Le football n’est plus seulement un jeu ni même un sport ; c’est un fait de société. A ce titre, il faut se poser la question de ses impacts RSE. D’où la question : les Etats-Unis de Donald Trump réussiront-ils à redorer le blason de la Coupe du monde de football, a l’occasion du Mondial 2026, alors que les deux dernières éditions (Qatar en 2022 et Sotchi en 2018) ont été de véritables calamités sur le plan des impacts RSE ? L’édition 2026 est un désastre annoncé, à la fois sur le plan économique, environnemental, social et sociétal.
Ne cachant pas son mépris pour les réprobations émises par certains pays occidentaux, Gianni Infantino, le président de la Fifa (Fédération internationale de football), a déclaré que le Mondial au Qatar a été « la meilleure coupe du monde de tous les temps », et a suggéré que la suivante, celle des Amériques en 2026 serait plus grandiose encore. Mais qu’en est-il vraiment ?
Depuis la naissance du football et l’apparition de sa version moderne au milieu du 19ème siècle, cette pratique sportive n’a jamais cessé de générer des passions et est devenue le sport le plus populaire sur la planète, pratiqué par plus de 265 millions de personnes dans le monde et qui compte près de 5 milliards de fans. Cette ampleur mérite de se poser la question des impacts RSE de ce sport, notamment à l’occasion de la 23ème édition de la Coupe du monde de football masculin, compétition organisée par la Fifa qui se déroulera du 11 juin au 19 juillet 2026.
Je continue à suivre ici la chronique RSE du Mondial de foot, que j’avais entamée en 2022 à l’occasion de la Coupe au Qatar, article que j’ai réactualisé pour tirer le bilan de cette édition précédente, et que je vous invite à (re)lire pour mieux mettre en perspective les évolutions actuelles (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? »).
Impact économique : la consécration du foot business
Les pays hôtes espèrent toujours que la Coupe du Monde augmentera le tourisme, l’emploi et leur notoriété internationale. Les déclarations tonitruantes de la Fifa sont toujours empreintes d’un optimisme, qui parfois, confine à la pensée positive. « L’impact économique d’un tournoi comme la Coupe du Monde de la FIFA 2026 dépassera les 80 milliards de dollars américains à l’échelle mondiale. Il créera 825.000 emplois permanents, représentant plus de 20 milliards de dollars de salaires », a expliqué Gianni Infantino au Forum de Davos le 23 janvier 2026. Ce tournoi pourrait booster en même temps le produit intérieur brut d’environ 40,9 milliards de dollar dont 17,2 milliards pour les Etats-Unis a ajouté le patron de la Fifa. Une étude de la Fifa et de l’OMC (avril 2025) estime à 47 milliards de dollars les retombées économiques de la Coupe du Monde des Clubs de la Fifa et de la Coupe du Monde de la Fifa aux États-Unis.
La plupart de ces chiffres proviennent d’une note commandée par la Fifa et publiée en mars 2025, qui estimait que la Coupe du monde 2026 augmenterait le PIB américain de 17,2 milliards de dollars[1]. Même en retenant cette hypothèse, que l’on peut soupçonner d’être très optimiste car formulée par l’organisateur, l’impact serait inférieur à 0,1 % du PIB américain. De même, les 80 milliards de dollars d’impact mondial évoqués plus haut ne représentent que 0,1% du PIB mondial (85.000 milliards de dollars en 2019). Et comme le fait judicieusement remarquer Bastien Drut, analyste du CPR Asset Management, « peut-on vraiment imaginer que l’économie d’un pays où se tiennent chaque année 1.230 matchs de NBA ou encore 1.344 matchs de NHL, sans compter les autres ligues de sport professionnel, WNBA, NFL, MLS, NWSL, MLB, PWHL… sera vraiment stimulée par une compétition durant laquelle 104 matchs seront disputés »[2] ?
Les prévisions s’avèrent souvent très optimistes, comme le montrent les éditions du passé récent. Ainsi, le Qatar devait sortir gagnant de l’édition précédente en 2022 mais les revenus n’ont pas été à la hauteur et surtout, les coûts de l’organisation de la Coupe, 220 milliards de dollars, se sont révélés sans précédent et très supérieurs aux prévisions initiales (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? »).
D’après Dario Silic, professeur à la SSBM, École suisse de commerce et de gestion à Genève, le même scénario est en train de se jouer pour l’édition 2026[3]. Un rapport de Dennis Coates, professeur d’économie à l’université du Maryland, soutient que la Coupe du Monde américaine de 1994 a perdu des milliards de dollars malgré une estimation positive de l’impact économique. Il remarque que c’est la même société d’expertise (AECOM) qui a créé l’estimation pour la candidature 2026, et prévoit qu’une nouvelle Coupe du Monde américaine pourrait à nouveau faire perdre des milliards de dollars en revenus[4].
Extraits de ce rapport : « Alors que le cabinet de conseil du comité d’appel d’offres de 1994, connu aujourd’hui sous le nom d’AECOM, avait prédit des bénéfices de 4 milliards de dollars pour la compétition de 1994, une analyse postérieure a révélé que la ‘ville hôte moyenne a connu une réduction de ses revenus de 712 millions de dollars par rapport aux prévisions pour un impact global négatif sur les économies de la ville hôte de 9,26 milliards de dollars’. Cela signifie que l’estimation initiale a dépassé la cible de plus de 13 milliards de dollars. (…) Les preuves existantes d’impact économique négatif d’autres Coupes du monde, combinées à la motivation intéressée des membres du comité de candidature et à l’absence de divulgation de l’étude sur l’impact économique, indiquent que les contribuables américains feraient mieux de refuser une candidature coûteuse et secrète à la Coupe du monde ». La compréhension des jeux de pouvoir est souvent plus importante que la maîtrise de la science économique pour comprendre ces études d’impact…
Angelou Economics, un cabinet d’études économiques basé au Texas, attire lui aussi l’attention : « Les recherches ont montré à plusieurs reprises que les gains économiques liés à l’accueil d’un grand tournoi sportif, comme la Coupe du Monde de la FIFA, sont souvent inférieurs à ce qui était initialement attendu. (…) De plus, beaucoup des emplois créés dans les pays hôtes sont des emplois à court terme ou dans le tourisme, avec peu ou pas de progrès ni de bénéfices économiques à long terme »[5]. L’impact emploi est d’autant plus faible pour cette édition qu’elle a lieu principalement aux États-Unis, qui est le seul pays du monde disposant d’une vingtaine de stades offrant une capacité d’au moins 80.000 spectateurs tous sports confondus. Il n’y a pas eu de travaux de grande ampleur pour la Coupe du monde 2026 (contrairement à l’édition 2022 au Qatar) et là encore, l’impact économique de la compétition aura été faible. Le bon côté de l’équation est que cela n’alourdit pas le bilan environnemental.
De façon plus générale, comme je l’ai indiqué dans mes articles sur les Jeux olympiques (voir : « Les Jeux olympiques de Paris 2024 sont-ils socialement responsables ? »), il est bien établi par la littérature académique qu’il n’y a généralement pas de « boom économique » (c’est-à-dire une accélération de la croissance et/ou de l’emploi) lié à l’organisation d’un grand événement sportif, contrairement à ce qui est « vendu » dans les dossiers de candidature, lorsqu’il se déroule dans un pays à forte maturité sportive – qui dispose déjà de l’essentiel des infrastructures nécessaires, comme c’est le cas des Etats-Unis.
Concernant les recettes de la Fifa, cette édition 2026 est construite pour exploser les compteurs. Elle prévoit 11 milliards de dollars de recettes pour le cycle 2023-2026, en hausse de 44% par rapport au cycle précédent (Qatar 2022) et de 72 % par rapport à Sotchi 2018[6]. En ces temps économiques déprimés, il est rare de trouver une telle croissance.
La billetterie est une source de revenus captée par la Fifa. Depuis 1970, les recettes générées par l’organisation d’une Coupe du Monde de la Fifa sont comparables à celles des Jeux Olympiques. Celle-ci s’est lancée dans une course aux tarifs qui risque de faire diminuer l’affluence dans les stades et de réserver l’événement aux plus aisés. L’augmentation des prix des billets, basés sur les standards américains, par rapport aux précédentes éditions a provoqué la grogne de nombreux supporters qui déplorent que la compétition devienne inaccessible au plus grand nombre[7]. Le quotidien Libération parle d’un quadruplement du prix entre les deux dernières Coupes : « Le prix des billets à flambé entre les deux éditions. Alors qu’il fallait sortir 1.500 € pour suivre l’intégralité du parcours des Bleus au Qatar, il faudra pour cette édition 2026 débourser 6.000 € »[8]. Pour acheter une place pour la finale, il faut débourser jusqu’au 84.000 dollars, selon The Athletic.
La Fifa a cherché à contrecarrer cette critique en annonçant une nouvelle catégorie de billets à 60 dollars[9]. Mais l’artifice a rapidement été éventé : en fait, ce nouveau tarif ne concerne que 1,6% des places ; « un soi-disant billet pour les fans, disponible à 60 dollars pour seulement 1,6% des places, ce n’est pas suffisant », a écrit Zhoran Mamdani sur le réseau social X, alors qu’il n’était encore que candidat à la mairie de New York. En outre, l’accès aux traditionnelles fan zones, habituellement gratuit, s’avère être payant (12,50 dollars) dans plusieurs villes comme New York.
En mars 2026, après de nombreuses associations sportives, des membres du Congrès américains ont à leur tour demandé une baisse des prix. Non seulement les supporters mais aussi les commerçants, les restaurateurs, les chefs d’entreprise et les maires locaux sont furieux et craignent une chute de la fréquentation. Tous critiquent aussi le nouveau système de tarification dynamique entraînant des prix fluctuants et le manque de soutien aux villes hôtes. En mars 2026, l’association FSE (Football Supporters Europe), une organisation qui fédère les supporters à travers toute l’Europe, et Euroconsumers, un organisme représentants les consommateurs, ont attaqué ensemble la Fifa devant la Commission européenne en raison de prix jugés « exorbitants », de procédures d’achat considérées « opaques et déloyales » et d’un « abus de position de monopole ».
La Fifa reste inflexible et maintient ses tarifs élevés. Les recettes anticipées de la Coupe du monde 2026 s’élèvent à 10 milliards de dollars, selon la firme britannique Pitch Marketing Group, ce qui en fera l’évènement sportif le plus lucratif jamais organisé dans l’histoire du sport mondial[10]. « Cette Coupe du monde ‘made in USA’, avec ses pauses fraîcheur obligatoires lors de chaque mi-temps, davantage dédiées à rincer les annonceurs qu’à soulager les joueurs, ses maillots officiels à 160 euros et ses bières dans le stade à 20 dollars, acte un divorce avec le foot populaire et consacre le foot business », écrit le magazine Capital[11]. Chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en géopolitique du sport, Carole Gomez complète : « Ce méga-événement, avec son gigantisme, ses prix de billets exorbitants, la promotion d’une certaine Amérique qui gagne… C’est un récit qui, in fine, colle assez bien au Make America Great Again (Maga) de Donald Trump. C’est un peu l’apologie du consumérisme et du capitalisme conduits à leur paroxysme, du pain et des jeux version XXIᵉ siècle »[12].

Gianni infantino en couverture du quotidien Libération du 4 juin 2026
La course au gigantisme marque une nouvelle étape avec le Mondial 2026, qui pour la première fois atteint des exigences de taille qui interdiraient dorénavant à un pays comme la France d’accueillir la manifestation. Ainsi par exemple, le cahier des charges de l’édition 2026 demande la mise à disposition de 14 stades d’au moins 40.000 places, alors que la France aujourd’hui n’en compte que 7, ce qui nécessiterait la construction d’autant de nouveaux stades et la rénovation du parc existant. De même, les exigences commerciales se sont très nettement accrues : hospitalité, multiplication des offres premium, loges VIP, espaces commerciaux, merchandising renforcé, mais aussi infrastructures numériques et de transport[13].
L’une des critiques adressées à la Fifa par les villes hôtes réside dans sa volonté de conserver les flux de revenus tout en reportant les responsabilités financières et juridiques sur les collectivités locales, notamment en ce qui concerne les infrastructures, la sécurité, les services médicaux et les transports. Les villes doivent assumer de nombreux coûts pendant que la Fifa récupère la plupart des revenus générés (billetterie, droits TV, publicités dans le stade et même les taxes des parkings autour de celui-ci). L’équilibre financier est ainsi facilement garanti pour la Fifa, qui engrange des revenus confortables, mais très difficile à atteindre pour les villes.
L’affluence sera-t-elle au rendez-vous ? Comme souvent avec la Fifa, il y a un grand écart… Dans un entretien publié par le quotidien sportif espagnol AS début mars 2026, Gianni Infantino lançait : « Tous les stades seront pleins à craquer, ce sera la fête ! » et ajoutait : « L’idée que le football n’était pas très populaire aux États-Unis a changé. Ce sera un immense succès ». Le président de la Fifa s’appuie sur un chiffre surprenant : « Nous avons reçu plus de 500 millions de demandes de billets. C’est incroyable ! Nous avons près de 7 millions de billets en vente, et ce chiffre de 500 millions de demandes, c’est du jamais vu dans l’histoire de la Fifa et de toute autre institution »[14]. L’optimisme légendaire de Gianni Infantino semble confirmé, lui qui avait vendu l’événement comme historique aux Américains, l’équivalent de « 104 Super Bowls », avait-il annoncé[15]. Quand on connaît la place que prend le Super Bowl dans la vie américaine (et pas seulement la vie sportive), on peut douter qu’une telle assertion se vérifie pour tous les matches de la compétition…
Deux mois après ces déclarations dithyrambiques, les hôteliers américains apportent des données chiffrées qui donnent une version diamétralement opposée. L’American Hotel & Lodging Association (AHLA), la plus grande association hôtelière des États-Unis, a publié, le 6 mai 2026, un rapport qui s’inquiète des réservations en basses eaux : « Les hôtels des villes hôtes se préparent à la Coupe du Monde depuis des années et, malgré un enthousiasme réel, les données brossent un tableau plus nuancé », explique Rosanna Maietta, présidente et directrice générale de l’AHLA. « Près de 80% des répondants disent que les réservations d’hôtel sont inférieures aux prévisions initiales », rapporte l’organisation. Elle a sondé parmi ses 30.000 adhérents dans les 11 agglomérations des Etats-Unis qui vont accueillir des rencontres du Mondial. A Kansas City (Missouri, centre), environ 85 à 90% des sondés signalent un niveau de réservation inférieur par rapport à des mois de juin-juillet ordinaires, soit sans événement prévu. A Boston, camp de base des Bleus, Philadelphie, San Francisco et Seattle, « de nombreux sondés décrivent le tournoi comme un ‘non-évènement’ », poursuit l’AHLA.
L’association hôtelière est d’autant plus heurtée que la Fifa elle-même n’est pas pour rien dans ce retournement : « l’AHLA prend aussi pour cible l’organisateur du Mondial lui-même et reproche à la Fifa d’avoir réservé à l’avance des milliers de chambres, puis d’avoir annulé. Ces réservations avaient influencé les prévisions de recettes des hôtels, leurs plans de recrutement et préparatifs en amont de la compétition », regrette AHLA[16]. La Fifa s’illustre encore par ses méthodes…
L’érosion des droits télévisés, autre source de revenu majeure pour la Fifa, constitue un défi de taille. L’économie du foot en est encore très dépendante. Selon une étude menée par Meyssonnier et Mincheneau, les droits télévisés représentent en moyenne 50 à 60 % des revenus totaux des clubs européens, soulignant leur impact stratégique dans l’écosystème économique du football[17]. La Fifa a contrecarré cette évolution en augmentant considérablement le nombre de pays participant à la Coupe du monde (d’où l’accroissement du nombre de matches). Selon ses estimations, les droits TV du cycle 2026 devraient lui rapporter 4 milliards de dollars, soit une augmentation de 34 % par rapport au cycle précédent, cette augmentation étant due notamment aux 16 nations supplémentaires impliquées dans la compétition.
Pour Laurent Castaignède, ingénieur centralien et auteur de « Le revers de la médaille ou l’empreinte environnementale du sport » (Éditions Ecosociété, mai 2026), « plusieurs signaux semblent indiquer un prochain renversement de tendance : le désintérêt des spectateurs et surtout des téléspectateurs mine l’équilibre des droits télés. Une bulle financière sportive pourrait éclater »[18]. Mais alors que l’audience de la traditionnelle télévision linéaire a diminué (2,9 milliards de personnes pour l’édition de 2022 de la Coupe du monde, soit 12% en moins par rapport à celle de 2018), la consommation numérique a fortement augmenté. Par ailleurs, « le fait qu’une grande partie des matches sera diffusée en Europe en dehors des horaires habituels réduit la valeur des espaces publicitaires mais ouvre des opportunités pour de nouveaux formats. Ce basculement vers le multiplateforme fragmente l’attention et dilue l’impact des formats publicitaires habituels »[19]. D’où les partenariats signés par la Fifa avec TikTok et YouTube, qui diffusera certains matches.
Dans les flux de revenus de la Fifa, il y a aussi les contrats signés avec les fidèles sponsors de la Fifa, toujours au rendez-vous : Adidas, Coca-Cola, Visa…
Finalement, à part la Fifa, on peut se demander qui est gagnant dans cette équation, puisque les pays et les villes hôtes ne semblent pas vraiment en bénéficier. Qu’on se rassure : « une fois encore, chez nous, les grands gagnants devraient être les opérateurs de paris sportifs. En 2022, alors que les Bleus avaient atteint la finale au Qatar, plus de 600 millions d’euros avaient été misés durant la compétition »[20]. Les fraudeurs et autres arnaqueurs sont aussi à pied d’œuvre. Début juin 2026, le cabinet de sécurité Check Point a publié un rapport de 72 pages sur les cybermenaces liées à la Coupe du monde 2026.
Impact environnemental : non seulement la Fifa crée un désastre mais elle n’apprend pas de ses erreurs
La Fifa a pris des engagements vis-à-vis de la lutte contre le réchauffement climatique : réduire de moitié ses émissions d’ici 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2040. On s’attendrait donc à ce qu’elle prenne des mesures pour concevoir des Coupes du monde beaucoup plus sobres que par le passé. Or, la responsabilité environnementale de la Fifa, c’est carton rouge !
L’étude qui fait référence sur l’empreinte environnementale et climatique de la Coupe du monde 2026 est celle du réseau britannique Scientists for Global Responsibility (SGR), dont vous trouverez le lien de téléchargement en pied de cet article dans la section « Pour aller plus loin ». Elle présente le calcul des émissions de gaz à effet de serre (GES) attribuables au tournoi de 2026, y compris la quantité de déplacements aériens nécessaires pour les fans et les équipes, et d’autres émissions liées aux transports. Elle a également estimé les émissions de GES induites par les accords de sponsoring à haute teneur en carbone.
Rendant compte de cette étude, Courrier international écrit en avril 2026 : « La Coupe du monde de football qui commencera en juin et fera le bonheur de milliards de téléspectateurs à travers le monde, devrait produire environ 9 millions de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre, rapporte le réseau britannique Scientists for Global Responsibility (SGR). Soit quasiment le double des éditions précédentes. (…) Il n’y aura jamais eu d’édition aussi polluante en quatre-vingt-quinze ans d’histoire de cet événement sportif »[21].
En effet, le total de 2026 est presque le double de la moyenne historique attribuable aux tournois de la Coupe du Monde de 2010 à 2022, soit 4,7 millions de tonnes. Il est aussi plus du double de l’édition 2022 au Qatar, soit 3,6 millions de tonnes équivalent CO2. Le Shift Project diffuse le même chiffre : « Neuf millions de tonnes de CO2e pour la Coupe du monde 2026, c’est quatre fois plus que les Jeux olympiques de Paris 2024 »[22]. Comme l’a titré le magazine Reporterre, « Le Mondial 2026 s’annonce comme le plus polluant de l’histoire du football »[23].
Les 9 millions de tonnes d’émissions, c’est aussi deux à trois fois plus que les 3,6 millions de tonnes qui avaient été avancées par « United 2026 » lors du dépôt de sa candidature. Le comité promettait alors d’organiser « la Coupe du monde de la FIFA la plus verte du monde moderne ». On sait désormais ce que valent les promesses de la Fifa et de ses complices. « La Coupe du monde 2026 va exploser tous les records des émissions déjà établis au Qatar en 2022 », prédit Davide Faranda, directeur de recherche au CNRS. Il confirme le chiffre de neuf millions de tonnes de CO2e. « L’équivalent des émissions d’une capitale comme Rome sur toute une année ! » compare le spécialiste en précisant que la compétition de foot, elle, ne dure qu’un seul mois[24].
La Coupe du monde 2026 sera effectivement le plus grand Mondial de l’histoire, mais ce que la Fifa met moins en avant, c’est que cette Coupe du monde de foot va aussi être la plus polluante de tous les temps. Elle le sera plus que celle du Qatar en 2022, pourtant critiquée pour la construction de ses stades surdimensionnés et climatisés, mais pour des raisons différentes. Comme on l’a vu dans notre article consacré à la Coupe 2022 (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? »), l’édition précédente organisée au Qatar, un petit pays de surface équivalente à celle de la Gironde, était « la Coupe du monde la plus compacte de l’histoire ». Les matches étaient concentrés dans une seule et même ville (Doha) et les deux enceintes les plus éloignées (Al Bayt et Al Janoub) n’étaient distantes que de 55 kms, soit l’équivalent d’un trajet Paris-Fontainebleau. Pour l’édition 2026, c’est exactement l’inverse puisque l’événement est réparti sur trois pays, les États-Unis, le Canada, et le Mexique, ce qui conduira à une gabegie de transport, notamment par voie aérienne.
Cette gabegie sera accentuée par le fait que même au sein de chacun des 3 pays, tous très vastes, les différents stades retenus pour la compétition sont hébergés par des villes éloignées. Le 17 juin 2022, la Fifa a annoncé les villes qui accueilleront le Mondial nord-américain : il y en a 16 : 11 aux États-Unis, 2 au Canada, et 3 au Mexique. Équipes, officiels et supporteurs vont devoir se déplacer en avion. Voici quelques estimations effectuées par des économistes ou des journalistes :
- La Bosnie-Herzégovine ou l’Algérie vont faire 5.000 km rien que pour leurs trois matches des phases de poules, et ce sera encore pire pour les phases finales[25].
- Le journal canadien La Presse a fait ses calculs en mai 2026 : l’équipe canadienne jouera son premier match à Toronto et les deux suivants à Vancouver. Une qualification pourrait mener l’équipe à Los Angeles, ce qui représente 5.000 km parcourus en avion pour quatre matches seulement. Rien qu’à l’intérieur du Canada, entre Toronto et Vancouver, c’est quand même 3.500 kilomètres[26].
- Selon une analyse de la BBC Sport publiée en mars 2026, un supporter anglais se déplaçant en avion depuis Londres et suivant son équipe nationale à chaque match – si elle atteint la finale – parcourrait près des deux tiers de la circonférence de la Terre et générerait une empreinte d’environ 3,5 tonnes de CO2. Cela équivaut à chauffer une maison moyenne au Royaume-Uni pendant 19 mois.
Or, la Fifa prévoit que plus de cinq millions de fans du monde entier participeront au tournoi…
Un second facteur qui explique la hauteur et l’augmentation des émissions de GES par rapport aux éditions précédentes est tout simplement la taille de l’événement. L’ampleur de la compétition de 2026 est liée à quatre facteurs qui se combinent pour créer une situation de stress climatique :
- l’extension du nombre d’équipes engagées (48, contre 32 précédemment),
- la décision de l’accueillir dans trois pays situés sur un espace qui couvre 30 degrés de latitude (jusque-là, seuls deux pays maximum avaient accueilli la compétition : la Corée du Sud et le Japon en 2002) et 16 villes (et 16 stades contre 8 au Qatar 2022 et 12 en Russie 2018),
- l’augmentation du nombre de matches joués (104, contre 64 précédemment),
- l’allongement de la durée de la compétition (39 jours au lieu de 29 jours pour l’édition précédente).
Ces décisions se convertissent en davantage de touristes internationaux, plus de trajets aériens, plus de fréquentation des hôtels, plus de dépenses de restauration, etc. Mais pour la Fifa, c’est la poursuite de la course au gigantisme, aux méga-événements sportifs mondiaux : plus de recettes de billetterie, plus de droits TV, plus de cash… « quoi qu’il en coûte » en pollutions de toutes sortes et en atteintes à l’environnement.
Le Dr Stuart Parkinson – de Scientists for Global Responsibility (SGR) a déclaré que les voyages aériens représentent la grande majorité – environ 80 à 90 % – de l’empreinte carbone d’une Coupe du Monde et que par conséquent, « minimiser les voyages aériens est l’un des moyens les plus efficaces de réduire votre empreinte carbone », a-t-il déclaré. Il estime que la décision de la Fifa d’augmenter la taille de la Coupe du Monde « sape complètement tout engagement déclaré à lutter contre le changement climatique ». Et il conclut : « Ils devraient envisager de réduire le tournoi, pas de l’étendre ». Bien entendu, les 1.250 joueurs et leur logistique ne pèsent presque rien par rapport aux cinq à six millions de spectateurs attendus dans les 16 stades de grande capacité.
Davide Faranda, directeur de recherche au CNRS, situe la part des transports dans les émissions de GES de la Coupe du monde 2026 à un niveau légèrement inférieur mais qui reste dominant, 70 %. A cela s’ajoutent la part des infrastructures (stades) à 20% et celle des opérations (logistique, hôtellerie…) à 10%.
Quant à la Fifa, organisatrice de la compétition, elle n’a pas répondu aux interpellations de SGR ni aux questions de Yale Climate Connections, qui souhaitait connaître les mesures qu’elle pourrait prendre pour réduire cette empreinte démesurée[27]. Elle indique cependant l’existence d’un plan de durabilité, dont la stratégie repose sur « la mesure des émissions, la promotion des énergies renouvelables ou le recours à la route plutôt qu’à l’aérien avec des véhicules peu émetteurs sur les sites du tournoi, ainsi que l’optimisation des itinéraires aériens et terrestres pour réduire les déplacements inutiles ». On peut aussi consulter le « pilier environnement » de la stratégie RSE de la Fifa, qui effectivement ne brille guère par sa consistance.
Toutes les villes hôtes ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour respecter pleinement les quelques engagements concrets de la Fifa. « Le Texas n’a pas de bonnes infrastructures en matière de transports en commun. Je dirais que 90 % de la population dépend de son propre véhicule ou d’Uber. Je ne vois pas comment la FIFA pourrait faire quoi que ce soit pour atténuer cela », a déclaré José Manuel Febres, ingénieur et passionné de football vivant au Texas et prévoyant d’assister à plusieurs matches.
Par ailleurs, la climatisation des stades est un puissant facteur de hausse des émissions. Cinq stades sont couverts et climatisés, ceux d’Atlanta, de Vancouver, de Los Angeles, de Dallas et de Houston. À Dallas, par exemple, des températures dépassant les 35 °C sont monnaie courante en juin et juillet, période à laquelle la compétition est organisée.
Pour réduire les émissions et atténuer les risques climatiques, les chercheurs du réseau Scientists for Global Responsibility exhortent la Fifa à :
- Mettre fin aux partenariats commerciaux avec des entreprises émettant de fortes pollutions comme Aramco ;
- Inverser l’extension récente du tournoi et instaurer une limite contraignante sur le nombre d’équipes ;
- Déterminer des exigences plus basses sur la capacité des stades pour réduire la construction de nouveaux stades ;
- Établir des normes environnementales contraignantes au lieu de s’appuyer sur des engagements volontaires ;
- Introduire de nouvelles mesures pour réduire les risques et l’exposition aux impacts climatiques. Par exemple, encourager une utilisation accrue des « fan zones » dans les pays d’origine afin de réduire les déplacements vers les tournois. Encore une fois, c’est en réduisant les obligations de transport aérien, que la Fifa pourrait réduire substantiellement les émissions globales de GES associées aux tournois.
Le Dr Stuart Parkinson, de Scientists for Global Responsibility (SGR) et auteur principal du briefing de recherche, a déclaré : « La FIFA doit assumer la responsabilité de son rôle croissant dans la crise climatique. La Coupe du Monde 2026 s’annonce comme la plus polluante jamais enregistrée, et les tournois futurs sont prévus pour maintenir la dépendance substantielle aux trajets aériens et à d’autres activités à haute émission de carbone. Avec la crise climatique qui s’aggrave rapidement, la seule réponse sensée est que la FIFA agisse immédiatement pour réduire considérablement les émissions liées au tournoi ».
« La Fifa agit comme si la crise climatique n’existait pas », déplore Andrew Simms, un scientifique qui travaille avec le réseau SGR. C’est grave est ça l’est encore davantage pour une organisation qui a pris des engagements publics de réduire fortement ces émissions, comme rappelé au début de cette section. « C’est une communication trompeuse, scandaleuse. Les chiffres contredisent ce discours », conclut Laurent Castaignède. Cette déviation par rapport aux engagements pris n’est pas due à des événements extérieurs incontrôlables. Elle est au contraire la conséquence des choix opérationnels et à la politique menée par la Fifa. « La FIFA peut dire qu’elle a une stratégie de développement durable, mais elle est très clairement démentie par les faits, que ce soit sur la multiplication du nombre de matchs, l’organisation de compétitions à l’échelle d’un continent et le partenariat signé avec un grand groupe pétrolier saoudien [Aramco] jusqu’en 2027 », dénonce Guillaume Gouze, qui a mené des études sur la décarbonation du sport[28].
Dans le numéro 73 (juin 2026) du magazine mensuel américain Sustainability Magazine, on trouve un article intitulé « Can the FIFA World Cup 26 be sustainable ? »[29]. L’article, sous la plume de Charlie King, répond fièrement par l’affirmative et rappelle les engagements pris par la Fifa de réduire de 50 % ses émissions de carbone d’ici 2030 et d’atteindre le Net Zero en 2040, mais sans véritablement donner des éléments précis sur les l’événement qui aura lieu en juin et juillet 2026. On apprend, si on a persisté jusqu’à l’extrême fin de l’article, que le bilan climatique repose principalement sur un projet de plantation d’un million d’arbres articulé sur un partenariat avec la Fondation Arbor Day, qui devrait produire 19 projets de reforestation soutenus par 24 partenaires locaux. On connaît les limites de ces approches de compensation…
La politique de sponsoring ne cherche visiblement pas à écarter les annonceurs qui génèrent des externalités négatives sur le plan du climat ou de la santé. En dehors du cas emblématique d’Aramco, on trouve dans les sponsors institutionnels de cette Coupe du monde : Coca-Cola, Hyundai-Kia, Qatar Airways, McDonald’s, AB InBev (Budweiser), American Air Lines. Selon le magazine Capital déjà cité, « les partenaires de premier plan de la Fifa, qui sponsorisent tous les événements de l’instance dirigeante du football mondial, versent entre 150 et 200 millions de dollars pour un cycle de quatre ans ».
Détenue à plus de 98 % par l’Etat saoudien, Aramco est la plus grosse compagnie pétrolière au monde et le plus gros producteur mondial d’énergies fossiles. Elle continue à produire 12 millions de barils de pétrole par jour malgré son engagement à atteindre la neutralité carbone en 2050, qui repose, pour l’essentiel, sur une technologie de capture de carbone très incertaine. Les estimations attribuent au géant saoudien à lui seul près de 5 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales depuis 1965, ce qui en fait « le plus gros pollueur au monde ». Un choix judicieux en matière de sponsoring, dont la Fifa se déclare fière…
Officiellement, la Fifa dit avoir ouvert le tournoi à davantage d’équipes pour rendre le « soccer » plus accessible[30]. Or, pour David Gogishvili, un chercheur principal à l’Université de Lausanne qui travaille sur l’évolution des politiques de développement durable dans les grands évènements sportifs, cette décision est « très clairement justifiée par le pouvoir générateur des revenus du soccer, souvent au détriment de la durabilité »[31].
Mais ne faut-il pas fixer des limites à la course effrénée au gigantisme ? Laurent Castaignède, auteur de « Le revers de la médaille ou l’empreinte environnementale du sport », considère que « le sport n’est pas plus vertueux que le reste de la société, mais lui part en dérapage incontrôlé, soumis au ‘toujours plus’. Et s’il y a des efforts (moins de constructions neuves, un matériel recyclable), il y a des folies (des Mondiaux de foot et de rugby avec toujours plus d’équipes) et du greenwashing (des faux efforts écolos) »[32].
Et cela ne va pas vraiment changer dans le futur prévisible. La prochaine Coupe du Monde (qui suivra l’édition américaine), celle de 2030, sera conjointement organisée par l’Espagne, le Portugal et le Maroc, avec les trois premières rencontres en Amérique du Sud (Uruguay, Argentine et Paraguay). Cette formule tricontinentale inédite a immédiatement soulevé des critiques sur l’impact environnemental. Elle générera plus de 6 millions de tCO2e, d’après SGR.
La controversée édition 2034 en Arabie saoudite (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? ») générera plus de 8,5 millions de tCO2e, en raison de la forte dépendance aux trajets aériens et de la construction de nouveaux stades. Le royaume ultraconservateur, lancé dans une stratégie de diversification économique et d’amélioration de son image, ne dispose pour l’heure que de deux des 14 stades d’au moins 40.000 places requis. Au-delà du défi logistique, l’été brûlant pourrait imposer un déplacement de la compétition en hiver ou fin d’automne, comme au Qatar en 2022.
Avec cette session en Arabie saoudite, la Fifa réitère l’erreur de l’édition 2022 au Qatar et montre qu’elle n’apprend pas de ses erreurs.

Emissions GES lors des Coupes du monde
Tableau extrait du rapport de Scientists for Global Responsibility de juillet 2025
Impact social : les joueurs de 2026 et les travailleurs de 2034
La préparation de la Coupe du monde a été émaillée de conflits sociaux, souvent localisés, qui rappellent les conditions de travail et d’emploi précaires des travailleurs mobilisés pour la compétition. A quelques jours de l’ouverture, près de 2.000 employés (soit près de 96% d’entre eux) du SoFi Stadium d’Inglewood (près de Los Angeles) ont voté en faveur d’une grève, afin de protester contre leurs conditions de travail[33]. Ils demandent notamment un salaire supérieur à 30 dollars de l’heure (26 euros), ainsi que de meilleures protections sociales, notamment contre l’automatisation des tâches et la sous-traitance.
Il faut aussi parler des conditions de travail des joueurs et du confort climatique des spectateurs. Déjà en 2024, une étude publiée par Marek Konefał et ses collègues dans la revue Scientific Reports montrait que les footballeurs participant à la Coupe du monde 2026 pourraient être exposés à des risques de stress thermique sévère et de déshydratation. Dix des seize sites prévus pour accueillir la compétition en Amérique du Nord pourraient mettre les joueurs en danger face à des conditions climatiques extrêmes, en particulier à Arlington et Houston (aux États-Unis, dans l’État du Texas) ainsi qu’à Monterrey (au Mexique), qui figurent parmi les lieux les plus risqués. Des études menées lors des Coupes du monde précédentes avaient déjà mis en évidence les effets négatifs pour les joueurs évoluant dans des environnements à forte humidité relative (comme au Brésil en 2014) ou soumis à des températures élevées (comme en Russie en 2018).
En 2025, une étude modélisait pour l’été 2026 des températures supérieures à 28° dans 14 sur 16 des stades retenus pour la compétition, et même plus de 35° pour 6 d’entre eux. Et en mai 2026, des chercheurs de l’Imperial College de Londres assuraient que 26 matches sur 104, soit un quart, allaient se tenir dans des conditions extrêmes, finale comprise, qui se tiendra au MetLife Stadium, près de New York.
Selon le rapport de Scientists for Global Responsibility (SGR), le tournoi 2026 s’apprête à faire face à des conditions extrêmes qui mettront en danger les joueurs mais aussi les supporters. Selon l’évaluation des risques d’urgence climatique menée par l’Environmental Defense Fund, les fans comme les joueurs peuvent s’attendre à connaître un stress thermique extrême et des événements météorologiques extrêmes. Les auteurs ont constaté que six des seize stades de la Coupe du Monde 2026 sont soumis à un stress thermique extrême. Par exemple, le AT&T Stadium de Dallas connaît 37 jours par an au-dessus de 95°F (35°C) avec une température humide de juillet de 83,5°F (28,6°C), ce qui dépasse les seuils de sécurité de la Fifa. La moitié (8 sur 16) des stades nécessitent une intervention environnementale immédiate pour éviter des dommages aux joueurs comme aux supporters.
Par ailleurs « des craintes des staffs remontent aussi sur la différence de climat en fonction des lieux »[34]. La compétition a lieu en plein été, mais aussi avec des stades au bord de l’eau et d’autres à plus de 2.000 m d’altitude. « Le changement climatique impose de plus en plus de contraintes aux athlètes », commente Franck Brocherie. Ce scientifique, expert en physiologie à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) a publié de nombreux travaux sur le sujet. « Avec une telle diversité climatique et métrologique (des mesures) sur une seule compétition, la question de l’équité sportive se pose réellement »[35].
Les auteurs des travaux publiés dans Scientific Reports évoqués ci-dessus contestent la rusticité des instruments de mesure mis en œuvre par la Fifa et préconisent de les remplacer par l’indice thermique climatique universel (Universal Thermal Climate Index, UTCI, en anglais), qui permet notamment de calculer la chaleur perçue par le corps humain en combinant plusieurs paramètres, comme la température, l’humidité, le vent, les vêtements portés et l’activité physique en donnant une température en degrés ressentie par l’organisme. Ainsi, dix stades dépassent un UTCI de 46 °C en moyenne sur la journée, ce qui correspond à un stress thermique extrême qui nuit aux performances des joueurs. « C’est évident que les équipes qui vont se retrouver à jouer en altitude ou sous une forte chaleur seront impactées », avance Cyril Moine, préparateur physique des Bleus, qui ajoute : « Tout cela aura bien sûr une incidence sur la performance du jour, mais aussi sur la récupération des joueurs »[36].
Comment répond la Fifa ? Par une innovation : les joueurs auront une « pause fraicheur » obligatoire de 3mn toutes les 15minutes… mais pendant ce temps-là, les pubs s’en donneront à cœur joie à la télé ! Gianni Infantino poursuit ainsi l’américanisation du football, une transformation majeure de ce sport par un nouveau format divisant les matches en quarts-temps. De même, il a annoncé en mars 2025 qu’il y aura pour la première fois un spectacle pendant la mi-temps de la finale, ce qui rappelle le format du Super Bowl.
La Fifa ne semble pas du tout être consciente de tous ces enjeux malgré les discours officiels, puisqu’en plus d’avoir signé un partenariat pour quatre ans avec le plus gros pollueur au monde, le pétrolier saoudien Aramco, elle a prévu d’organiser la Coupe du monde suivante, en 2030, dans trois pays à nouveau, et au climat très peu adapté à une compétition en été : l’Espagne, le Portugal, et le Maroc[37].

Le football sport fédérateur peut aussi donner lieu à la discorde
« Le football, jeu de ballon à pied, sport national d’hiver »
Illustration parue dans Le Monde Illustré en 1867[38].
Pour ce qui est du social, il faut surtout parler de l’avenir, c’est-à-dire de l’édition 2034, qui se jouera en Arabie saoudite, superpuissance en gestation du sport mondial, de la F1 aux futurs JO de l’e-sport, en passant par les Jeux asiatiques d’hiver 2029. Misant massivement sur le soft power qu’apporte l’organisation d’évènements sportifs parmi les plus prestigieux, elle cherche le moyen d’obtenir un rôle prépondérant dans le football mondial pour reprendre le leadership obtenu par le Qatar qui a réussi sa Coupe du monde de football fin 2022. J’invite le lecteur à relire la section « Impact social » de mon article consacré à l’édition 2022 au Qatar (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? »). On a ici un autre cas chimiquement pur d’une Fifa qui n’apprend rien de ses erreurs. Elle est en train de rejouer la même partition : « 2034 is the new 2022 ».
L’attribution de la compétition à l’Arabie saoudite « met des vies en danger et révèle la vacuité des engagements de la Fifa en matière de droits humains », ont estimé ONG et représentants des supporters dans un texte commun réagissant à l’attribution de la Coupe du monde à ce pays après un vote « par acclamation » en décembre 2024. En validant le dossier saoudien, le Congrès de la Fifa « a décidé d’ignorer nos avertissements », écrivent notamment Amnesty International, Human Rights Watch (HRW), la Confédération syndicale internationale (Ituc) et les organisations Sport and Rights Alliance et Football Supporters Europe (FSE). « Aujourd’hui, les preuves ne manquent pas : travailleurs migrants exploités et victimes de racisme, militants condamnés à des dizaines d’années de prison pour s’être exprimés pacifiquement, femmes et personnes LGBTQIA+ confrontées à une discrimination légalisée, ou encore habitants expulsés de force pour faire place à des projets d’État », énumère leur communiqué. Pour les signataires, « il est évident que sans une action urgente et des réformes globales, la Coupe du monde 2034 sera ternie par la répression, la discrimination et l’exploitation à grande échelle ».
Voici une alerte extraite de l’excellent magazine Reporterre : « Alors que l’Arabie saoudite se prépare à accueillir la Coupe du monde de football en 2034, Human Rights Watch (HRW) a publié le 14 mai 2025 un rapport accablant sur les conditions de travail des migrants employés sur les chantiers, qui s’accélèrent à l’approche de l’événement. L’organisation évoque un « environnement de travail extrêmement dangereux » où des ouvriers originaires d’Asie du Sud — Inde, Népal, Bangladesh — sont morts dans des circonstances souvent dramatiques : électrocutions, décapitations, chutes mortelles. Basée sur des entretiens avec les familles de 31 travailleurs décédés, l’enquête révèle que nombre de ces morts sont classées à tort comme « naturelles », empêchant toute indemnisation. Même lorsque les décès sont reconnus comme professionnels, les démarches administratives sont longues, opaques, et souvent infructueuses. Il a été proposé à des familles d’enterrer les corps en Arabie saoudite contre compensation, certaines contraintes d’endetter leur foyer pour rapatrier les dépouilles »[39].
Le quotidien « La Marseillaise » précise : « De nombreux travailleurs immigrés en Arabie saoudite sont morts d’accidents du travail qui auraient pu être évités », indique le rapport de HRW. « Il y a eu des électrocutions, des décapitations, des écrasements : l’Arabie saoudite est un environnement de travail extrêmement dangereux », a développé Michael Page, directeur adjoint de HRW pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, lors d’une visioconférence de presse. L’exposition prolongée à la chaleur, le sable et la poussière, les lois existantes pas appliquées, le niveau du droit du travail en Arabie saoudite, l’inexistence des libertés d’expression, syndicale ou de la presse « auraient dû sonner l’alerte chez la Fifa», a-t-il estimé[40].
Le bilan des morts n’est pas connu. Ambet Yuson, secrétaire général de la Fédération internationale des syndicats d’ouvriers de la construction et du bois (BWI), et partenaire de HRW, a indiqué à l’AFP : « Plus de mégaprojets, de ville intelligente, de Mondial en Arabie saoudite sur le dos d’ouvriers morts ». HRW accuse la Fifa d’avoir attribué la compétition sans exiger de garanties sur les droits fondamentaux des travailleurs. De surcroît, cette attribution s’est faite « par applaudissements » lors d’une vidéo-conférence au cours de laquelle, comme le fait remarquer le quotidien Libération (4 juin 2026), « personne n’a protesté ». L’ONG exige désormais la mise en place de mécanismes concrets : assurance-vie obligatoire, enquêtes systématiques sur les décès et indemnisation rapide des familles. « À l’image des dérives observées au Qatar en amont du Mondial 2022, l’ONG craint que, sans contrôle, la Coupe du monde 2034 se joue au prix d’un lourd coût humain ».
De son côté, la fédération norvégienne (NFF), déjà très critique de l’attribution du Mondial-2022 au Qatar, a refusé d’approuver un processus « défectueux et incompatible » avec les principes « de responsabilité, transparence et objectivité » revendiqués par la Fifa, a-t-elle indiqué dans un communiqué. Dans son rapport d’évaluation, la Fifa estime malgré tout que les engagements saoudiens en matière de droits humains supposeront « un effort significatif en temps et en énergie » d’ici 2034, mais voit « une probabilité non négligeable que la compétition serve de catalyseur pour les réformes en cours et à venir ». On croirait revivre les préparatifs de Qatar 2022, avec une Fifa utilisant les mêmes arguments pathétiques !
Le choix de l’Arabie saoudite comme le partenariat de sponsoring avec la compagnie pétrolière saoudienne Aramco montre aussi le peu de cas que porte la Fifa à la question des droits des femmes. « En acceptant le parrainage d’Aramco, la Fifa choisit l’argent plutôt que la sécurité des femmes et de la planète. C’est une chose contre laquelle nous nous opposons ensemble en tant que joueuses », écrivent une centaine des plus grandes joueuses internationales, parmi lesquelles l’américaine Becky Sauerbrunn ou la canadienne Jessie Fleming dans une lettre ouverte.
Elles affirment que ce partenariat est « un doigt d’honneur au football féminin ». Il s’agit d’un contrat qui englobe les droits des mondiaux de football, masculin en 2026 et féminin en 2027 pour une période de quatre ans, de 2024 à 2028. Le sponsoring n’est pas neutre mais il est rare de voir les sportifs eux-mêmes contester le choix des partenaires face à des fédérations toutes puissantes. Les joueuses n’ont pas réfréné leur indignation dans leur lettre ouverte : « La FIFA est la pom-pom girl de l’Arabie Saoudite ».
« Ce sponsoring est en contradiction avec les propres engagements de la FIFA sur les droits humains et la protection de la planète », a expliqué la joueuse néerlandaise Vivianne Miedema, signataire de la lettre ouverte. Elle fait allusion aux violations des droits humains dont l’Arabie saoudite est responsable, en particulier à l’égard des femmes et des minorités LGBTQ+ mais aussi aux activités climaticides d’Aramco, « un cauchemar pour le climat ».
Impact sociétal : la géopolitique s’invite dans le sport
En 1995, Nelson Mandela avait réussi le pari de s’appuyer sur la Coupe du monde de rugby pour contribuer à souder l’Afrique du Sud, en faisant du sport « une source d’inspiration, de dépassement, de tolérance ». La Coupe du Monde de la Fifa, quant à elle, est l’un des plus grands événements sportifs de ce siècle et des milliards de personnes le regardent à travers le monde. Selon un document de la Fifa publié en 2023, 1,42 milliard de personnes dans le monde ont regardé le match de la finale de 2022, France-Argentine (qui a obtenu l’audience la plus élevée pour une finale de Coupe du monde de la Fifa à ce jour) et un nombre estimé à 5,9 milliards de personne, soit presque les trois quarts de l’humanité, ont été en relation, physiquement ou par un truchement digital avec la Coupe 2022[41]. Compte tenu de cette immense caisse de résonance, elle a un impact sociétal majeur par les messages et les valeurs qu’elle véhicule.
Un chiffre significatif de la popularité de l’événement : un nombre record de 420.000 candidatures de bénévoles ont été reçues pour Qatar 2022, dont 20.000 ont été sélectionnées, dont 3.000 bénévoles internationaux de 150 nations différentes pour soutenir et mener en œuvre tous les aspects du tournoi[42].
En France comme dans beaucoup d’autres « nations du foot », l’événement est très attendu. L’équipe de France, qui a disputé quatre des six dernières finales de la Coupe du monde (1998, 2006, 2018, 2022) et notamment les deux dernières en Russie et au Qatar, « reste fidèle à sa réputation et ne tremble pas dans ces éliminatoires, bien aidée par la très relative adversité »[43].
La recherche de cohésion paraît bien loin avec cette Coupe du monde qui, même si elle est partagée sur trois pays, apparaît comme la chose de Donald Trump, le grand diviseur du monde. Lors de l’attribution du Mondial 2026 à l’Amérique du Nord en juin 2018, Trump, qui était dans son premier mandat (2017-2021) s’était impliqué – bien que ses goûts personnels le détournent du soccer, sport populaire, au profit du golf – allant jusqu’à menacer de représailles les pays qui oseraient voter pour son concurrent d’alors, le Maroc.
Un premier niveau d’inquiétude est lié au caractère fantasque et manipulateur du personnage (voir : « Le développement durable en pleine infox »). Voici ce qu’en dit Le Figaro : « Quid de l’incontrôlable Donald Trump ? Personnage omnipotent, sur tous les sujets, chaque jour et à chaque instant, le président Donald Trump, pas un grand fan de football, saura évidemment tirer parti du plus grand événement football de la planète. Le 25 septembre 2025, il a évoqué l’idée de déplacer vers d’autres sites certains matches du Mondial si les villes choisies n’étaient pas jugées ‘assez sûres’. Rien que ça. Cela faisait écho aux statistiques criminelles de Chicago… qui n’est pas une ville hôte de la compétition. ‘Si nous pensons qu’une ville va être même rien qu’un peu dangereuse pour le Mondial ou les Jeux olympiques (organisés à Los Angeles en 2028), mais en particulier pour le Mondial parce que la compétition est déployée dans tellement de villes, nous ne laisserons pas les matches se dérouler, nous les déplacerons un peu, a-t-il affirmé avec vigueur »[44].
Autre exemple : le 22 avril 2026, le Financial Times rapporte qu’un conseiller de Trump a demandé à la Fifa de remplacer l’équipe d’Iran par celle d’Italie… qui a pourtant échoué à se qualifier. Comme l’écrit le quotidien Libération (4 juin 2026), il sera difficile de gérer les caprices de Trump qui « menace de priver de compétition les villes dirigées par des démocrates ou d’expulser la sélection iranienne ».
La proximité idéologique et personnelle de Donald Trump et des hauts dirigeants de la Fifa pose une seconde série de problèmes, éthiques cette fois, à tel point qu’en décembre 2025, l’organisation de défense des droits humains FairSquare a saisi la commission d’éthique de la Fifa. Elle accuse Gianni Infantino de « violer son devoir de neutralité pour favoriser Donald Trump », notamment suite à la remise au président américain d’un « Prix de la Paix » nouvellement créé, enfreignant ainsi l’article 15 du code d’éthique de la Fifa. Il faut dire que ce « Prix de la Paix », remis le 5 décembre 2025 et opportunément créé par la Fifa quelques semaines plus tôt, ne comportait aucune procédure de soumission et de sélection connue, ni même de candidats déclarés… si ce n’est la volonté de la Fifa de gagner l’appui d’un président narcissique et déçu de l’incompétence des jurés du Nobel qui n’avaient pas pensé à lui pour le Nobel de la Paix. Infantino l’a remis à Trump en vantant « ses actions exceptionnelles pour promouvoir la paix et l’unité dans le monde », ce qui, déjà à l’époque, paraissait quelque peu excessif[45]. FairSquare reproche plus généralement un soutien trop marqué à un leader politique en exercice par plusieurs déclarations soutenant sa politique, au risque de « menacer l’intégrité et la réputation du football et de la Fifa elle-même ».
Carole Gomez, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en géopolitique du sport, parle d’une vassalisation : « Le discours dithyrambique d’Infantino à Davos en hommage à Trump, son invitation personnelle au sommet pour la paix de Charm el-Cheikh, la remise d’un Fifa Peace Prize sans critères ni candidats à Donald Trump, les scènes surréalistes… [Le chercheur] Pascal Boniface parle d’une OPA faite par Trump sur la Fifa, avec la vassalisation d’Infantino. Il y a indéniablement quelque chose de ce ressort »[46]. On peut aussi rappeler qu’en janvier 2025, Infantino assistait au discours d’investiture de Trump au Capitole au troisième rang. Il a également effectué une série de visites à la Maison-Blanche et à Mar-a-Lago.
En février 2026, le Comité international olympique (CIO) a décidé d’ouvrir une enquête contre le président de la Fifa pour avoir une nouvelle fois affiché son soutien au président américain. En effet, Gianni Infantino fait partie des 107 membres du CIO, qui sont tenus par un serment « d’agir toujours indépendamment des intérêts politiques ». Quelques jours avant, lors de la première réunion du Conseil pour la paix tout juste créé par Donald Trump, Gianni Infantino portait une casquette rouge sur laquelle figuraient les lettres USA et les chiffres 45 et 47, faisant référence aux deux mandats de Donald Trump.

Gianni Infantino au Conseil de la paix de Donald Trump
affublé d’une casquette USA devant Milei et Orban
Certains ne manquent pas de rappeler qu’Infantino, qui a fêté en février 2026 ses 10 ans à la tête de la Fifa, a pu prendre le pouvoir au sein de cette institution à la suite d’une intervention de la justice américaine en 2015. Aujourd’hui en pleine campagne pour un nouveau mandat à la tête de la Fifa, Gianni Infantino, qui a déjà annoncé qu’il briguerait un nouveau mandat lors des prochaines élections qui se dérouleront en 2027, saura réclamer un retour d’ascenseur à son ami américain…
Les inquiétudes sont accrues par le climat général de corruption qui baigne la Fifa, que j’ai rappelé dans un autre article (voir : « La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ? »). Infantino, juriste suisse aux manettes de la Fifa depuis 2016, est justement arrivé au pouvoir, de façon inattendue, à la faveur d’une affaire de corruption retentissante (le « Fifagate »). C’est lors de la crise qui a secoué la Fifa en 2015, et a contraint son président d’alors Sepp Blatter à démissionner, que sa candidature a émergé et a contribué à barrer la route à la nomination de Michel Platini, lui aussi pris dans le scandale de corruption. Par la suite, d’après le quotidien Le Monde, Gianni Infantino a quadruplé ses propres émoluments, pour atteindre 5,3 millions d’euros par an.
La proximité des dirigeants de la Fifa avec Donald Trump attise aussi les craintes d’une instrumentalisation de la compétition sportive par un président au plus bas de sa popularité, qui cherche à détourner l’attention des conflits qu’il a créés dans le monde et dans lesquels il s’est englué. La presse américaine anticipe des tentatives de récupération et une forte présence médiatique de ce président à l’approche de l’anniversaire des Etats-Unis… et des élections de mi-mandat.
Mais il y a plus grave. Les tensions géopolitiques provoquées par Donald Trump, notamment concernant l’imposition unilatérale de droits de douane, puis ses prétentions sur le Groenland et enfin le déclenchement unilatéral d’une guerre en Iran, qui a enflammé l’ensemble du Golfe ont joué un rôle : comme en 2022 mais pour d’autres raisons, l’éventualité d’un boycott a resurgi.
En Allemagne, grande nation du foot, des députés de gauche comme de droite suggèrent en janvier 2026 de renoncer à prendre part à la compétition. Si Donald Trump met à exécution ses « menaces concernant le Groenland et déclenche une guerre commerciale avec l’UE, j’ai du mal à imaginer que des pays européens participent à la Coupe du monde », a déclaré l’influent député conservateur Roderich Kiesewetter au journal Augsburger Allgemeine. De son côté, Oke Göttlich, vice-président de la DFB (la Fédération allemande de football) et président du FC St. Pauli, estime qu’il faut sérieusement l’envisager car il considère que la situation en 2026 est au moins aussi légitime que celle qui avait convaincu les USA de boycotter les JO 1980 de Moscou et que « nous oublions actuellement de fixer des limites pour défendre nos valeurs lorsqu’on nous menace ».
Mais le gouvernement allemand a par la suite répondu que ce n’était pas la bonne voie. Alors que la Russie a été suspendue suite à son invasion de l’Ukraine, plusieurs voix, notamment le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, se demandent pourquoi il ne devrait pas en être de même pour les États-Unis et Israël depuis qu’ils ont déclaré la guerre à l’Iran, dénonçant ainsi un « deux poids, deux mesures ».
Carole Gomez fait le lien avec Qatar-2022 et pose un paradoxe : « Avant le Qatar 2022, l’enquête du Guardian sur les conditions des ouvriers des stades avait fait beaucoup de bruit, certaines équipes nationales s’en étaient emparées. Mais l’argument récurrent des fédérations et du pouvoir politique était qu’il aurait fallu le dire avant. Sauf que cela était dit avant : des rapports existaient depuis des années. C’est la même chose aujourd’hui : Human Rights Watch documente les violations des droits des migrants sur le territoire étasunien depuis longtemps. Ces dénonciations existent. Pourquoi ne se traduisent-elles pas en réaction politique ? J’ai l’impression que la réflexion bouillonnante qui existait avant le Qatar est beaucoup moins présente aujourd’hui, alors même que le contexte prêterait justement à la poursuite de ces réflexions »[47].
Comme dans le cas de Qatar 2022, la France s’est tenue en retrait de ces débats qui ont eu peu d’échos, à quelques exceptions près. Début 2026, dans un communiqué intitulé « Etats-Unis : la coupe du monde de football ne peut pas avoir lieu dans un pays xénophobe », publié le 3 février 2026, le parti Les Ecologistes écrit : « A ce jour, rien ne garantit que les fans de football, d’où qu’ils et elles arrivent, échapperont à l’arbitraire des diverses agences et milices fédérales et locales américaines, et que leur sécurité, leur intégrité physique et leur liberté de déplacements soient garanties sur le territoire des Etats-Unis. Les évènements récents à Chicago ou à Minneapolis font craindre le contraire ».
Dans une note de l’IRIS du 24 janvier 2026, son directeur, Pascal Boniface, prend position sur le boycott : « Faut-il boycotter la Coupe du Monde de Football 2026 organisée au Mexique, au Canada et aux États-Unis ou faut-il retirer aux États-Unis l’organisation de ce tournoi ? Voilà le débat qui a émergé à la suite des différentes prises de position de l’administration Trump, notamment envers des pays considérés comme alliés avec la menace de prendre de force le Groenland ou l’imposition de droits de douane exorbitants ».
Mais le réalisme impose selon lui une posture de « participation sans soutien », comme on disait durant la IVème République : « Il est très irréaliste de penser que l’organisation de la compétition pourrait être retirée aux États-Unis ou que des pays participants décident de boycotter l’évènement sportif. Mais ne pas boycotter ne veut pas dire se taire. Le problème vient de la FIFA, de Gianni Infantino, qui devrait imposer des règles à Trump et ne le fait pas. Trump va donc imposer sa loi et complètement bousculer la compétition. Il vaut donc mieux y participer et prendre position que de rester à la maison et se taire ». Effectivement, comme l’écrit le quotidien Libération, « l’hypothèse que l’organisation de la Coupe du monde de football soit retirée aux États-Unis est fantaisiste tant Gianni Infantino, le patron du foot mondial, est complètement inféodé à Donald Trump »[48].
Ces préventions auront sans doute un impact négatif sur la fréquentation de l’événement par les supporters d’Europe ou d’autres zones géographiques. La presse américaine se fait l’écho de la faiblesse des réservations par les touristes étrangers, qui n’ont guère apprécié l’hostilité manifestée par l’administration américaine vis-à-vis des étrangers et le déchaînement de violences charrié par sa politique anti-migrants, notamment lorsque l’administration américaine a indiqué que la police ICE, tristement célèbre, serait mobilisée dans le dispositif de sécurité de la compétition.
Ces critiques allemandes, espagnoles ou françaises ont du mal à se traduire en actions concrètes car ce Mondial 2026 est composite : deux autres pays sont associés aux Etats-Unis (des 104 matches programmés, 78 auront lieu aux États-Unis), qui subissent eux aussi les excès de Donald Trump. La cérémonie d’ouverture et le premier match auront lieu au Mexique (stade Azteca de Mexico, 87.000 places) dont la présidente est en désaccord ouvert avec Trump sur de nombreux sujets. De même pour le Premier ministre canadien Mark Carney, qui s’était distingué lors du sommet de Davos en 2026 par son discours sur le nouvel ordre mondial et sa résistance aux velléités d’annexion de son puissant voisin.

Un sujet qui a beaucoup moins occupé les esprits est celui de la technologie. Pourtant, la technologie ainsi que « l’intelligence artificielle au bénéfice du jeu » est le troisième des onze objectifs que s’est fixés la Fifa lors de l’adoption de son dernier plan stratégique, en 2023. Elle sera omniprésente lors de cette Coupe du monde, poussée notamment par le géant chinois Lenovo, devenu en octobre 2024 le partenaire technologique de la Fifa. Il fournira l’ensemble de l’infrastructure technologique en déployant 20.000 équipements informatiques et 200 ingénieurs du groupe. Un exemple concret : « Les données émanant des stades, où 5.000 personnes travailleront en parallèle sur différentes fonctions, seront envoyées en temps réel vers le quartier général de la compétition. Située à Miami, où se trouve également le siège américain de la Fifa, cette installation hébergera le centre de pilotage technique et celui des opérations tournoi »[49]. Quelle protection des donnée personnelles des supporters dans un pays qui conteste le droit des Européens à mettre en vigueur le RGPD ? Quels seront les usages de cette « intelligence artificielle au bénéfice du jeu », avec quels contrôles et quelle régulation ?
Conclusion (provisoire)
Au terme de cette analyse, une évidence s’impose : la Coupe du monde 2026 incarne tout ce que la RSE n’est pas. Gigantisme, opacité, impacts climatiques hors norme, promesses économiques douteuses, indifférence vis-à-vis des droits humains, gouvernance verrouillée, mépris des parties prenantes… Le football mondial semble s’être enfermé dans un modèle extractif où l’essentiel n’est plus le sport, mais la captation et l’accaparement de valeur. Et tant que la Fifa continuera de confondre stratégie et fuite en avant, elle reproduira les mêmes erreurs, édition après édition.
Pourtant, une autre voie est possible. Une véritable politique de RSE — pas un vernis, pas un rapport PDF, mais une transformation structurelle — pourrait changer radicalement la nature même de cet événement sportif. Car quelle est la responsabilité sociale de la Fifa ? Sur le site de la Fondation Fifa, créée en 2018, son président Gianni Infantino déclare : « Pouvoir avoir un impact positif sur la société grâce à la puissance du football est un objectif et une responsabilité partagés ». Mais il faudrait pour cela comprendre que la RSE n’est pas un « à-côté » ou un élément décoratif. « Le programme communautaire de la Fondation Fifa, collabore avec des organisations locales qui exploitent le pouvoir du football pour relever les défis sociaux et soutenir les enfants et les jeunes défavorisés de leurs communautés », déclare fièrement la présentation institutionnelle de la fondation. Les actions menées par la fondation ne suffisent pas. La Fifa doit d’abord maîtriser ses impacts par le cœur de ses activités d’organisation des Coupes du monde.
Cette approche permettrait :
- De repenser le modèle économique, en alignant les revenus sur des retombées réellement partagées avec les territoires hôtes, au lieu de les accaparer.
- De réduire drastiquement l’empreinte environnementale, en limitant le nombre de sites, en imposant des critères de sobriété, en conditionnant l’attribution à des plans de mobilité bas carbone, et en intégrant des budgets carbone contraignants.
- De restaurer la confiance démocratique, en ouvrant la gouvernance, en rendant publiques les études d’impact, en associant les villes, les supporters, les ONG et les syndicats aux décisions clés.
- De replacer le football dans son rôle social et sociétal, en garantissant l’accessibilité financière, en soutenant les clubs amateurs, en luttant contre les dérives spéculatives et en réaffirmant que le sport est un bien commun, pas un produit de luxe.
- D’en faire un levier de transition, en utilisant la puissance médiatique du football pour promouvoir des comportements responsables, des innovations sobres, des infrastructures durables et des pratiques inclusives.
Autrement dit, la RSE ne serait pas un supplément d’âme, mais un moyen de réconcilier le football avec ce qui fait sa force : le lien social, l’émotion collective, la fête populaire. Sans cette transformation, la Coupe du monde restera un symbole de démesure, de cynisme et d’irresponsabilité. Avec elle, elle pourrait redevenir un événement qui rassemble sans détruire, qui inspire sans tromper, et qui laisse autre chose qu’une facture carbone et financière.
C’est le modèle économique qu’il faut remettre en cause. Dans sa conception actuelle, il produit mécaniquement des dérives économiques, sociales et climatiques. Rien d’étonnant : il a été conçu pour maximiser les flux financiers, pas pour minimiser les impacts.
Qu’on ne dise pas que c’est impossible pour une grande compétition sportive d’envergure internationale : des progrès conséquents ont été réalisés pour les Jeux Olympiques, qui ont mis la maîtrise des impacts au cœur des décisions. Même si beaucoup reste à faire, il y a là des bonnes pratiques qui ne demandent qu’à être reprises (voir : « La politique d’impact des Jeux olympiques de Paris 2024 : médailles d’or et de plomb »).
A l’image de tous les grands évènements sportifs internationaux comme les Jeux Olympiques, la Coupe du monde de football doit repenser son modèle pour que la passion du sport et la fête populaire soient compatibles avec les urgences sociales, sociétales et environnementales. En attendant, le ballon rond de la Fifa roule, roule et multiplie les dollars tout en alimentant la crise géopolitique et environnementale.
Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE
Pour aller plus loin :
Le rapport qui fait référence sur l’empreinte environnementale : Dr Stuart Parkinson, Samran Ali and Freddie Daley, « FIFA’s Climate Blind Spot : the men’s world cup in a warming world », Scientists for Global Responsibility (SGR), Environmental Defense Fund and Cool Down Report, July 2025
Crédit image : Je trouve la photographie en tête de cet article magnifique. Elle illustre parfaitement le contenu de mon article. Je ne connais ni son auteur, ni son origine… Si vous avez des informations à ce propos, je suis preneur…
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[1] “FIFA World Cup 2026 : socioeconomic impact analysis”, march 2025
[2] Bastien Drut, « Coupe du Monde 2026 : quel impact économique réel ? », Club Patrimoine, 21 mai 2026
[3] Dario Silic, « La Coupe du Monde de la FIFA 2022 au Qatar est-elle rentable ? », 6 décembre 2022
[4] Dennis Coates, « World Cup Economics: What Americans Need to Know about a US World Cup Bid », 2017
[5] « Comprendre l’impact économique de l’organisation de la Coupe du Monde de la FIFA », Angelou Economics, 1er décembre 2022
[6] Chiffres cités par La Tribune Dimanche, 7 juin 2026
[7] « L’inflation spectaculaire des billets du Mondial 2026 déclenche un scandale inédit chez les supporters », maroc-hebdo.com, 13 décembre 2025
[8] Libération, 29 janvier 2026
[9] « Coupe du monde 2026 : la Fifa annonce des billets à 51 euros pour les supporters », franceinfo.fr, 17 décembre 2025
[10] « The Pitch Report – how to win at the 2026 FIFA World Cup », Pitch Marketing Group, June, 2024
[11] « Coupe du Monde : l’âge d’or du foot business », Capital, 21 mai 2026
[12] Citée dans « Coupe du monde sous Trump : ‘Le consumérisme et le capitalisme à leur paroxysme’ », Reporterre, 11 mai 2026
[13] « Seule, la France est hors-jeu », La Tribune Dimanche, 7 juin 2025
[14] Cité par « 20 minutes », 10 mars 2026
[15] Le chiffre de 104 se réfère au nombre de matches qui auront lieu
[16] « Coupe du monde 2026 : Des réservations en dessous des prévisions », franceinfo, 6 mai 2026
[17] Meyssonnier, F., Mincheneau, M., « Le contrôle de gestion des clubs de football professionnel », 2013
[18] Cité par « Sud-Ouest, 4 mai 2026
[19] « Coupe du monde de football 2026 », Wikipédia, consulté en mai 2026
[20] “Coupe du Monde : l’âge d’or du foot business », Capital, 21 mai 2026
[21] « Football : la Coupe du monde 2026 sera probablement la plus polluante de l’histoire », Courrier international, 17 avril 2026. Voir aussi : « 2026 FIFA Men’s World Cup to be most polluting ever », SGR Report, July 2025.
[22] Cité par « Coupe du monde de football 2026. Quel impact sur l’environnement ? », Sud-Ouest, 7 juin 2026
[23] « Le Mondial 2026 s’annonce comme le plus polluant de l’histoire du football », Reporterre, 10 juillet 2025
[24] « Coupe du monde de football 2026. Quel impact sur l’environnement ? », op. cit.
[25] « Debout la Terre », France Inter, 20 mai 2026
[26] « Mondial 2026 : La démesure aux dépens du climat », La Presse, 24 mai 2026)
[27] Johani Carolina Ponce, « The 2026 men’s World Cup could be the dirtiest ever », April 13, 2026
[28] Cité dans « Mondial 2026 : La démesure aux dépens du climat », La Presse (journal canadien), 24 mai 2026
[29] Charlie King, « Can the FIFA World Cup 26 be sustainable ? », Sustainability Magazine, p. 138
[30] Rappelons qu’aux Etats-Unis, le seul « vrai » football est ce que nous appelons le football américain
[31] « Mondial 2026 : La démesure aux dépens du climat », op. cit.
[32] Cité par « Sud-Ouest, 4 mai 2026
[33] Los Angeles Times, June 5th 2026
[34] « Football : à quoi ressemblera la coupe du Monde 2026 ? », Le Figaro, 13 octobre 2025, p. 14
[35] « Coupe du Monde 2026 : alerte climatique », Le Figaro, 13 décembre 2024, p. 12
[36] « Coupe du Monde 2026 : alerte climatique », op. cit.
[37] Selon les auteurs du réseau SGR, ce type d’alliance donne une visibilité et une légitimité accrues à un des plus gros producteurs mondiaux d’énergies fossiles, renforçant indirectement ses ventes. Ils estiment que cette exposition médiatique pourrait entraîner, à l’échelle mondiale, 29,95 tCO2e liées à l’activité d’Aramco en 2026.
[38] A la fin du Second Empire, Le Monde Illustré consacre un article de présentation à un mystérieux sport pratiqué outre-Manche. Il s’agit de courir après un ballon pendant quatre heures en violentant le plus possible l’équipe adverse. Son nom ? Le « football ». Héritier de la soule française et du « street football » des îles britanniques, le football anglais au mitan du XIXe siècle se pratique désormais dans un cadre de sociabilité donné, un « club », lui-même représentant le plus souvent une université, et selon des règles strictes et définies. Codifié et « civilisé », le football populaire devient un « sport » à part entière, l’effort physique se voulant, selon les préceptes en vigueur dans l’Angleterre du XIXème siècle, une façon de régénérer le corps comme l’esprit. C’est dans ce contexte que la France regarde de l’autre côté du Channel et fait la description de ce jeu nouveau, qu’elle considère, comme de juste, « barbare ».
[39] « Arabie saoudite : pour les ouvriers, le Mondial de foot 2034 est un enfer », Reporterre, 14 mai 2025
[40] « La Marseillaise », 15 mai 2025
[41] Fifa, Chiffres clés, 2023 https://publications.fifa.com/en/annual-report-2022/tournamentsand-events/fifa-world-cup-quatar-2022/fifa-world-cup-qatar-2022-in-numbers/
[42] Fifa, Chiffres clés, 2023, op. cit.
[43] « Football : à quoi ressemblera la coupe du Monde 2026 ? », Le Figaro, 13 octobre 2025, p. 14
[44] « Football : à quoi ressemblera la coupe du Monde 2026 ? », op. cit.
[45] Voir Libération, 4 juin 2026
[46] Citée dans « Coupe du monde sous Trump : ‘Le consumérisme et le capitalisme à leur paroxysme’ », Reporterre, 11 mai 2026
[47] « Coupe du monde sous Trump », op. cit.
[48] Libération, 29 janvier 2026
[49] « Avatars 3D, IA, cybersécurité… Les coulisses très tech de la Coupe du monde de foot 2026 », Le Figaro, 1er mai 2026


