimentaire ne se cantonne pas à la fourniture de calories aux nécessiteux. Elle s’efforce aussi de répondre aux nouvelles attentes de ses bénéficiaires en favorisant le lien social, l’adaptation de son offre et le retour vers l’autonomie.

Les arbitrages des ménages qui se faisaient auparavant entre besoins essentiels et loisirs se durcissent et se traduisent désormais pour les populations modestes par des concessions au sein de l’alimentaire. Dans son interview au Journal du Dimanche, Dominique Schelcher, patron de la coopérative système U, indique que face à la montée des prix, le volume de vente baisse depuis des mois. « Les gens arbitrent. Ils sont passés de 40 à 37 produits en moyenne dans leur panier »[11].

Ils déploient aussi des trésors d’ingéniosité pour éviter les achats d’impulsion. Une étude qualitative montre que la forte croissance du drive en 2023, 12 milliards d’euros soit une augmentation de 12 % par rapport à l’année précédente, provient en grande partie du souhait des Français de préserver leur pouvoir d’achat en évitant les tentations auxquelles ils s’exposent en baguenaudant dans les rayons de leur supermarché.

Les arbitrages se réalisent aussi entre les enseignes. La presse se fait l’écho d’une nouvelle tendance : la fragmentation des courses, qui permet de bénéficier des promotions ou des produits les moins chers proposés par chacune des enseignes, à la faveur des comparateurs de prix mais au détriment des temps de loisirs et au prix d’une augmentation des dépenses de carburant…

Ceux qui ont subi le choc inflationniste le plus intense sont les ménages modestes, dont la part du budget destiné aux dépenses contraintes (alimentation, loyer, énergie, déplacements du quotidien) est la plus forte. « Le ressenti sur la hausse des prix est particulièrement marqué pour le quartile le plus bas [les 25% des salaires les plus modestes], puisque pour les ménages les plus modestes, toute hausse de prix sur les dépenses contraintes est problématique, » explique Nicolas Carnot, directeur des études et des synthèses économiques à l’Insee[12]. Selon une enquête menée fin 2022 par l’institut CSA pour le site de comparaison d’assurance Lesfurets, les dépenses contraintes des Français les plus pauvres (moins de 900 euros mensuels nets) représentaient 80 % de leurs revenus[13]. Autrement dit, il restait à ces derniers quelques dizaines d’euros pour se nourrir, s’habiller, se divertir…

L’inflation creuse les inégalités, parfois de façon redoutable. En mars 2023, Le Figaro signalait que « sur un an, l’inflation des produits premiers prix, plébiscités par les ménages les plus modestes, culmine à 21,1% ; celle des marques de distributeur (MDD) atteint, elle, 19,3% »[14]. Or, d’après Kantar, plus d’un tiers des Français déclarent avoir reporté une partie de leurs achats alimentaires sur les marques de distributeur en 2022. Celles-ci sont bien sûr moins chères que les grandes marques (de l’ordre de 20% à 35% selon les sources), mais les distributeurs en tirent des marges plus importantes car ils en contrôlent le cahier des charges et la fabrication.

Sur les six premiers mois de l’année 2023, la chute de volume de la consommation en grande surface a atteint 4,1%, selon Circana, après un recul de 2,2 % pour toute l’année 2022. Sur les six premiers mois, les volumes des marques de distributeur se maintiennent mais ceux des marques nationales s’effondrent de 7,2 %, dont moins 8,2% pour les grandes marques originaires des groupes internationaux et moins 6 % pour les grandes marques issues des PME et ETI françaises. Parmi les marques distributeurs, les marques premier prix se distinguent par leur dynamisme avec une croissance de 12,8 %, qui résume bien la concentration des achats des Français sur les produits les moins chers (Le Figaro, 20 juillet 2023).

En juillet 2023, les ventes en volume des marques de distributeurs ont progressé de 4,2 % sur un an alors que celles des marques nationales ont chuté de 7,3%. Avec ces 11 points de différence, un écart très inhabituel, les marques nationales enregistrent les conséquences de leur refus de réajuster leurs prix vers le bas. En contrepartie, les marques de distributeurs se renforcent dans les grandes enseignes, jusqu’à représenter par exemple 35 % des ventes chez Carrefour.

La croissance des ventes des marques de distributeurs dites classique reste relativement modeste à 3,2%. Ce sont les marques de distributeurs dites « premiers prix », positionnées en bas de gamme (comme Simpl chez Carrefour ou éco+ chez Leclerc), qui montrent un dynamisme exceptionnel avec une croissance de leurs ventes en volume de 23,3 % (« En grandes surfaces, la dégringolade des marques continue », Le Figaro, 22 août 2023).

En 2023, les ventes des marques nationales en volume ont baissé de 6,2 %, selon l’institut Circana, alors que celles des marques de distributeur ont gagné du terrain, jusqu’à occuper le tiers du marché. Leur potentiel est loin d’être achevé puisque cette proportion atteint la moitié en Grande-Bretagne et en Espagne. Claire Doin, directrice de l’Observatoire des marques préférées des Français, note « une vraie rupture des comportements« . Selon elle, l’attachement aux marques de la part des Français ne cesse de s’effriter depuis 10 ans, à l’exception de la période du Covid (Challenges, 21 mars 2024).

« La France devient la terre de conquête des modes de distribution low cost et autres hard discounters. Ainsi la chaîne allemande Aldi a annoncé vouloir ouvrir 100 magasins supplémentaires en 2023 en France pour atteindre le chiffre de 1.900 points de vente d’ici 2030 » (Le Journal du Dimanche, 1er octobre 2023). La période de forte inflation a permis aux enseignes de ‘fast fashion’ comme Shein ou Temu de s’implanter fortement en France. Le prix moyen payé pour un vêtement dans un magasin low cost en France n’est que de 8 €, selon l’institut d’étude Kantar (Libération, 10 février 2024).

Forte sensibilité aux prix

Comme le disait l’économiste Jean-Paul Fitoussi en février 2022 au quotidien Libération, « l’inflation n’est plus celle que nous avons connue dans les années 70 et 80 et qui touchait l’ensemble des catégories sociales. Aujourd’hui, en raison de la hausse des inégalités, les moyennes n’ont plus de représentativité »[15]. A plusieurs reprises, l’Insee a montré que l’indice des prix reflétant le panier de consommation des déciles ou quintiles les plus bas, c’est-à-dire les ménages les plus modestes, est significativement supérieur à l’indice général d’inflation. En effet, ces ménages épargnent peu et leur consommation est plus fortement concentrée sur l’alimentaire et l’énergie.

L’économiste Pierre Concialdi a creusé cette voie en s’intéressant à l’évolution du coût des paniers de biens et services consommés à partir d’une analyse des budgets types publiés par l’Union nationale des associations familiales (« Le pouvoir d’achat des familles modestes : la rupture de 2008 », Institut de recherches économiques et sociales, Eclairage n° 14, avril 2019). Il montre que ces 10 dernières années, le coût de ces paniers types a augmenté bien plus vite que l’indice des prix à la consommation. Il s’agit là d’une rupture forte avec la tendance observée depuis la fin des années 1980. Ce phénomène contribue à expliquer les difficultés objectives de pouvoir d’achat des familles modestes.

Il y a d’ailleurs ici une « transformation silencieuse » qui affecte l’économie française : début 2023, l’Insee notait dans une note de conjoncture que « les écarts d’inflation entre catégories de ménages ne dépassaient pas les 0,2 point en moyenne entre 2015 et 2020 » mais peuvent désormais atteindre trois points[16].

Entre les différentes catégories de population, « il y a des inégalités qui se créent, des écarts d’inflation, ce qui crée une tension et amène à des mouvements sociaux. L’Insee a mesuré à partir du mois de janvier 2023 qu’il y avait 4 points d’inflation d’écart selon les catégories de population », met en avant Pascale Hébel, économiste spécialiste de la consommation. « Les inégalités s’accroissent, et à l’avenir la transition écologique doit se faire en prenant compte ces différences sociales. Nous allons vers des questions sociales plus fortes » (« Inflation : l’Etat peut-il freiner la hausse des dépenses contraintes ? », France Culture, 12 septembre 2023).

Nielsen IQ a classé les Français en plusieurs familles (sociostyles) et montre que les familles les plus affectées par l’inflation sont les « contraints », qui avaient déjà du mal à joindre les deux bouts avant la crise inflationniste et les « fragilisés », qui ont perdu beaucoup en pouvoir d’achat et se trouvent forcés à des arbitrages douloureux.

Ainsi, selon une étude conduite par Appinio auprès de 1.000 Français en août 2023 et publiée par LSA, 75 % d’entre eux ont déclaré reporter des dépenses à plus tard, 83 % disent réduire les quantités achetées mais, plus grave, 69 % déclarent avoir faire l’impasse sur la qualité des produits achetés. Par exemple, en mars 2023, 34 % des Français disaient se priver de produits d’hygiène, 68 % déclaraient ne pas pouvoir manger ce qu’ils souhaiteraient, selon l’Ifop[17]. Jérôme Fourquet montre bien les conséquences de ce « décrochage » dans une société où un pouvoir d’achat en baisse se ressent comme une souveraineté individuelle entravée (voir son interview dans Metis citée ci-dessus).

Les conséquences des difficultés des ménages les plus modestes malmenés par le rythme infernal de l’inflation se multiplient et témoignent de la montée de la vulnérabilité du consommateur. Selon le rapport annuel 2023 du Credoc, 41% des Français se disent aujourd’hui « vulnérables » matériellement ou moralement, deux fois plus que quatre ans auparavant.

 

Des effets contrastés sur les enjeux sociaux et environnementaux : à chacun ses impacts

La période de forte inflation a exercé des effets majeurs sur le rapport des Français à la consommation. Une étude intéressante publiée en octobre 2023 par la mutuelle Malakoff Humanis et étayée par une enquête d’Harris Interactive auprès de 2.000 salariés et 450 dirigeants du secteur privé a montré que 70 % des salariés se déclarent fragilisés par rapport au risque de perte de revenus et de baisse de leur pouvoir d’achat, en progression de 5 points par rapport à l’enquête précédente de 2020. Plus grave, 17% éprouvent de grandes difficultés financières qui les conduisent à renoncer à des services ou biens essentiels.

L’inflation est devenue un sujet de conversation majeur mais aussi la grande peur des Français, particulièrement chez les plus modestes. Selon un sondage Ifop du 7 septembre 2023, « l’inflation générale des prix » est devenue le principal sujet de conversation des Français avec 70% d’entre eux qui en ont parlé récemment avec leurs proches, devant la canicule (69%) et la rentrée scolaire (47%). D’après une enquête de l’Ifop réalisée pour l’association Dons Solidaires, la proportion de Français qui se disaient très préoccupés par l’augmentation des prix à atteint fin novembre 2023 un niveau record de 61 %, soit une augmentation de 6 points par rapport à l’année précédente.

Fin 2023, la peur la plus fortement associée aux fêtes de Noël était la crainte de ne pas pouvoir offrir de cadeaux pour 37 % des Français, suivie par celle de ne pouvoir offrir un bon repas pour 22 %. Autre indicateur de la dégradation du pouvoir d’achat, plus d’un Français sur deux prévoyait d’acheter des cadeaux moins onéreux que l’année précédente, un chiffre en progression constante depuis 2021 (Le Figaro, 16 décembre 2023).

D’après le sondage Ifop sur ce qui a le plus marqué les Français en 2023, publié le 21 décembre 2023, malgré une année riche en événements, c’est l’inflation qui arrive en tête, et de loin, comme le fait le plus marquant de l’année : 23% des Français citent la hausse des prix en premier devant la guerre en Ukraine (16%) et l’attaque terroriste du 7 octobre en Israël (14%). L’espoir principal des Français pour 2024 n’est ni le déclin de la menace terroriste ni la résolution des conflits internationaux, mais l’augmentation du pouvoir d’achat avec le recul de l’inflation, souhait cité en premier par 40% des Français contre 19% pour les 2 autres.

En positif, on note que sous le coup de l’inflation, le marché des produits d’occasion ne s’est jamais aussi bien porté. D’après l’Observatoire Cetelem, 18 % des Français ont vendu plusieurs fois dans le mois dernier des produits de seconde main. Au total, 20 % des vêtements achetés en ligne en France en 2022 sont d’occasion, contre 3 % seulement en 2017[18]. Dans son interview, Jérôme Fourquet fait remarquer que même la grande distribution teste le marché de la seconde main. Les dépenses dans les circuits de déstockage ont augmenté de 40 % entre janvier et août 2023, selon l’IRI. Tout au long de l’année 2023, Leboncoin, deuxième site du e-commerce français, « a surfé sur l’inflation, avec une croissance du chiffre d’affaires de plus de 10 % au troisième trimestre » (Challenges, 11 janvier 2024).

Les réponses à l’inflation témoignent aussi de l’esprit de débrouillardise des Français et de leur motivation à prendre part, par leur travail, à la réalisation de leurs achats : généralisation de l’autoconsommation – du potager à l’installation de panneaux solaires sur son toit – ateliers de Do-it-yourself, réparation, recyclage, récupération, montée du covoiturage, qui sont aussi des modes d’adaptation à la sobriété appelée de leurs vœux par les experts du climat.

Fragmentation des courses

Le travail et la consommation s’entremêlent. Dans l’interview qu’elle a donnée à Metis, Suzanne Gorge, responsable du mécénat de Terra Nova et auteure de plusieurs études sur les mutations de la consommation, montre l’importance de l’économie circulaire, consacrée par la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC)[19].

Un exemple concret : le groupe Fnac Darty s’appuie sur un avantage compétitif dont aucun de ses concurrents ne dispose, un service après-vente fort de mille techniciens bénéficiant d’une réputation solide. Elle prend le contre-pied des promoteurs du Black Friday qui ne pensent qu’à vendre plus sans se soucier de la fidélisation des clients et de la réparabilité des articles vendus. La part des services dans le chiffre d’affaires de Fnac Darty, 8 milliards d’euros, n’atteint que 15 % mais elle est appelée à s’accroître et sa rentabilité est meilleure[20]. Le groupe a mis la réparation et le service client au cœur de son nouveau plan stratégique. Il vise 2,5 millions de produits réparés chaque année à horizon 2025 et 2 millions d’abonnés à son offre d’entretien et réparation[21].

Après l’économie circulaire, voici l’économie de la fonctionnalité. Les industriels et les distributeurs lancent des offres de location sur les produits dont la durée de vie dépasse largement la durée d’usage, comme Petit bateau pour les vêtements d’enfants ou Decathlon pour les vélos pour enfants… mais aussi les équipements de fitness. Clotilde Delbos, directrice générale de Renault Mobilize est confrontée à un défi : convaincre « ces vieux messieurs de Renault qu’il est possible de gagner de l’argent en renonçant à vendre des véhicules pour ne plus proposer que des services de mobilité et de la location »[22]. Le développement de la location au détriment de l’achat (économie de la fonctionnalité : voiture, habillement, outils…) témoigne aussi d’une accélération de tendance : la consommation n’est plus centrée sur la possession des choses mais sur leur jouissance. Bienvenue dans le royaume de l’usage.

La pression inflationniste exerce aussi des effets bénéfiques sur les enjeux environnementaux en concentrant la consommation sur les produits essentiels et en réduisant les achats d’impulsion, les produits chers souvent nuisibles à l’environnement (ex : consommation de viande) et les loisirs (ex : voyages en avion). Mais encore faudrait-il que ces sacrifices ou ces changements de comportement soient également répartis dans la société, car la sobriété contrainte n’est pas équivalente à la sobriété choisie. Or, ils concernent bien davantage les moins favorisés.

Parmi les exemples de réduction des achats d’impulsion, on peut citer le modèle de Quick commerce (livraisons immédiates appuyées sur des dark stores), qui s’était développé fortement durant les confinements, au mépris de ses impacts détestables sur l’environnement. L’inflation a inversé la tendance et a mis ce modèle en difficulté, ce que personne ne regrettera… Par jugement rendu par le tribunal de commerce de Paris le 19 juillet 2023, les deux startups de livraison de courses Getir et Gorillas, toutes deux propriétés du groupe turc Getir, ont été placées en liquidation judiciaire, ce qui « met fin à une vaste mascarade », selon Ludovic Rioux, secrétaire général de la CGT livreurs (Libération, 23 juillet 2023).

Publicité Getir dans le métro parisien en juin 2022

Mon tweet de juin 2022 : Et si les publicitaires arrêtaient de nous prendre pour des décérébrés ? La publicité de @Getir, qui inonde les réseaux du métro et des bus, mérite le premier prix de débilité et de mépris des consommateurs. Elle met en évidence la stupidité du modèle de livraison express, qui mise sur les réflexes les plus primaires de surconsommation et de fébrilité, d’immédiateté et de satisfaction compulsive de désirs artificiels. J’ai été directeur marketing durant 10 ans. La com’ et la pub méritent mieux : qu’elles prennent leur part (et leur responsabilité) dans la #TransitionEcologique au lieu de traiter les consommateurs comme des demeurés. La start-up turque Getir, spécialiste du Quick commerce, mérite un quick #boycott aussi large que possible.

Mais aussi, l’inflation crée ou amplifie des modifications de la structure de consommation défavorables à l’environnement, du fait de la contraction du pouvoir d’achat. Ainsi par exemple, la part du bio est en chute très significative en France depuis 2021, après des années d’euphorie, où la consommation connaissait une croissance à deux chiffres en supermarchés. Plusieurs filières enregistrent un vrai décrochage et cette évolution défavorable gagne aussi les circuits courts.

En 2022 les achats de produits alimentaires bio ont baissé de 4,6 %. Entre janvier et juillet 2023, les volumes d’aliments bio écoulés en grande distribution ont chuté de 13 % et seule la vente directe semblait préservée. En juillet 2023, les ventes de produits bio en grandes surfaces marquaient une chute de 11,4% en volume sur un an. A cette date, elles ne représentaient que 4 % des ventes de produits de grande consommation en grandes surfaces, un seuil qu’elles n’avaient pas atteint depuis août 2018, lorsque le bio était en pleine ascension (« En grandes surfaces, la dégringolade des marques continue », Le Figaro, 22 août 2023). Les cantines, qui sont soumises depuis la loi Egalim à un quota de 20 % de produits bio (qui concerne la restauration collective, les cantines scolaires et les établissements de santé) n’en réalisent que 7 %, d’après le panorama 2023 de l’Agence Bio.

Certes, l’inflation n’est pas seule en cause. « Le bio pâtit également d’une concurrence intense sur le créneau du « mieux consommer » avec des propositions comme le « local » ou encore le « sans » dont le rapport qualité-prix est mieux évalué par les Français », note Emily Mayer, experte des produits de grande consommation à l’institut IRI (Novethic, février 2022). D’autant que le bio a subi ces dernières années des attaques sur les valeurs qu’il porte. Le label AB ne garantit en effet pas une juste rémunération des producteurs, des produits locaux ou de saison. Certains acteurs historiques de la bio, comme Biocoop, ont également été pointés du doigt après l’apparition de conflits sociaux.

Pour rappel, en 2017, l’association UFC Que Choisir avait calculé que les marges brutes de la grande distribution sur les fruits et légumes étaient deux fois plus élevées pour le bio que le conventionnel, rendant l’accès à ces produits difficile. « Le bio reste de 20 à 30 % plus cher que les produits traditionnels, un écart qui pèse au moment où les consommateurs peinent à remplir leur caddie » (L’Express, 5 octobre 2023).

De même, certains gestes écologiques comme l’installation de panneaux solaires, le changement de sa chaudière ou le remplacement de son véhicule par un modèle électrique ne sont pas accessibles à tous et participent donc aux inégalités.

A l’inverse, chez Too Good to Go, panier anti-gaspi à prix cassé, le nombre d’utilisateurs a bondi de 36 % entre mars et juin 2023 pour atteindre 15 millions de personnes et selon cette startup, cette croissance est due à la volonté des Français de faire de bonnes affaires, mais aussi à celle de ménager la planète (Le Figaro, 20 juillet 2023). Cette application lancée en 2016 dans 5 pays dont la France, propose des invendus à prix bas, en général un tiers du prix initial dans 40.000 commerces en France (Le Journal du Dimanche, 1er octobre 2023).

Cette entreprise indique que plus de 80 % des Français ont adopté des stratégies anti gaspi, telles qu’une forte attention prêtée aux promotions, la réutilisation des restes, la gamelle emportée au bureau pour le repas de midi ou encore le « batch cooking », pratique émergente (ou ré-émergente) consistant à confectionner en série les plats pour toute la semaine. Un Français sur 4 a téléchargé cette application qui leur permet d’être en relation avec les commerces qui proposent des invendus, soit une augmentation de 30 % des utilisateurs et des commerçants en l’espace d’un an (Le Figaro, 15 septembre 2023).

Face à l’inflation, les arbitrages effectués par les ménages ont fortement pénalisé les loisirs. Entre 35 et 40 % des Français ont renoncé à partir en vacances l’été 2023, d’après les sondages de l’Ifop et du CSA (Le Journal du Dimanche, 1er octobre 2023).

Plus largement, on peut reprocher à la grande distribution de n’avoir pas assez développé d’initiatives pour aider les consommateurs à évoluer vers l’alimentation durable. Les enseignes de la grande distribution restent « coincées par un modèle économique qui laisse trop peu de place à l’offre de produits végétaux issus de modes de production agroécologique, relève une étude récente. La vente de produits animaux continue d’être centrale dans les supermarchés » (« Alimentation durable : le rendez-vous manqué de la grande distribution », La Tribune, 5 octobre 2023). Certains, comme la charcuterie ou la volaille « figurent parmi les rares rayons profitables d’un magasin, et compensent ainsi les pertes des autres rayons », selon l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), dans une étude publiée en septembre 2023.

Au total, 20% des émissions de gaz à effet de serre totales de l’Union européenne leur sont imputables, selon une estimation du cabinet McKinsey datant de 2022. Plus largement, 24 % de notre empreinte carbone en France provient de l’alimentation. Or, les engagements des enseignes portent essentiellement sur 5% de cet ensemble dont elles sont directement responsables (scopes 1 et 2), liées par exemple au refroidissement des rayons. Ils négligent en revanche les 95% restants, dépendants des modes de production et des pratiques de consommation, relève l’Iddri.

La fédération d’associations Réseau action climat (RAC) a publié une étude en février 2023 sur les actions des principales chaînes de supermarchés français sur l’alimentation durable et le climat. Elle note que si des efforts sont réalisés, globalement, les résultats de l’enquête sont mauvais. Selon le RAC, aucune enseigne n’est à la hauteur. Pire elles « sont aujourd’hui davantage un frein qu’un moteur à la transition alimentaire et à la lutte contre le changement climatique« . Trois critères ont été appliqués : la transparence de l’enseigne, ses engagements et ses plans d’action et la promotion d’une alimentation durable.

« On a l’idée que le consommateur est souverain et libre de ses choix, mais outre les contraintes économiques de son pouvoir d’achat, il est aussi contraint par la nature de l’offre qui lui est proposée et par les stratégies de la distribution« , explique à l’AFP Benoît Granier, responsable alimentation du RAC. Si certains distributeurs s’en sortent mieux que d’autres, comme Carrefour, avec une note de 9/20, Leclerc est en bas du classement avec un 5,8/20. Le collectif propose notamment de rendre obligatoire un étiquetage des produits alimentaires indiquant les impacts environnementaux et le mode d’élevage, d’interdire la publicité sur les produits d’origine animale ou à base de viande et d’encadrer le taux de marge appliqué par la grande distribution sur les produits bio.

L’influence de l’inflation se fait aussi sentir sur des enjeux sociaux comme la santé. Ainsi, un quart des Français de 18 ans et plus interrogés en avril 2023 admettent avoir dû « se serrer la ceinture » en termes de dépenses de santé, notamment les ménages modestes et avec des enfants à charge[23]. Plus inquiétant, 26% des répondants déclarent avoir renoncé à se faire soigner dans les 12 derniers mois.

Le 17ème baromètre de la pauvreté et de la précarité du Secours populaire publié début septembre 2023 fait état de privations de grande ampleur. La plus importante (à égalité avec une moindre consommation des fruits et légumes frais tous les jours) : payer certains actes médicaux mal remboursés par la Sécurité sociale, dépense courante pour laquelle la proportion de personnes qui déclarent rencontrer des difficultés a le plus progressé depuis un an et représente désormais 45 %, soit une augmentation de 6 points en un an. Cette même étude montre que 26 % des personnes interrogées déclarent des difficultés à disposer d’une mutuelle santé.

La santé devient un enjeu d’inclusivité et de cohésion sociale majeur. Selon un sondage de l’Observatoire de la consommation de l’UFC-Que Choisir en novembre 2023, réalisé auprès d’un échantillon représentatif de 1.004 personnes, 45 % des répondants les plus modestes déclarent peiner à trouver des rendez-vous médicaux, contre seulement 4 % des ménages les plus aisés. Selon cette enquête, 38 % des personnes s’estimant en mauvaise santé renoncent à des soins pour raisons financières.

L’exemple britannique attire l’attention sur les situations de forte inflation couplées aux restrictions budgétaires. Un article du journal britannique The Guardian intitulé “Pourquoi le retour des maladies de l’ère victorienne au Royaume-Uni inquiète les experts de la santé”, publié fin février 2024 met en cause ces deux facteurs pour expliquer le retour de maladies comme le scorbut et le rachitisme, que l’on croyait éradiquées à tout jamais en Europe, grâce à la modernité et aux l’avancées de la médecine. En 2022, 423 patients ont ainsi été hospitalisés au Royaume-Uni pour rachitisme, causé par une carence en Vitamines D ou en calcium, et 188 pour scorbut, en raison de la consommation insuffisante de fruits et légumes frais, garants d’un apport en vitamine C. Au total, près de 10.000 Britanniques ont été hospitalisés en un an pour malnutrition, soit quatre fois plus qu’il y a douze ans, précise The Guardian.

La montée de la précarité alimentaire pousse davantage de Français à vivre à découvert et à modifier leurs comportements d’endettement. Selon une enquête de Yomoni, un site de gestion de l’épargne en ligne, 74 % des ménages prévoient de puiser dans leur épargne pour faire face à la hausse des prix alimentaires, 9 % prévoient de contracter un emprunt et 8 % de trouver un travail de complément (Le Figaro, 15 septembre 2023). D’après la fintech Rosaly, 27 % des Français ont demandé une avance sur salaire à l’approche des fêtes de Noël 2023 (Le Figaro, 16 décembre 2023).

En septembre 2023, le Secours populaire a annoncé que 18 % des Français vivent à découvert, soit trois points de plus qu’en 2022 (baromètre sur la pauvreté réalisé par Ipsos pour le Secours populaire). En s’appuyant sur des données de la Banque Postale, l’Insee publie un rapport novateur en décembre 2023, intitulé « La situation financière des ménages au jour le jour », qui montre qu’un ménage sur quatre connaît au moins un épisode de découvert par mois pendant trois mois consécutifs. En moyenne, un quart des ménages percevant un revenu régulier (salaire, prestation, etc.) sont à découvert la veille du jour de paie et ce risque de découvert est près de deux fois plus fort pour les ménages dont les revenus proviennent majoritairement de prestations sociales ou familiales.

L’impact des difficultés financières sur la déconsommation a été particulièrement marqué. L’Ifop a publié le 1er juin 2023 une enquête montrant que « au 10 du mois, c’est-à-dire après le prélèvement des dépenses contraintes sur les comptes bancaires, 31% des Français se retrouvent avec un reste à vivre de moins de 100€ et 10% sont à découvert ». En conséquence, plus d’un Français sur deux (58%) a réduit ses dépenses alimentaires, « soit deux fois plus que ce que l’Ifop pouvait mesurer en 2007 (date de la dernière crise majeure) », et 51% en sont réduits à « sauter des repas » (+ 7 points par rapport à 2022).

La production des crédits revolving, ces crédits à la consommation que souscrivent les ménages pour boucler leurs fins de mois, a augmenté de 15 % sur un an en 2023 ; le paiement fractionné se répand (une étude de la Fevad, Fédération du e-commerce et de la vente à distance, publiée en novembre 2023 montrait que 28 % des Français envisageaient d’utiliser le paiement fractionné pour Noël) ; le nombre de dossiers de surendettement a augmenté de 7 % entre mars 2022 et mars 2023 ; les inscriptions au fichier des incidents de remboursement grimpent.

Au total, 121.617 dossiers de surendettement ont été déposés en 2023 selon un rapport de la Banque de France publié en février 2024, soit une augmentation de 8 % par rapport à l’année précédente. Les incidents de crédit ont augmenté plus encore, à 14 % (Libération, 9 février 2024).

Les abonnements numériques sont touchés, avec une progression des résiliations : pour la première fois début 2022, Netflix a mentionné l’inflation comme l’un des facteurs ayant eu un impact sur ses abonnements du premier trimestre. Le sujet de la précarité alimentaire s’impose dans le débat public.

Autre exemple d’enjeu social (et sociétal) : malgré l’inflation, les Français n’ont jamais autant dépensé dans les jeux d’argent. Le marché français des jeux d’argent a atteint en 2022 le montant de 13 milliards d’euros, en augmentation de 16 % par rapport à 2019, dernière année comptabilisée avant la crise sanitaire. Deux monopoles, FDJ et PMU représentent à eux seuls 64 % de ce marché. Dans le contexte de forte inflation, l’autorité de contrôle, l’autorité nationale des jeux (ANJ), présidée par Isabelle Falque-Pierrotin, s’inquiète d’une poursuite de cette tendance d’augmentation pour 2023 en pointant le fait que « ces derniers mois, 18 % des joueurs ont rogné sur d’autres dépenses dans l’espoir d’améliorer leur pouvoir d’achat, notamment grâce aux jeux de loterie »[24].

Plus étonnant, l’Insee met en cause l’inflation et le poids financier qu’elle fait peser sur le budget des ménages pour expliquer la chute drastique du taux de natalité observé en 2023.

Enfin, le rôle de l’inflation devra être questionné dans le déclenchement des mouvements sociaux. Notamment, elle est l’une des causes des émeutes de fin juin 2023, qui ont bouleversé et traumatisé la France. Ces événements n’étaient pas des « émeutes de la faim » et l’inflation alimentaire n’en constituait pas le facteur principal –il faut d’ailleurs rappeler que la plupart des édifices et des boutiques mis à sac n’étaient pas des magasins alimentaires – mais le ressentiment causé par l’impression d’être pris au piège des augmentations de biens essentiels a sans doute joué un rôle. En juillet 2023, l’économiste Philip Pilkington a publié un article dans lequel il attribue la fièvre des banlieues françaises à l’augmentation des prix de l’alimentation en soulignant que ce poste représente 30% du budget des ménages les plus pauvres.

Six mois plus tard, le sociologue François Purseigle expliquait que si le mouvement social des agriculteurs qui a affecté la France en janvier 2024 a démarré en Occitanie, c’est parce que les paysans de cette région ont été les premiers à basculer vers le bio et après avoir consenti des investissements importants, se sont retrouvés dans une situation difficile du fait de l’inflation, qui a reporté le choix des consommateurs vers des produits moins chers.

 

Des politiques publiques velléitaires

Dans une logique RSE, il faut analyser les externalités positives et négatives de la hausse des prix alimentaires. Celle-ci génère des effets positifs, par exemple la montée du covoiturage permettant d’économiser du carburant, mais aussi des effets négatifs, par exemple la substitution aux fruits et légumes devenus trop chers par des aliments moins sains et moins nutritifs.

Le rôle du gouvernement est bien sûr de faire baisser cette hausse des prix incontrôlée qui ne bénéficie qu’à certaines parties prenantes et pénalise les consommateurs, mais aussi d’analyser précisément les impacts, afin d’encourager les effets positifs et de réduire, voire d’éliminer, les effets négatifs. Malheureusement, il n’y a pas de trace d’une telle démarche dans les initiatives du gouvernement, qui relèvent davantage d’une gesticulation de plus en plus pathétique, qui contribue à dévaloriser l’image du politique.

Que peuvent faire les pouvoirs publics ? Pour faire baisser l’addition pour les ménages, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, qui s’est positionné comme le grand « défenseur du pouvoir d’achat des Français », a courageusement convoqué les industriels de l’alimentaire puis les grands distributeurs à Bercy (le 6 mars 2023) et leur a envoyé un courrier. Il demande à ce que les baisses des prix de gros soient répercutés sur le ticket de caisse des consommateurs. Il y a peu de chances que cela suffise…

Pour protéger les Français face à la crise énergétique et à l’inflation galopante, l’exécutif n’a pas lésiné sur les moyens : pas moins de 110 milliards d’euros engagés sur trois ans, entre 2021 et 2023. C’est presque deux fois le budget annuel de l’éducation, estimé à 60 milliards d’euros. C’est aussi presque autant que ce qui a été engagé pour la crise sanitaire notamment avec le financement du chômage partiel et des mesures sanitaires, soit 140 milliards entre 2020 et début 2022[25]. Mais les industriels et les distributeurs, dont la concentration (donc, la capacité des entreprises à imposer leurs prix) pose problème, restent libres de leurs mouvements.

En matière de lutte contre la précarité alimentaire, le gouvernement s’est beaucoup cherché, a procrastiné, a temporisé. Bruno Le Maire n’a cessé d’entrevoir le pic de l’inflation pour le mois suivant, puis de déclarer qu’il « n’y aura pas de mars rouge » avant un mois de mars à 18% d’inflation sur l’alimentaire. Il a ensuite hésité, délibéré, différé… et a choisi de ne rien faire. Pas de panier anti-inflation (les paniers à prix bloqués préconisés par Olivia Grégoire, ministre en charge des PME et du Commerce), pas de chèque alimentaire, mais un simple logo publicitaire pour mettre en avant les promotions librement décidées par les grandes enseignes de la distribution !

En effet, à partir du 15 mars 2023 et pour une durée de trois mois, la plupart des supermarchés se sont engagés à vendre un panier de produit « au prix le plus bas possible, » formule leur laissant une grande liberté de manœuvre. Dans une interview au quotidien Libération du 16 mai 2023, Dominique Schelcher, PDG de Système U, nous apprenait d’ailleurs qu’un produit « à prix coûtant » n’est pas vendu avec une marge nulle mais avec une marge de 10 % maximum, qui représente « la marge légale ».

Mutations de la consommation

Les enseignes ont conservé la liberté totale de choisir, sans même une concertation avec les associations de consommateurs, les produits participant au « trimestre anti-inflation ». Cela a bien fonctionné pour elles : chez Système U les 150 produits concernés ont connu une croissance de leurs ventes de 25% sur février-mars 2023[26]. En mai 2023, Dominique Schelcher indiquait en s’appuyant sur les données de Circana, que les ventes de produits alimentaires en volume ont baissé de 5 % sur les trois derniers mois mais que celles des 150 produits du panier anti-inflation ont progressé de 30 %[27]. Mais 150 produits, est-ce significatif lorsqu’on sait qu’un supermarché propose en moyenne de 7.000 à 8.000 produits ?

L’échéance approchant et les prix ne baissant toujours pas (quelle surprise…), Bruno Le Maire a dû annoncer le 20 mai 2023 la poursuite de cette opération pour un trimestre supplémentaire, tout en appelant les acteurs à négocier pour une baisse des prix. Dans une interview au quotidien Libération du 16 mai 2023, Dominique Schelcher se prononçait : « Je ne suis pas contre le fait que le gouvernement mette un peu la pression. Si dans quelques mois la situation reste bloquée, il faudra peut-être dire aux industriels leurs quatre vérités ».

Dans la foulée, Olivia Grégoire annonçait « avec une certaine certitude » une baisse des prix alimentaires à partir de septembre et un « retour à des prix qui étaient les prix pré-inflation »[28]. Non seulement cette baisse n’a pas eu lieu mais tous les experts s’accordent sur le fait que malheureusement les prix ne retrouveront jamais leur niveau « pré-inflation ». De son côté, l’Observatoire français de la conjoncture économique (OFCE) estimait que la forte inflation alimentaire durerait jusqu’à la fin de l’année 2023[29]. Le contexte inflationniste interpellait d’autant plus l’exécutif qu’il contrastait avec l’euphorie qui gagnait les marchés financiers, illustrée par le record battu par le CAC 40 en avril 2023.

Bruno Le Maire avait prévenu, d’ici « début juin (…) soit les industriels de l’agroalimentaire tiennent leurs engagements (de baisse des prix) soit j’utiliserai l’instrument fiscal pour rendre ce qu’ils doivent aux consommateurs ». Cette taxe pourrait être récupérée sur les chiffres d’affaires 2023 dans le cadre du projet de loi de finances pour 2024. Une fois parvenus à l’échéance de début juin, les constats s’imposent. Interrogé le 5 juin, le patron de Système U déclare que « à date, il n’y a pas de réouverture de négociations », quand, pour celui de Lidl (France), également le 5 juin, seuls 2 industriels sur 75 se sont déclarés ouverts à la discussion, qui, concrètement, « aujourd’hui, n’a abouti à rien ». Mais le ministre a oublié d’activer la menace fiscale qu’il avait brandie…

Il s’est contenté de demander le 5 juin 2023 aux industriels de l’agroalimentaire d’accélérer les négociations pour faire baisser les prix, tout en félicitant les distributeurs d’avoir prolongé l’opération « trimestre anti-inflation » jusqu’à la fin de l’année. Les négociations avec les industriels « ne vont pas assez vite », a par ailleurs estimé le ministre, ajoutant que « certains industriels, certaines grandes multinationales industrielles jouent la montre », et rappelant que les 75 plus gros industriels de l’agroalimentaire se sont engagés à rouvrir des négociations commerciales avec les distributeurs. « À date, il y en a deux ou trois qui l’ont fait », d’après Bruno Le Maire, citant les distributeurs.

« Je rassemblerai les industriels de l’agroalimentaire et les représentants des distributeurs dans les jours qui viennent », a annoncé le ministre en précisant que si des négociations ne s’ouvraient pas avant le 15 juin 2023, elles n’auraient « aucun effet sur les prix en septembre et en octobre ». La hausse des prix à la consommation s’est élevée à 5,1 % en mai sur un an, mais celle des produits alimentaires s’élevait à 14,1 %.

« Avant la fin du mois de juin, je publierai la liste de tous les industriels de l’agroalimentaire qui ont joué le jeu et la liste des industriels de l’agroalimentaire qui ont refusé de revenir à la table des négociations et qui n’ont pas voulu faire baisser les prix de détail alors que les prix de gros baissent », a expliqué Bruno Le Maire. De plus, « nous utiliserons l’outil fiscal pour aller rechercher dans les marges des grands industriels, qui sont élevées et qui se redressent, les prix qu’ils n’ont pas voulu donner aux consommateurs lors des négociations commerciales du printemps », a-t-il averti.

Assez curieusement, le pacte passé entre Bruno Le Maire et les deux principaux lobbys de l’agroalimentaire, ANIA et ILEC exclut les produits frais ainsi que les fruits et légumes, dont l’augmentation de prix est particulièrement vigoureuse. Comme le dit pudiquement un article publié par l’hebdomadaire Challenges du 8 juin 2023, ce pacte est « finalement très arrangeant pour l’industrie agroalimentaire ».

Un article du Figaro du 23 juin 2023 a révélé que seuls 5 industriels de l’agroalimentaire ont entamé les négociations avec les centrales d’achat des distributeurs sur les prix de leurs produits. Pendant ce temps, la baisse des volumes dans les rayons atteignait 6,4 % sur un an d’après Circana. Et aucune des menaces proférées par le ministre ne s’est concrétisée. Le Figaro du 1er novembre 2023 évoquait la possibilité que l’avancement de la période de négociation entre industriels et grande distribution se traduise non par une baisse de prix mais au contraire par des hausses. Il citait notamment Xavier Unkovic, directeur général de Bonduelle, qui déclarait : « Je vous confirme que nous attendons plutôt une revalorisation de nos tarifs« .

L’opacité du système devenait de plus en plus visible car le dispositif des négociations commerciales fait grincer des dents et les récentes crises successives l’ont grandement fragilisé. « Ce processus a toujours été dysfonctionnel. On est le seul pays au monde à l’appliquer. Quand je suis en Espagne et que j’en parle à mes collègues, ils se tordent de rire. On est toujours dans des discussions sans fin avec, au bout du compte, une opacité permanente », confessait le patron d’une grande enseigne cité par L’Express du 1er février 2024.

De son côté, le rapport de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (juin 2023) note : « L’humilité force à admettre que bien peu de choses ont changé dans les mentalités : chaque année les ‘négos’ tournent au psychodrame et si en douze ans les discours ont un peu évolué, la réalité du terrain reste celle de rapports de force marqués au coin de la brutalité et la France continue à être de ce point de vue une exception européenne ».

Le comportement velléitaire du gouvernement finissait par lui attirer les moqueries. Alors qu’Elisabeth Borne venait de déclarer lors de l’été 2023 que « le pic de l’inflation était derrière nous« , l’Insee annonçait que l’inflation était repartie à la hausse en France avec +4,8% en août sur un an contre +4,3% en juillet.

Un article de Challenges (14 septembre 2023) s’attaque aussi au prétendu « pic » : « Cela fait des mois que Bruno Le Maire explique que « l’inflation a atteint son pic et qu’elle va redescendre ». Sa ministre déléguée au commerce, Olivia Grégoire prophétisait le 30 avril 2023 : « je peux vous affirmer avec une certaine certitude qu’à la rentrée de septembre, les prix dans les rayons vont baisser de façon visible » ». « L’inflation alimentaire désarme le gouvernement » : c’est le titre d’un article publié par l’hebdomadaire Challenges (du 28 septembre 2023), qui ajoute que « Bercy et Matignon s’empêtrent dans des annonces aux effets peu visibles« .

Bruno Le Maire a alors (à nouveau !) réuni les industriels de l’agroalimentaire et les distributeurs à Bercy le 31 août 2023 et a obtenu de leur part le blocage de la hausse des prix de 5.000 produits, contre un millier jusque-là, ce qui représente d’après le ministre, un quart des références dans les grands magasins. Bruno Le Maire avait à plusieurs reprises indiqué que l’inflation commencerait à ralentir durant l’été 2023. Or, en août, l’inflation mesurée par l’Insee est repartie avec une hausse de 4,8 % sur un an, soit un net rebond par rapport à juillet où elle s’était établie à 4,3%.

Après 11,2 % au mois d’août, l’inflation des prix alimentaires était encore de 9,6 % sur un an en septembre. Sur une période de 2 ans, les prix de l’alimentaire ont flambé de 21 % de septembre 2021 à août 2023 selon le paneliste IRI. Bruno Le Maire indiquait également que les négociations tarifaires entre industriels et distributeurs seraient avancées de 2 mois. C’est déjà ce qui avait été promis à l’automne précédent, alors que chacun sait que ces négociations, pour l’essentiel, ne se sont pas tenues (Le Figaro, 1er septembre 2023).

En fait, les négociations demandées par Bruno Le Maire en juin se sont traduites par une fin de non-recevoir de la part de 50 des 70 grands groupes concernés. Dix autres groupes, comme Panzani ou Lesieur ont accepté des baisses, cependant limitées, de 0 à 10 % et d’autres industriels comme Barilla et L’Oréal ont également joué le jeu, d’après l’interview de Thierry Cotillard, président du groupement Intermarché dans Libération du 6 septembre 2023.

Le quotidien Le Figaro (29 novembre 2023) annonçait : « Imposé par une récente loi, le calendrier accéléré des négociations tarifaires annuelles entre distributeurs et industriels des produits de grande consommation sera, certes, tenu. Mais il ne devrait pas entraîner la baisse générale des prix alimentaires que promet Bercy depuis des mois« .

Aucun mécanisme de récupération des profits jugés « indus » n’a finalement été mis en place. Le ‘redoutable’ trimestre anti-inflation lancé le 15 mars puis renouvelé s’est terminé mi-décembre 2023 sans que son impact ne soit mesuré et visible dans les statistiques (Libération, 18 décembre 2023).

Dans leur article intitulé « Tardive et limitée, la baisse des prix de l’alimentaire est un mirage » (Le Figaro, 5 janvier 2024), Manon Malhere et Marie Bartnik écrivent : « En décembre 2023, les prix des produits de grande consommation étaient encore supérieurs de 20,6% à leur niveau de décembre 2021. On est loin des promesses de Bruno Le Maire et Olivia Grégoire qui prétendaient en mars 2023 faire baisser les prix du panier de courses dès le mois de juin« . Et elles ajoutent : « Personne n’est dupe : non seulement les prix alimentaires ne retrouveront pas leur niveau d’avant la crise inflationniste, mais leur baisse moyenne, à peine visible depuis quelques semaines, est un mirage. Elle est très faible, limitée un certain nombre de produits et elle ne devrait pas durer. Ceux qui espèrent des baisses, à la fin des négociations en cours ou lors des prochaines années, en seront pour leurs frais« .

« Le résultat des négociations tarifaires annuelles qui viennent de s’achever devraient entraîner dans les prochaines semaines et dans le meilleur des cas d’ici à quelques mois, une nouvelle vague de hausses des prix dans les rayons des grandes surfaces, » écrit Le Figaro dans son édition du 2 février 2024.

Le discours très rassurant du gouvernement durant toute l’année 2023 s’appuyait sur un effet d’optique : le ralentissement de l’inflation générale commençait à apparaître. La hausse des prix à la consommation a légèrement ralenti en 2023. L’inflation en moyenne annuelle s’établissait ainsi à +4,9 % après +5,2 % en 2022, +1,6 % en 2021 et +0,5 % en 2020. Mais l’Insee mettait l’accent sur le contraste dans l’un de ses bulletins (Insee, Informations rapides n° 7, 12 janvier 2024), soulignant que « la baisse de l’inflation en moyenne annuelle est tirée par le fort ralentissement des prix de l’énergie [alors que,] à l’inverse, les prix accélèrent nettement dans l’alimentation ».

L’inflation sur les produits alimentaires a commencé à ralentir après l’été 2023, tout en restant à un niveau élevé : 9,7 % en septembre, puis 7,7 % en octobre 2023. Il n’en reste pas moins que la hausse des étiquettes sur 2 ans restait supérieure à 20 % (21,3 % pour octobre 2023) (Le Figaro, 27 octobre 2023). En novembre 2023, l’inflation alimentaire était encore de 7,7 % sur un an et 21 % sur 2 ans (Le Figaro, 12 décembre 2023). Dans un article intitulé « L’alimentation toujours très frappée par l’inflation », Libération (18 décembre 2023) note : « Non seulement, en 2 ans les prix alimentaires ont progressé de 20 % mais ils sont aussi ceux qui tardent le plus à retrouver des niveaux modérés. La consommation de produits agroalimentaires a reculé de 3 % en 2022 et devrait terminer l’année 2023 en retrait de 4,8 % selon une note de conjoncture de l’INSEE de décembre 2023 ».

Les distributeurs intégrés, Auchan et Carrefour, ont été beaucoup plus lents à maîtriser les prix, si bien qu’ils étaient en novembre 2023 de 9 à 10 % plus cher que le leader Leclerc selon le cabinet a3distrib et les éditions Dauvers. Ils ont été contraints de réagir pour ramener cet écart à 7 % en février 2024, afin d’enrayer leurs pertes de parts de marché (Challenges, 29 février 2024).

Le gouvernement n’a pas été non plus efficace en assurant son rôle régalien de faire respecter la loi. Au plus fort de la révolte des agriculteurs, fin janvier 2024, le grand public apprenait avec stupéfaction que des entreprises, semble-t-il nombreuses, ne respectent pas les lois Egalim. Votées entre 2018 et 2023, ces deux lois ont justement pour objectif de protéger le revenu des agriculteurs dans le cadre de leurs négociations avec les industriels et la grande distribution. Du point de vue de la RSE, ces lois sont particulièrement intéressantes car elles structurent une démarche en faveur de la transparence au sein des filières et de la recherche d’un partage de la valeur plus équitable entre les acteurs.

Il a fallu que les tracteurs bloquent Paris pour que cette question émerge. Mais malgré tout, le gouvernement a refusé de pratiquer le ‘Name & shame’ en indiquant clairement qui sont ces entreprises qui se mettent hors-la-loi. Il s’est contenté d’évoquer des informations éparses, à mots couverts, que BFM TV traduira comme étant deux filiales du transformateur de viande Bigard et la laiterie bretonne Malo (voir Libération du 27 janvier 2024). Le gouvernement, selon un scénario bien éprouvé, monte le ton, menace les industriels et les distributeurs de contrôles et de sanctions et l’inévitable Bruno Le Maire promet des amendes allant jusqu’à 2 % du chiffre d’affaires des entreprises en cause. Mais il refuse de répondre aux questions précises des journalistes ou des consommateurs, qui aimeraient bien savoir qui sont ces entreprises qui ne respectent pas la loi, afin d’en tenir compte lors de leur prochaine visite dans un supermarché. L’opacité est tellement plus confortable !

Dans une enquête sur Michel-Édouard Leclerc intitulée « Le vrai ministre de l’inflation » (L’Express du 1er février 2024), Émilie Lanez raconte comment les centres Leclerc contournent les réglementations Egalim en négociant via leur centrale EURELEC à Bruxelles. Il n’est pas le seul : Carrefour négocie à Madrid, Système U à Amsterdam. Cette échappée exaspère Bercy, qui lui a adressé 7 assignations en justice entre 2015 et 2019. Il a fait appel devant la Cour de justice européenne et y a obtenu gain de cause.

Vis-à-vis de l’inflation et du pouvoir d’achat, la politique du gouvernement s’est bornée à appeler au bon vouloir des entreprises et à brandir quelques leurres comme par exemple l’autorisation provisoire de vendre à perte pour les pétroliers et l’appel à une conférence sociale sur les bas salaires à l’automne.

Lors de son allocution dans le journal télévisé de 20H de France 2 et TF1 le 23 septembre 2023, Emmanuel Macron a rejoint le mouvement en sonnant la charge contre « les marges abusives des entreprises » et en souhaitant qu’un « accord sur la modération des marges » dans le secteur alimentaire soit trouvé. Les « 60 plus gros industriels de l’agroalimentaire » vont être réunis autour d’une table de négociations afin de convenir d’un accord limitant leurs marges, a annoncé le président. « On a des grands groupes qui ont fait flamber les prix de certaines de leurs marques et donc on veut les remettre autour de la table », a-t-il expliqué. « On va mettre en place, et je vais y veiller personnellement, un accord sur la modération des marges dans le secteur », avec des « contrôleurs » qui procéderont à des vérifications, a-t-il ajouté.

Une incantation vite oubliée et un souhait qui restera lettre morte – n’est pas Jupiter qui veut. Deux mois plus tard, quatre associations de consommateurs ont écrit au Président de la République pour lui rappeler l’engagement qu’il avait pris lors de cet entretien télévisé sur « un accord sur la modération des marges dans tout le secteur alimentaire » mais elles n’ont obtenu aucune réponse (Libération, 18 décembre 2023). Les « contrôleurs » annoncés par le président se sont faits bien discrets. Lors du Salon de l’Agriculture de février 2024, Emmanuel Macron a renouvelé ses critiques sur les marges de la grande distribution, sans plus d’effet.

Ce théâtre bien réglé, à base d’indignation ministérielle et de remontrances feintes, a montré à quel point les industriels et les distributeurs mènent le jeu, face à un pouvoir politique impuissant, qui agite beaucoup d’air mais n’agit pas.

La politique des boucliers tarifaires (blocage du tarif régulé du gaz, faible hausse du tarif régulé de l’électricité, remise carburant) portait souvent l’inconvénient du manque de ciblage. Alors que son effet néfaste pour l’environnement (mauvais signal prix sur l’énergie carbonée) était bien établi, le gouvernement prétendait que cette politique permettait de protéger efficacement les Français de l’inflation. Cette protection n’a eu qu’un temps : en septembre 2023, l’inflation en France dépassait pour la première fois la moyenne des pays de la zone euro.

Pour soutenir le pouvoir d’achat, le gouvernement a bien davantage actionné le levier énergie que celui de l’alimentation pourtant plus crucial en matière de besoins élémentaires. Par ailleurs, les dispositifs mis en place étaient très mal ciblés et ont donc coûté extrêmement cher, ce qui a conduit à la situation d’impasse budgétaire affrontée début 2024.

Selon un rapport de l’Insee publié en juillet 2023, la ristourne nationale sur les carburants mise en place en 2022 a deux à trois fois plus profité aux 25% les plus aisés (plus de kilomètres parcourus et davantage de grosses cylindrées) qu’aux 25% les plus pauvres. Dans le détail, pour les 25 % les plus aisés, les ristournes ont allégé la facture de 64 à 115 euros, contre 29 à 48 euros pour le quart des ménages les plus modestes. En analysant les données bancaires de 10.777 automobilistes clients du Crédit Mutuel, les statisticiens ont observé qu’une augmentation de 1 % des prix conduit les automobilistes à retarder leurs achats. Entre septembre 2021 et janvier 2023, les volumes de carburant achetés ont ainsi diminué de 0,21 % à 0,40 % selon l’étude.

Par rapport à une situation où les prix seraient restés à leur haut niveau de début 2022, ces ristournes ont fait augmenter la consommation de carburant de 16 à 31 litres, selon les estimations. Cette hausse représente entre 2,2 % et 4,2 % de la consommation annuelle moyenne d’un ménage automobiliste (740 litres). Selon cette étude, les ménages automobilistes urbains ont dépensé 981 euros en frais de carburant en moyenne en 2022, contre 1.480 euros pour les ménages automobilistes vivant en zone périurbaine et 1.855 euros pour ceux vivant en zone rurale.

Autre mesure fortement mise en avant par le gouvernement : l’autorisation provisoire de vendre à perte le carburant. Mais certains économistes estiment que la vente à perte ne bénéficie pas aux consommateurs car, « la réduction des marges sur la vente d’un produit s’accompagne d’une majoration abusive des prix d’autres produits », comme le pointe le cabinet Vogel & Vogel, spécialisé en droit économique (cité par Le Parisien du 16 septembre 2023).

L’idée du panier alimentaire anti-inflation aurait permis de mieux cibler l’effort budgétaire. Elle provient d’une première mouture élaborée par Olivia Grégoire, qui prévoyait des produits identiques chez les différents distributeurs, dont les consommateurs auraient pu comparer les prix. Mais ce dispositif a été enterré car jugé trop compliqué et surtout inacceptable par les distributeurs (Le Figaro, 5 janvier 2024). Ces derniers se sont arc-boutés contre une mesure permettant trop facilement aux consommateurs de comparer les prix entre les enseignes : la concurrence, est-ce bien raisonnable ?

Une autre idée, celle du chèque alimentaire ciblé, a elle aussi été jugée trop complexe par les pouvoirs publics. Pourtant, elle aurait pu être tout simplement calquée sur le dispositif de l’allocation de rentrée scolaire, qui a fait ses preuves. Cette solution aurait eu l’avantage (contrairement aux subventions directement imputées sur le carburant) de permettre un ciblage des mesures sur les ménages les plus précaires. Un projet de chèque alimentaire a longtemps traîné dans les tiroirs des ministères, sans aboutir. En septembre 2022, le gouvernement avait fini par verser une aide de 100 euros par ménage et de 50 euros par enfant à 9 millions de foyers précaires ; une goutte d’eau.

On peut aussi regretter le peu d’attention prêté aux solutions proposées par le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) dans son rapport intitulé « Le pouvoir d’achat des familles face au choc d’inflation », publié en décembre 2023. L’Etat a préféré se contenter d’envoyer des lettres aux industriels et de faire placer un logo tricolore officiel sur des produits qu’il n’a ni choisi ni contrôlé (provenance et évolution de prix).

Seul point positif : les gesticulations impuissantes de l’Etat n’ont trompé personne puisqu’une enquête de mars 2023 a montré que pour 81% des Français, « le gouvernement n’agit pas assez pour combattre l’inflation »[30].

 

Conclusion (provisoire)

Alors que jusqu’à la crise Covid, la France avait réussi à protéger son modèle social, qui évite le creusement des inégalités observé dans la plupart des pays développés, l’inflation attaque le pouvoir d’achat et le « reste à vivre » des plus modestes. Elle fragilise les classes populaires et moyennes, crée des tensions sur la cohésion sociale.

Dans leur excellent « Rapport sur la résilience de la société française », publié en mai 2023, la Croix-Rouge et le Credoc rappellent : « En 2022, les besoins en aide alimentaire ont augmenté de 22 %. Dans un contexte de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, de raréfaction des ressources et d’augmentation des prix, la priorité doit être accordée à l’accès à une alimentation durable, en toute circonstance. Une refondation structurelle de nos politiques publiques et de nos mécanismes de solidarité doit être mise en œuvre afin de garantir cet accès vital, indépendamment des contingences ».

Va-t-on vers une fin rapide de cette situation, comme veut le faire espérer le gouvernement ? « Tous les chefs d’entreprise que je rencontre me disent qu’ils veulent augmenter leurs tarifs », répondait Patrick Artus en avril 2023[31]. Un constat empirique confirmé par l’Insee dans une enquête auprès des industriels publiée le 15 mars 2023, selon laquelle 45 % envisageaient d’augmenter leurs prix de vente.

A l’époque président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux répond à une interview dans Le journal du dimanche (30 avril 2022, page 22) sous le titre « Nous sommes entrés dans une économie d’inflation durable » : « L’inflation va-t-elle durer ? Je le crains. Une partie résulte de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine, à cause de goulets d’étranglement dans les chaînes de production. Mais nous sommes entrés dans une économie d’inflation durable, avec le renchérissement des prix de l’énergie et la rareté de certaines matières premières, comme les métaux. C’est un environnement que la plupart des chefs d’entreprise n’avaient jamais connu. Pas plus que l’ensemble de la population ».

Dans une interview au Journal du Dimanche du 24 septembre 2023, Michel-Edouard Leclerc insiste sur la sous-estimation du phénomène par les dirigeants politiques : « L’inflation en France, raconté par les institutionnels, est minorée. L’inflation va durer longtemps« .

C’est justement parce que le prochain épisode inflationniste n’a aucune raison d’être moins socialement et environnementalement destructeur que celui que nous venons de vivre que j’ai décidé d’écrire la chronique de ce dernier. En espérant que l’histoire nous procure quelques enseignements…

En attendant, comme l’affirmait un ancien Premier ministre, Pierre Bérégovoy, « l’inflation, c’est l’impôt des pauvres ».

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

 

Pour aller plus loin :

Cet article est une version augmentée d’un éditorial de Martin Richer dans Metis : « La Consommation, c’est du travail »

Crédit image : « L’aumône ou la famille malheureuse », 1777, par Pierre-Alexandre Wille (1748-1821), peintre parisien, Huile sur toile, Musée des Beaux-arts de la ville d’Angers

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[1]ECB confronts a cold reality: companies are cashing in on inflation”, Reuters, March 2, 2023

[2] Rapporté par La Croix, 24 avril 2023

[3] Patrick Artus, tribune dans Challenges du 6 avril 2023

[4] Lettre de Marc Fiorentino aux investisseurs, mars 2023

[5] Cité par Le Figaro, 27 avril 2023

[6] « A qui profite vraiment l’inflation ? », Le Journal du Dimanche, 12 mars 2023

[7] Interview au Journal du Dimanche du 22 janvier 2023

[8] « Les industriels de l’alimentaire se gavent, les Français mangent discount », Libération, 15 mai 2023

[9] Marie Dancer, « Inflation : les profits des entreprises, nouveaux moteurs de la hausse des prix », La Croix, 24 avril 2023

[10] Le Figaro, 26 avril 2023

[11] Interview au Journal du Dimanche du 22 janvier 2023

[12] Cité dans « Inflation un billet pour l’angoisse », Libération, 22 novembre 2021, page 2

[13] Le Figaro, 20 mars 2023

[14] « L’inflation s’accélère dans les grandes surfaces », 29 mars 2023, page 25

[15] Jean-Paul Fitoussi est décédé en avril 2022

[16] Le Figaro, 23 mars 2021

[17] Challenges, 6 avril 2023

[18] Source : cabinet Foxintelligence

[19] Voir dans Metis : « La consommation responsable à l’épreuve des crises ; interview de Suzanne Gorge« 

[20] Challenges, 13 octobre 2022

[21] Le Figaro, 10 décembre 2022

[22] Voir son interview dans Challenges, 8 décembre 2022

[23] Etude CSA pour Cofidis, avril 2023

[24] Le Figaro, 27 mai 2023, page 19

[25] Le Figaro, 12 novembre 2022

[26] D’après Le Figaro du 29 mars 2023

[27] Interview au quotidien Libération du 16 mai 2023

[28] Merci pour l’info, 2 mai 2023

[29] La Croix, 24 avril 2023

[30] Enquête Ifop pour Le Journal du Dimanche, 12 mars 2023

[31] La Croix, 24 avril 2023

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