Derrière la mise en Seine, des impacts durables et profonds

Les Jeux olympiques de Paris 2024 sont-ils socialement responsables ?

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Dans l’économie d’impact, qui caractérise l’environnement d’aujourd’hui, les acteurs sont attentifs à identifier, mesurer et piloter leurs impacts, positifs ou négatifs, de court ou long terme, sur leurs parties prenantes. Les Jeux Olympiques de Paris 2024 en présentent un exemple emblématique et paradoxal : une démarche extrêmement accomplie, charpentée, responsable et exemplaire sur certains aspects et un vide abyssal sur d’autres aspects, curieusement laissés en jachère. 

Je vous propose ici une analyse des impacts des Jeux sur l’ensemble des composants du développement durable : économique, social, sociétal, territorial, environnemental et de gouvernance, avant de conclure par quelques propositions… pour une prochaine édition !

En septembre 2017 à Lima (Pérou), Paris était officiellement investie ville hôte des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024. Entre cette désignation et la cérémonie d’ouverture prévue vendredi 26 juillet 2024, la capitale française a mis les bouchées doubles pour se transformer et accueillir le plus grand évènement sportif de la planète : les Jeux olympiques (26 juillet-11 août) et paralympiques (28 août-8 septembre).

Cet événement constitue une plateforme idéale pour expérimenter les principes de l’économie d’impact (voir : « La CSRD marque l’entrée dans l’économie d’impact »).

 

Impact économique : encore très incertain

Depuis la présentation de la candidature de Paris, la promesse des organisateurs est : « Les jeux financent les jeux ». En d’autres termes, les contribuables ne seront pas mis à contribution. Cet équilibre financier nécessite de comparer les coûts (le budget) de l’événement à ses recettes induites (retombées ou impacts économiques). Mesurer l’impact économique n’est pas simple car il faut apprécier le surcroît d’activité, d’injection nette dans l’économie, du fait de l’accueil de l’évènement par rapport à une situation sans événement.

Dans le domaine de l’impact économique, une étude fait référence, celle du Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges[1]. Cette étude a été réactualisée plusieurs fois au fil de l’avancée du projet et se concentre sur les retombées au niveau de la région Île-de-France. Dans le scénario le plus optimiste, les retombées s’élèveraient à 11,1 milliards d’euros sur la période 2018-2034. Dans celui plus pessimiste, à 6,7 milliards d’euros sur la même période. Voici un graphique qui synthétise les conclusions de la dernière itération, publiée en mai 2024 :

Source : Centre de droit et d’économie du sport (CDES) : Étude d’impact ex-ante des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, mai 2024

Les points forts de cette approche 

1) Comme toute étude d’impact bien conçue, elle embrasse tout le cycle de vie du projet. En fait, cette étude doit courir sur dix-sept ans (2017 à 2034). « On a intégré la phase de préparation (2018-2023), qui est marquée par des dépenses de construction. Puis une phase de déroulement (2024) qui est marquée par les dépenses de l’organisation même des Jeux, et enfin une phase mesurant l’impact sur 2025-2034 pour l’héritage, » explique l’économiste Christophe Lepetit, responsable de l’étude pour le CDES[2].

2) Elle se prête à des réactualisations au fil du projet. Ainsi, dès 2015, avant l’attribution des Jeux, une première itération de l’étude estimait l’impact de cet événement mondial à 8,1 milliards d’euros en scénario intermédiaire. La proximité de cette prévision avec l’itération de mai 2024, à savoir 9,0 milliards (incluant les effets dus à l’inflation), est plutôt gage de sérieux.

3) Elle permet de distinguer les trois composantes principales de l’impact : l’organisation (3,8 milliards dans le scénario intermédiaire), la construction (2,5 milliards) et le tourisme (2,7 milliards). La comparaison entre les scénarios bas et haut montre que l’incertitude pèse surtout sur la composante tourisme, plus difficile à maîtriser. Une très large partie de l’impact est concentrée sur les phases de préparation (construction des infrastructures) et de déroulement (organisation), plus aisées à prévoir.

4) Elle repose sur des données vérifiées et recoupées, qui émanent directement de l’organisation des Jeux, mais aussi sur des données publiques robustes comme celles de l’Insee et de l’Office de tourisme.

5) Elle tient compte des effets rebond. « Un effet d’éviction a été pris en compte. On a dégradé l’impact touristique de plus de 20 % pour intégrer l’éviction touristique », explique Christophe Lepetit, qui fait référence aux touristes qui auraient pu se rendre à Paris mais ont été découragés par les difficultés (réelles ou supposées) de circulation, de logement, d’affluence exceptionnelle, de hausse des prix et d’insécurité (ex : crainte du terrorisme). La difficulté de la mesure de cet effet d’éviction tient d’une part à la nécessité de distinguer les annulations des simples reports et d’autre part à la forte composante psychologique de ces impacts.

Les points faibles de cette approche 

1) La mesure des impacts est limitée géographiquement : l’étude calcule l’impact sur l’économie uniquement de la région francilienne où se dérouleront la plus grande partie les épreuves.

2) Tous les effets rebond n’ont pas été intégrés. Contrairement à l’éviction touristique (voir ci-dessus), l’éviction économique n’a pas été prise en compte car « à ce stade nous n’avons pas assez d’éléments pour la prendre en compte ex ante », comme le précise Christophe Lepetit. C’est dommage car ces effets sont très loin d’être négligeables lorsqu’on écoute les entrepreneurs et les commerçants d’Ile de France. J’y reviens plus loin, dans la section « limites de la démarche et propositions ».

Un relatif consensus s’établit sur le fait que les impacts économiques se réduisent au fur et à mesure que l’événement se rapproche. Au moment de la présentation de la candidature de Paris comme ville-hôte, le budget était minimisé à 6,8 milliards d’euros et les retombées attendues sur l’économie étaient maximisées à 10,7 milliards d’euros. L’équation était donc clairement gagnante. Ce dernier chiffre résultait de l’estimation haute de la première étude d’impact du CDES, qui chiffrait déjà trois scénarios : le plus bas à 5,3 milliards d’euros, l’un central à 8,1 milliards d’euros, et le plus haut à 10,7 milliards d’euros. « Il s’agit du scénario qui permet d’optimiser l’impact économique à la condition de se donner les moyens de minimiser les fuites hors circuit (importations, prestations extérieures…) et de maximiser à l’inverse le cycle de dépenses / revenus à l’intérieur de la région, » argumentait alors le CDES[3]. Retenir ainsi systématiquement les hypothèses les plus favorables aide à gagner la compétition mais n’est pas une façon de valoriser les démarches de RSE comme la transparence et le respect des parties prenantes.

La menace d’un choc budgétaire

Les JO font-ils peser un risque de dépassement budgétaire important ? Le simple examen du passé conduit à le soupçonner, comme en témoigne ce schéma :

Source : Libération, 2 janvier 2024

On peut aussi rappeler une étude de l’Université d’Oxford portant sur les JO de 1960 à 2012, qui montrait qu’en moyenne les budgets des Jeux Olympiques dérapent à la hausse de 179% !

D’ailleurs, la sobriété financière avait fortement pesé en faveur du choix de Paris lors de la sélection par le CIO en 2017. « A l’époque cet engagement séduit le CIO, encore sous le choc des fastes des Jeux d’hiver de Sotchi en Russie, en 2014, où la facture avait atteint la somme astronomique de 37 milliards d’euros »[4].

Pour l’heure, en juin 2024, le budget des Jeux est officiellement de 8,9 milliards d’euros, et non plus 6,8 milliards comme évalué à l’origine, et certains économistes estiment un coût final entre 10 et 12 milliards d’euros. En juillet 2023, la Cour des Comptes a dénoncé la « sous-estimation évidente du budget initial » de l’événement et la menace de dépassements qui devront être supportés « par le contribuable ». En avril 2024, Pierre Moscovici, son président, a chiffré à 5 milliards d’euros le coût des Jeux olympiques de Paris 2024 pour les finances publiques. Cela montre que le slogan maintes fois brandi « Les Jeux financent les Jeux » est une contre-vérité. A noter que l’État (lire : le contribuable) se porte garant auprès du CIO, comme l’exige la règle, à hauteur de trois milliards d’euros.

D’après le cabinet Asterès, les dépenses publiques totales pour l’organisation des Jeux s’élèveraient à 5,2 milliards d’euros, pour un budget total de 11,8 milliards d’euros. En stimulant l’économie, les dépenses publiques génèreraient 5,3 milliards d’euros de recettes fiscales et sociales[5]. D’après ce cabinet, si on intègre l’impact des Jeux sur le tourisme ou l’attractivité du pays (ce que ne fait pas son étude), il est probable que les recettes publiques liées à l’évènement soient supérieures aux dépenses. S’agit-il d’une probabilité ou d’un vœu pieu ?

Les JO 2024 tiennent-ils leur promesse d’organiser des Jeux dans la sobriété budgétaire ? Oui, selon l’étude de Sylvain Bersinger, chef économiste au sein du cabinet Asterès, publiée dans Variances, la revue des anciens de l’ENSAE. Cette étude s’adosse aux données historiques de Wladimir Andreff qui intègrent les dépenses d’infrastructures pour les 9 dernières éditions des JO (depuis Séoul en 1988). Puis, elle ramène les valeurs monétaires en euros de 2024 et ajuste le budget en fonction du nombre d’épreuves (qui reflète une complexité croissante). Ainsi, le coût moyen des neuf éditions passées atteint 20,5 milliards d’euros (13,5 milliards d’euros en enlevant Pékin et Rio, dont les coûts étaient particulièrement élevés), près du double du coût attendu de Paris 2024 (11,8 milliards d’euros). Les Jeux d’Atlanta sont, depuis 1988, ceux qui ont été les moins chers à organiser, suivis de Sydney et Paris[6].

Sylvain Bersinger, Coût des JO de Paris 2024 comparé aux 9 éditions précédentes à nombre d’épreuves et euros constants

Mais cette évaluation est peut-être optimiste. Si le budget (c’est-à-dire les coûts directs) s’établit finalement autour d’une valeur moyenne de 10 milliards et que les retombées (impact économique) sont proches du scénario médian de la dernière évaluation du CDES (9 milliards) ou pire, de celui plus pessimiste (6,7 milliards), l’équilibre s’est renversé : l’événement n’est pas globalement profitable pour l’économie française.

Une tendance à la surestimation des retombées positives

En effet, le scénario médian du CDES, soit 9 milliards, est présenté par beaucoup comme surévalué. Jean-Pascal Gayant, professeur des Universités en Sciences Économiques, spécialiste de l’économie du sport estime, dans une autre étude à paraître, que l’impact sera plutôt « de l’ordre de 4 milliards d’euros à court terme ». Emmanuel Macron lui-même a récemment évoqué « plus de 6 milliards d’euros » induits par les Jeux, grâce à la mobilisation de 2.200 entreprises retenues dans le cadre des marchés[7].

Un autre relatif consensus s’établit sur le fait que les grands événements sportifs ont un impact économique relativement faible, surtout lorsqu’ils se déroulent dans une zone géographique déjà touristique (plus de 40 millions de touristes visitent Paris chaque année, régulièrement sacrée « première destination touristique mondiale ») et déjà bien dotée d’équipements sportifs, ce qui est le cas de Paris et de l’Ile de France. Dans le cas de Londres, « aucune étude ne montre par exemple que les Jeux olympiques aient eu le moindre impact macroéconomique durable », relève Oddo BHF. Jean-Pascal Gayant, qui était membre du comité scientifique de l’observatoire de l’économie du sport (rattaché au ministère des Sports) à l’époque de l’Euro 2016, estime que l’impact de ce dernier événement, qui s’est déroulé pour l’essentiel au Stade de France était seulement de 1,2 milliard d’euros. Aux Jeux de Sydney en 2000 une étude ex-ante estimait qu’un accroissement de la consommation totale de 2,5 milliards d’euros aurait lieu. Mais « finalement, elle a été réduite de 2,1 milliards de dollars », relate Jean-Pascal Gayant s’appuyant sur l’étude CREA/Arthur Andersen. En outre, aucune augmentation du tourisme n’a été observée postérieurement aux Jeux.

Les montants en jeu apparaissent considérables… mais ne le sont pas une fois ramenés à la maille de l’économie française. Ainsi, les 9 milliards d’euros estimés dans le scénario central du CDES ne représentent jamais que 0,3 % du produit intérieur brut (PIB) de la France[8]. La note sur l’impact économique des Jeux publiée début février 2024 par le cabinet Asterès et mentionnée ci-dessus estime que les Jeux devraient générer une valeur ajoutée de 9,8 milliards d’euros, soit 0,4 % du PIB français. C’est un apport appréciable sans être considérable, pour une année dont la prévision de croissance est de 0,9 % selon la Banque de France.[9]

Pour cette raison, les financiers – souvent plus prudents que les économistes – n’envisagent pas un impact fort des Jeux 2024 sur la croissance de la France. Le gouvernement français mise sur une progression d’1 % du PIB sur toute l’année. « On ne va pas gagner un point de croissance grâce aux Jeux », consentait Christophe Lepetit (CDES), auprès de l’AFP. L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a récemment anticipé un « léger pic de croissance » au troisième trimestre (+0,3 %) « en raison de l’effet tourisme lié aux Jeux olympiques ». Fermez le ban !

L’impact micro-économique

Il est tout aussi utile d’examiner l’impact sur un plan plus micro-économique, par exemple par secteurs d’activité. Avant les Jeux, ce sont les entreprises du BTP qui ont le plus tiré profit de l’événement, du fait de la phase de construction. Même si un point fort de la candidature de Paris était la disponibilité déjà assurée d’une grande partie des infrastructures sportives, certains aménagements ont été suscités par l’accueil de l’évènement, comme la rénovation de la marina de Marseille ou la réfection de la piste d’athlétisme du Stade de France, sans parler de la construction d’infrastructures d’accueil (ex : village olympique).

Pendant l’événement, « les secteurs du tourisme, des transports, des boissons et des biens de consommation » devraient avoir « un impact sectoriel plus marqué », analyse le groupe de conseil financier Oddo BHF, dans une étude transversale. C’est aussi le cas de la filière événementielle et du gardiennage – sécurité. Mais comme Paris est déjà une destination très courue, l’accroissement de l’activité touristique dans la capitale ne sera pas nécessairement spectaculaire. L’impact sera sans doute plus marqué pour des villes moins connues à l’international dans lesquelles se tiennent des épreuves olympiques, comme Lyon, Châteauroux ou Lille.

A une granularité plus micro-économique encore, les analystes financiers s’attendent à des surperformances chez JCDecaux (communication et mobilier urbain), Accor (hôtellerie), Sodexo (restauration collective), Adidas (équipementier), Unibail-Rodamco-Westfield (centres commerciaux) et Easyjet (transport aérien). Les entreprises qui fournissent de la main-d’œuvre ou encore celles qui gèrent des déchets verront aussi « des opportunités de chiffres d’affaires ».

Conclusion : l’impact économique est encore très incertain, même si des indices concordants me conduisent à penser à une sur-estimation des retombées positives, que seule l’étude « post-Jeux » permettra de confirmer ou d’infirmer.

 

Impact social : des progrès pour l’emploi, les conditions de travail et la parité

Les Jeux devraient générer environ 150.000 emplois dans des domaines variés tels que l’organisation d’événements, le tourisme, la restauration et la construction. Ce chiffre global résulte d’une étude réalisée début 2019 par le CDES (Centre de droit et d’économie du sport) et le cabinet de conseil spécialiste de l’emploi et de l’insertion Amnyos, sur l’impact des JO en termes d’emploi et qui, à notre connaissance, n’a pas été réactualisée.

La brochure d’évaluation de la Stratégie ‘Héritage & Durabilité’ de Paris 2024 (novembre 2023) mentionne 181.100 emplois directs mobilisés entre 2019 et 2024 sur l’organisation des Jeux, auxquels s’ajoutent 45.000 volontaires (bénévoles). La plus grande partie des 150.000 emplois projetés par le CDES et Amnyos résultait de l’organisation des Jeux (78.300), suivie de l’accueil du public (60.000), le solde plus modeste, étant liée à la construction des infrastructures (11.300 emplois).

En février 2024, à quelques mois du lancement des épreuves, 57% des entreprises interrogées dans la Grande consultation des entrepreneurs (GCE) estiment que les JO auront un impact positif sur l’économie française. En revanche, 24% pensent que cet événement aura des répercussions négatives et 16% affirment qu’il n’aura aucun impact[10].

Des objectifs ambitieux mais un déficit d’anticipation

Faire cette étude 5 ans avant l’événement avait un mérite : permettre d’anticiper. « On s’y prend suffisamment tôt pour se préparer, indique Marie Barsacq, la directrice impact et héritage de Paris 2024. On a repéré les métiers en tension, pour orienter les formations et les services publics de l’insertion et de l’emploi »[11]. On savait par exemple qu’il faudra 30.000 personnels de sécurité privée. Et pourtant, 5 ans après, force est de constater que les emplois sont loin d’être tous pourvus, notamment pour ces compétences d’agents de sécurité.

Une charte sociale a été conclue avec les syndicats et les organisations patronales en 2018 – une première dans l’histoire des Jeux Olympiques. L’objectif est d’utiliser les Jeux comme un tremplin pour les petites entreprises, les entreprises sociales et les chômeurs de longue durée grâce à la formation, à des emplois de qualité et à des parcours de carrière pour les populations locales et les groupes vulnérables.

La stratégie pour l’emploi est la suivante :

  • au moins 10 % des heures de travail générées par les marchés publics réservées à des personnes éloignées de l’emploi, alternantes ou résidentes des QPV (clause négociée avec Solideo, la Société de livraison des ouvrages olympiques, qui supervise la construction des équipements) ;
  • des journées de recrutement intitulées « Du stade vers l’emploi », au cours desquelles les demandeurs d’emploi peuvent montrer aux recruteurs leurs compétences non techniques dans un cadre informel avant de passer des entretiens en mode job dating ;
  • une plateforme web spéciale (EMPLOIS 2024), résultant d’un partenariat avec France Travail, qui répertorie tous les emplois liés aux Jeux sur l’ensemble du territoire français (sport, tourisme, événementiel, hôtellerie-café-restauration, construction, sécurité, nettoyage et propreté, transport et logistique…) et sert de guichet unique pour rapprocher entreprises et candidats, lesquels peuvent également accéder à toutes les formations dont ils ont besoin[12]. Début 2024, plus de 4.000 postes étaient recensés et disponibles sur la plateforme[13].

Un impact social, mais aussi culturel

Ces initiatives ont un fort contenu (et impact) culturel. Par exemple, les journées de recrutement intitulées « Du stade vers l’emploi », mentionnées ci-dessus constituent une occasion de tester de nouvelles formes de recrutement sans CV, en valorisant les compétences liées ou promues dans le cadre de la pratique sportive et qui sont transférables dans le monde professionnel : l’esprit d’équipe, la persévérance, la réactivité, la communication ou encore la capacité à être force de proposition. Le sport peut ainsi être mobilisé comme outil de repérage de ces compétences transverses. Pour y participer, les demandeurs d’emploi n’ont pas besoin de diplôme ni de qualification. A fin 2023, 8.200 demandeurs d’emploi ont été accueillis et mis en relation avec près de 1.500 entreprises. En 2022, 39% des demandeurs d’emploi concernés ont retrouvé un emploi un mois après leur participation au job dating et 67% six mois après[14]. Ces taux de retour à l’emploi, très honorables, démontrent la pertinence de la démarche.

La charte sociale, adoptée le 19 juin 2018 par Paris 2024, la Solideo, les entreprises, collectivités et représentants de tous les partenaires sociaux, est une référence en matière sociale pour tous les acteurs mobilisés dans le cadre de la préparation et l’organisation des Jeux. Le Comité de la Charte Sociale est co-présidé par Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT et Dominique Carlac’h, qui fut deux fois candidate à la présidence du Medef, en 2018 et en 2023, présidente de sa commission Nouvelles responsabilités entrepreneuriales et fut membre de l’Equipe de France d’Athlétisme.

A la question de savoir si ces Jeux olympiques sont socialement responsables, Bernard Thibault répond dans son interview à la Tribune Dimanche du 4 février 2024 : « Jamais assez. Mais, et c’est une première, ils s’organisent avec des objectifs sociaux. Nous avons organisé en amont une charte de 16 engagements à suivre. (…) Et les résultats sont là. Certes il y a eu 164 accidents du travail, mais c’est 4 fois moins que sur le reste des chantiers en France. Nous espérons que cette méthode sera une source d’inspiration pour les prochains grands événements sportifs, les JO, mais pourquoi pas la Coupe du monde de football ».

Le sport comme vecteur de changement social

Paris 2024 soutient plus de 1.100 projets sociaux à hauteur de près de 48 millions d’euros. Ces projets utilisent le sport comme vecteur de changement au quotidien, favorisant l’accès à la pratique sportive pour les femmes et les personnes en situation de handicap, ainsi que l’impact positif du sport sur l’éducation, l’égalité, l’inclusion et l’intégration au travail.

Deuxième édition des Olympiades féminines organisée par Alice Millat à Monaco en1922 – épreuve du 74m haies – BNF

En matière de parité, les Jeux de Paris reviennent de loin : la misogynie notoire de son fondateur, Pierre de Coubertin, la proportion de femmes égale à 2% lors des Jeux de Paris en 1900 et à 4% lors de ceux de 1924. Le CIO a décidé du principe de parité dès 2015, si bien que Paris 2024 est présenté comme « les premiers jeux paritaires de l’histoire ». Des progrès significatifs avaient été engrangés aux Jeux de Tokyo en 2020, les Jeux les plus équilibrés en termes de représentation hommes-femmes, avec 48 % de concurrentes en lice. Paris 2024 a attribué le même nombre de places aux sportives et aux sportifs, et la moitié des 10.500 athlètes seront des femmes, comme le rappelle Marie Sallois, directrice du CIO chargée de la durabilité. De plus, 28 des 32 sports inscrits au programme auront le même nombre d’épreuves féminines et masculines. Les Jeux comprendront également un nombre record de 20 épreuves mixtes. Mais ces progrès cachent en partie l’essentiel, le fait par exemple, qu’aujourd’hui seules deux femmes dirigent une fédération olympique[15].

 

Impact sociétal : un modèle exemplaire qui mérite la médaille d’or

« Mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité », voilà l’objectif de l’olympisme, d’après la charte du Comité International Olympique. La promesse est-elle tenue ? Bien sûr, on pourrait toujours mieux faire… Mais en comparaison des grands événements sportifs ou culturels, ou plus largement, des politiques RSE des entreprises, Paris 2024 a mis la barre très haut sur le volet sociétal et a engrangé des résultats probants, dès avant la compétition. Le sociétal est sa médaille d’or. C’est d’autant plus remarquable que ce volet est souvent le parent pauvre des politiques d’impact.

Les Jeux Olympiques et Paralympiques sont une gigantesque fenêtre ouverte sur le monde. Avec 4 milliards de téléspectateurs attendus, 13,5 millions de spectateurs, 206 nations représentées, 13 millions de billets vendus, 26.000 personnels médias accrédités, c’est l’évènement le plus regardé au monde. En comparaison, la coupe du monde de football ne représente qu’un 1/10ème de sa visibilité. L’impact des Jeux passe donc beaucoup par les messages qu’ils véhiculent et les valeurs qu’ils incarnent auprès de cette large audience mondiale. Par ailleurs, ils peuvent jouer un rôle structurant d’accélérateur pour augmenter la pratique sportive, développer l’inclusion par le sport, renforcer l’insertion sociale de publics éloignés du marché du travail.

Messages et valeurs : élitisme, nationalisme et marchandisation

Sur le premier aspect (messages et valeurs) on peut regretter l’accent mis sur la performance au sens de l’élitisme, au détriment de l’ampleur de la participation sportive, des moments de communion et de partage. Faut-il plutôt célébrer l’hyper-performance de quelques athlètes surentraînés ou la capacité à mobiliser la généralisation des pratiques sportives du quotidien dont on connaît les bénéfices sociétaux en matière de santé, de bien-être et de longévité ? Malgré les promesses d’inclusivité, ces JO ne marquent pas de rupture, ni même d’inflexion par rapport aux précédentes éditions : le scintillement des médailles (d’or, d’argent…), le rappel obsessionnel de la volonté d’intégrer « le top 5 des médailles », l’accent placé sur des talents et individualités exceptionnels l’emporte sur l’esprit de Coubertin (« l’important, c’est de participer »)… et de Léo Lagrange (le développement social par le sport).

Dans le même esprit, on peut regretter la persistance de l’esprit nationaliste étroit, qui a tendance à privilégier le champion français au détriment de tous les autres. Comme si on ne pouvait pas être patriote sans être nationaliste ! Loin de remplacer la guerre, comme l’espéraient les pères fondateurs, les jeux olympiques ont ajouté une compétition nationaliste. Pour George Orwell, « le sport c’est la guerre, les fusils en moins ».

 On a du mal aussi à faire abstraction de la démesure et la gabegie financière, l’étalage d’argent. Stéphane Troussel, président du conseil général de Seine-Saint-Denis, affirme que les critiques contre le sport business sont légitimes « mais n’oublions pas les valeurs de paix, d’amitié entre les peuples, de dépassement de soi »[16]. Oui mais n’oublions pas non plus l’un des grands coureurs de l’histoire, le Tchèque Émile Zatopek, qui répétait souvent que « un athlète ne peut pas courir avec de l’argent dans ses poches. Il doit courir avec de l’espoir dans son cœur et des rêves dans sa tête ». Certes, Paris 2024 a mis en place un dispositif pour irriguer positivement la société, mais sans changer cette culture élitiste, ce fonds nationaliste et cette marchandisation excessive.

Irriguer positivement la société

Comme le fait remarquer Clarisse Martorana, Paris 2024 privilégie l’inclusion sociale : « une de leur principale valeur est de mettre en avant la diversité ainsi que la promotion de l’inclusion sociale. Cela signifie garantir un accès équitable aux Jeux pour tous, en veillant à ce que les infrastructures soient adaptées à tous, que les événements soient accessibles à tous les niveaux de revenu et que les bénéfices économiques des Jeux profitent également aux communautés les plus vulnérables. L’inclusivité concernant les athlètes est également une priorité : diversité culturelle, égalité hommes/femmes, religions, ethnies, etc. La promotion de la « paix » fait partie de l’événement avec la solidarité à travers le sport »[17].

Jeux Olympiques – la jeune pongiste française Prithika Pavade, issue de l’immigration, championne de tennis de table en février 2024

Cette volonté de créer des impacts sociétaux positifs de façon aussi large et inclusive que possible est à mon sens le principal point fort de la politique d’impact de Paris 2024. Cette ambition repose sur un fonds de dotation pour l’innovation sociale, créé en 2019. Le programme « Impact 2024 » soutient des projets qui utilisent le sport pour promouvoir la santé, le bien-être, l’éducation, l’inclusion, l’égalité et un meilleur environnement[18]. Un bilan provisoire (à juillet 2023) faisait état de plus de 1.000 projets, qui se sont partagé les 38,7 millions d’euros de financement distribués depuis 2020 et quelque 3,1 millions bénéficiaires, les clubs et organisations sportives ayant mis en place des programmes spéciaux pour mobiliser et soutenir les participants, qu’il s’agisse de personnes en situation de handicap, de jeunes filles inactives vivant dans des zones défavorisées, de personnes âgées ou de détenus[19].

Un effort qui mérité d’être salué, est l’utilisation du levier des Jeux pour renforcer les liens entre les activités sportives et l’éducation. Au travers de l’objectif « Augmenter l’activité physique et sportive de la maternelle à l’université », le label « Génération 2024 » a été créé pour développer et renforcer les passerelles entre le mouvement sportif et les communautés éducatives : 8.700 écoles et établissements ont été labellisés (14% des établissements français), dont 1.542 dans les quartiers de l’éducation prioritaire (18% des établissements labellisés) ; 4 millions d’élèves et étudiants sont concernés (2,3 millions d’élèves et 1,7 millions d’étudiants) soit un peu moins de 27% du total des élèves et étudiants français, ce qui est considérable[20].

Le passage à l’échelle du mécénat

Un autre point sur lequel les Jeux 2024 se distinguent est l’utilisation à grande échelle et de façon anticipée du levier mécénat. Afin de soutenir ses ambitions sociales et environnementales et de les décliner opérationnellement, Paris 2024 a souhaité mettre en place un outil dédié : le Fonds de dotation Paris 2024. Ce dernier est le premier outil destiné au mécénat à être développé par un Comité d’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques en amont des Jeux et non à l’issue de leur organisation.

Créé dès 2019, ce fonds a pour mission d’accompagner et de soutenir des projets d’intérêt général qui utilisent le sport à des fins d’impact social et environnemental sur tout le territoire national. Le nombre de bénéficiaires est évalué à plus de 4,5 millions, dont 42% de femmes et 12% de personnes en situation de handicap auxquels s’ajoutent 20,5 millions de bénéficiaires indirects (prévisionnel). Entre 2020 et 2023, 1.100 projets ont été soutenus avec un effet levier conséquent : pour 1 € versé par le Fonds de dotation, 1,87€ est levé auprès de co-financeurs. 57% des projets se sont déployés en Quartiers prioritaires de la Politique de la Ville (QPV). Quelque 227 projets déployés en Seine-Saint-Denis entre 2020 et 2023 ont été lauréats, soit plus de 20% des projets soutenus[21].

Paris 2024 ne seront pourtant pas des Jeux populaires

Paris a déjà fait preuve de ses capacités à organiser des Jeux populaires. Les Jeux Olympiques de 1924, organisés à Paris pour la deuxième fois de son histoire ont connu un réel succès populaire : plus de 600.000 spectateurs dans les tribunes, des bénéfices économiques importants avec l’essor des ventes de produits dérivés, tels des vases, éventails, briquets, cendriers ou encore timbres et cartes postales. S’y ajoute une large couverture médiatique avec la présence de plus de 1.000 journalistes. Pour la première fois, l’événement était diffusé en direct à la radio[22].

Les Jeux de Paris 2024 vont-ils poursuivre cette tradition ? Ils étaient présentés au départ comme « un événement très populaire », mais cet atout a été contesté dès la mise en vente des premiers billets, dont certains à plusieurs centaines d’euros. L’expression « Jeux populaires » n’était-elle pas une erreur de communication ? Le Comité d’organisation (Cojo) fait valoir que des places à quelques dizaines d’euros sont accessibles pour certaines épreuves et que 900.000 billets gratuits seront distribués par l’Etat et les collectivités locales. Amélie Oudéa-Castéra, ministre des sports et des Jeux olympiques et paralympiques indique dans une interview : « Je ne pense pas qu’il faille parler de marchandisation. Les places aux tarifs les plus élevés s’adressent, c’est vrai, à une certaine catégorie sociale. Mais elles sont contrebalancées par l’effort accompli avec ce million de places à 24 € et avec la moitié des places à 50 € ou moins. Un engagement renforcé par la billetterie populaire et ses 400.000 billets gratuits. Tout est contrasté. Les billets plus chers nous permettent de proposer des tarifs accessibles »[23].

Le prix moyen des places pour les JO 2024 est de 90 euros d’après Pierre Rondeau, professeur d’économie à la Sports Management School, ce qui est à peu près équivalent (taux de change et inflation compris) au tarif de Londres 2012[24]. D’après les chiffres publiés par le quotidien Libération, la recette moyenne par billet est effectivement légèrement inférieure à Londres 2012, équivalente à Sydney 2000, mais très largement supérieure à celles des autres éditions des JO depuis 1984.

Source : Libération, 2 janvier 2024

Un soutien populaire qui s’érode

Comme le relève un article bien documenté du Huffington Post sur « ces promesses de candidature déjà abandonnées », « entre le projet de candidature développé pour convaincre le CIO et la réalité que vivront des milliers d’athlètes et des millions de spectateurs, quelques différences notables sont déjà apparues »[25]. Alors que le dossier de candidature prévoyait que « tous les détenteurs de billets pourraient voyager gratuitement sur l’ensemble du réseau d’Île-de-France le jour de la compétition concernée », cela ne sera finalement pas le cas. L’instance qui organise les transports franciliens, Île-de-France Mobilités (IDFM), présidée par la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse (LR), a longuement argumenté avec le gouvernement pour demander un financement supplémentaire. Mais la gratuité pour les quelque 10 millions de spectateurs n’est plus au goût du jour : une tarification spécifique pour les visiteurs des JO a été élaborée, qui va à rebours de la promesse : non seulement leurs déplacements ne seront pas gratuits mais ils seront plus chers que d’ordinaire.

Le soutien de l’événement de la part des Français est loin d’être massif. D’après une enquête Odoxa, réalisée pour Winamax et RTL et publiée le 12 novembre 2023, 65 % des Français pensent que la tenue des Jeux olympiques en 2024 par Paris est une bonne chose, quand ils étaient encore 69 % en mars et 76 % en septembre 2021[26]. Mais c’est en Ile-de-France, où sera concentré l’essentiel des compétitions, que la perception du rendez-vous de l’été 2024 « atteint la cote d’alerte », prévient Odoxa : près d’un Francilien sur deux (44 %) considère désormais que l’accueil des JOP est une mauvaise chose, quand ils n’étaient que 22 % à exprimer cette même opinion en septembre 2021, souligne l’institut de sondage. Il juge que « la défiance est massive sur l’organisation ». Elle porte, avant tout, sur la capacité à mettre en œuvre les mesures suffisantes en matière de transports et de sécurité : 81 % des Franciliens, et 66 % des Français placent les premiers en tête de leurs craintes, et ils sont respectivement 73 % et 62 % à citer la seconde comme source d’inquiétude[27].

Il faut souligner cependant que ce phénomène d’érosion du soutien populaire, au fur et à mesure que l’événement se rapproche et que montent en puissance les nuisances, est un classique des grands événements sportifs. On l’a observé à Londres en 2012. Dans les mois qui précédaient, du scepticisme et des tensions ont pu exister et la ville avait connu le même genre d’événements qu’à Paris en 2023 et 2024, avec notamment des violences urbaines et des tensions sociales.

Amélie Oudéa-Castéra, ministre des Sports et des Jeux olympiques et paralympiques, a souhaité faire de l’événement « un élément de concorde nationale, dans un pays divisé ». Interrogée sur le « climat social préoccupant (émeutes, réforme des retraites[28]…) » dans lequel s’insèrent ces Jeux, elle répond : « Notre pays traverse des difficultés structurelles et des ondes de choc, mais j’ai la conviction que nous sommes capables de nous retrouver sur l’essentiel. Ces Jeux ne sont pas ceux d’un gouvernement mais ceux de tous les Français, des athlètes, des associations, du mouvement sportif. Je suis confiante dans le fait qu’il y aura une résilience et une volonté de rassembler les énergies pour réussir tous ensemble »[29].

Le choix des sponsors contredit parfois les valeurs de l’olympisme

Un autre sujet de controverses, comme souvent avec les grandes compétitions sportives, est celui du choix des sponsors. Par exemple, le 25 septembre 2023, Amélie Oudéa-Castéra a publié sur X (ex-Twitter) un long message élogieux à l’égard de Coca-Cola, l’un des sponsors majeurs des Jeux olympiques de Paris 2024, dans lequel elle épouse volontiers la communication de la multinationale. « Ils concourent à l’ambition que portent ces Jeux, notamment mettre au point un modèle vertueux de distribution des boissons pendant les Jeux olympiques et paralympiques, réduire au strict minimum l’usage du plastique à usage unique tant pour les spectateurs que pour les athlètes, et faire vivre à tous les Français la ferveur du relais de la flamme », félicite la ministre[30]. Or, selon l’organisation Break Free From Plastic, « au cours des cinq dernières années, The Coca-Cola Company est restée constamment le pire pollueur plastique au monde ». Ce « détail » absent de la publication de la ministre n’a pas échappé aux défenseurs du climat. Surtout, plus embarrassant pour le gouvernement, ce message laudateur intervient au moment où Bercy cherche à récupérer plus de 720 millions d’euros de la part de Coca-Cola. Selon des informations de L’Informé publiées ce même 25 septembre, Coca-Cola Europacific Partners France (CCEPF) fait l’objet d’un important redressement fiscal dont l’ampleur ne cesse de s’alourdir.

Les Jeux doivent éviter d’être une étape vers une société de surveillance

Autre controverse, l’utilisation de caméras de vidéoprotection (ou vidéosurveillance, selon votre point de vue) couplées à des dispositifs d’intelligence artificielle pour détecter des « comportements anormaux ». Ce déploiement, réalisé dans le cadre d’un dispositif exceptionnel contrôlé par la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) n’en constitue pas moins une atteinte à la vie privée et aux libertés publiques, alors même que le parquet national financier révèle que ses enquêtes n’ont pas permis « à ce stade » de déceler des « faits gravissimes de corruption ou de trafic d’influence »[31]. Ces dispositions ont fait l’objet d’un vote du Parlement (loi relative aux JO), malgré l’opposition de la Commission Consultative des Droits de l’Homme, qui dénonçait un texte « portant atteinte aux droits fondamentaux (et) trop attentatoire aux libertés pour être adopté ».

Une étape positive sur la voie de l’inclusion du handicap

En revanche, des efforts importants ont été réalisés pour l’inclusion des personnes en situation de handicap. D’abord, les « Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 » sont intégrés, même s’ils se succèdent : l’unité des deux compétitions en une bannière unique, l’organisation par un comité unique des Jeux Olympiques ET Paralympiques, et c’est une première, est l’expression d’un changement majeur : l’ambition d’une véritable inclusivité.

Ensuite, de nombreuses initiatives précédent les Jeux ont permis de cibler l’inclusion du handicap au sein des clubs. L’un des impacts potentiellement le plus puissant est la capacité des Jeux Paralympiques de modifier la représentation du handicap dans sa relation avec la performance, un enjeu culturel important pour l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap. L’un des indicateurs suivis par Paris 2024 : 65% des Français pensent que les Jeux Paralympiques de 2024 en France auront un effet positif sur le regard qu’ils portent sur les personnes en situation de handicap.

 

Impact territorial : l’ambition réussie des « Jeux de la France entière »

Les organisateurs ont réalisé un bel effort pour éviter que les JO de Paris ne se réduisent pas à un événement Parisien. Au contraire, la promesse lancée dès la phase de candidature était que les Jeux soient « ceux de la France entière ». Même si la plupart des épreuves ont lieu en Ile de France, beaucoup se déroulent dans plusieurs territoires de France : Marseille, Nice, Nantes, Lyon, Bordeaux, Tahiti. Le parcours du relais de la flamme a traversé 300 villes et plus de 70 départements et territoires.

Le Belem accompagne la flamme olympique d’Athènes vers Paris en avril 2024

Sobriété et réutilisation des infrastructures

Fidèle à son exigence de sobriété, Paris 2024 a utilisé au maximum des infrastructures existantes mais les nouveaux sites construits sont aussi pensés pour vivre après les Jeux de Paris 2024 et être utiles aux populations et collectivités locales après l’événement. La leçon des « éléphants blancs », ces infrastructures sportives laissées à l’abandon, faute d’entretien ou de moyens, toujours présentes dans les villes d’Athènes ou de Rio de Janeiro, a été retenue.

Quelques exemples : le site d’escalade du Bourget, le Centre aquatique de Saint-Denis ou encore le Village olympique. Le Centre Aquatique olympique de la Plaine Saunier, situé face au Stade de France, sera transformé en piscine municipale, dans un département paupérisé qui manque de façon criante d’infrastructures de loisirs tandis que le village des médias de Dugny sera reconverti en un écoquartier de 1.300 logements. Le Village olympique (village de Pleyel – Bords de Seine) accueillera (à partir de 2025) 6.000 habitants dans 2.800 logements dans un nouveau quartier de la Seine-Saint-Denis qui comportera 25 à 40% de logements sociaux, mais aussi une résidence étudiante, un hôtel, 6 hectares d’espaces verts, 120 000 m² d’activités, bureaux et services pouvant recevoir 6.000 salariés.

Orienter les retombées par la mobilisation du tissu de PME et des collectivités territoriales

Une approche micro des impacts économiques consiste à cerner leurs effets sur les territoires. Sur le budget total du Comité d’organisation des JOP, 2,5 milliards d’euros sont consacrés aux achats de fournitures et de services, qui vont irriguer l’activité des petites ou moyennes entreprises (PME) et prestataires en Ile de France mais aussi dans les régions. Ainsi, le quotidien Ouest France, qui s’est intéressé à l’impact dans les régions de l’Ouest relève : « Des entreprises situées dans l’Ouest vont, ou ont déjà aussi bénéficié de retombées positives grâce aux Jeux olympiques ». En effet, Paris 2024 a fait appel à « 98 fournisseurs en Bretagne, Pays de la Loire et Normandie dont 67 fournisseurs de rang 1 (ayant facturé Paris 2024 à fin mars 2024) pour près de 3,5M€ et 31 sous-traitants de rang 2 ou plus » a précisé le comité d’organisation à Ouest-France[32].

90 % des fournisseurs de Paris 2024 sont français et 75 % sont des PME. Ces dernières représentent les deux tiers des contrats attribués, avec 1.200 PME bénéficiaires. Il existe également un programme et une plateforme internet dédiés (ESS 2024) pour conseiller et soutenir les entreprises de l’économie sociale et solidaire, programme et plateforme qui seront maintenus après les Jeux.

Le label Terre de Jeux 2024, un dispositif unique dans l’histoire des Jeux, permet de valoriser « les collectivités territoriales qui œuvrent pour une pratique du sport plus développée et inclusive, de la commune à la région, en passant par les différents acteurs du mouvement sportif »[33]. Quelque 3.800 collectivités ont obtenu ce label.

Les incertitudes des effets territoriaux à long terme

L’impact territorial des Jeux reste cependant très difficile à estimer, du fait des difficultés à isoler le facteur “Jeux” de politiques d’aménagement du territoire plus globales. Associations et riverains s’inquiètent par exemple des éventuelles retombées négatives des Jeux sur leur territoire : les nouvelles infrastructures, couplées au projet du Grand-Paris Express ne vont-elles pas accélérer la gentrification du nord de Paris, à l’image de l’effet des Jeux sur le quartier de Stratford à Londres, en 2012 ?

 

Ceci est la première livraison d’un article en deux parties. La seconde partie aborde les impacts environnementaux et de gouvernance ainsi que les limites de la démarche d’impact de Paris 2024 et des propositions pour l’améliorer (voir : « La politique d’impact des Jeux olympiques de Paris 2024 : médailles d’or et de plomb »).

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

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Crédit image : Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 : visuel de la cérémonie d’ouverture

[1] Créé en 1978, le Centre de Droit et d’Economie du Sport s’est dès l’origine, inscrit dans une logique transversale et pluridisciplinaire (droit, économie, gestion) en vue de contribuer à la professionnalisation du secteur du sport et d’en accompagner les acteurs.

[2] Cité par « JO 2024. Un impact économique estimé à 9 milliards d’euros », Ouest France, 14 mai 2024

[3] Marion Dubois, « Jeux olympiques. 10,6 ou 4 milliards d’euros : pourquoi de tels écarts sur leur impact économique ? », Ouest-France, 27 avril 2024

[4] « Paris 2024 : l’ardoise cachée des JO », L’Express, 8 février 2024

[5] « Budget des JO de Paris : les jeux devraient financer (au moins) les jeux », Asterès, 5 p., 5 février 2024

[6] Sylvain Bersinger, « Les Jeux de Paris : peu chers comparés aux éditions précédentes et ‘gratuits’ pour les finances publiques », Variances, 14 mai 2024 https://variances.eu/?p=7963

[7] Marion Dubois, « Jeux olympiques. 10,6 ou 4 milliards d’euros », op. cit.

[8] Soit 2.639 milliards d’euros, selon l’Insee pour 2022.

[9] Challenges, 28 mars 2024. Cette étude ne prenait pas en compte l’impact des Jeux sur le tourisme ou l’attractivité du pays.

[10] « Les chefs d’entreprise dubitatifs sur l’impact économique des JO 2024 sur leur territoire », La Tribune, février 2024

[11] Alice Mérieux, « Paris-2024 : c’est promis, les JO seront socialement responsables », Challenges, 4 avril 2019

[12] https://emplois2024.fr/#/accueil

[13] Source : « Rapport Durabilité pré-Jeux ; Livrer des Jeux plus responsables », Rapport de synthèse de Paris 2024, mai 2024, 21 p.

[14] Source : « Rapport intermédiaire d’évaluation de la Stratégie ‘Héritage & Durabilité’ de Paris 2024 ; Axe stratégique ‘Bâtir l’héritage social et environnemental de Paris 2024’ », Rapport complet, Novembre 2023, 154 p.

[15] D’après William Gasparini, « JO Paris 2024 : une opportunité pour penser le sport », The Conversation, 28 août 2023

[16] Dans Libération, 18 mai 2024

[17] Clarisse MARTORANA, « Les Jeux Olympiques 2024 et la RSE », 6 mars 2024 https://diag26000.online/jeux-olympiques-2024-et-la-rse/

[18] Voir https://generation.paris2024.org/impact-2024

[19] « Paris 2024 s’efforce de maximiser l’impact socio-économique du sport », 17 juillet 2023 https://olympics.com/cio/news/paris-2024-s-efforce-de-maximiser-l-impact-socio-economique-du-sport

[20] Les chiffres de ce paragraphe proviennent du « Rapport intermédiaire d’évaluation de la Stratégie ‘Héritage & Durabilité’ de Paris 2024 ; Axe stratégique ‘Bâtir l’héritage social et environnemental de Paris 2024’ », Synthèse du rapport, Novembre 2023, 54 p.

[21] Les chiffres cités dans ce paragraphe proviennent du « Rapport intermédiaire d’évaluation de la Stratégie ‘Héritage & Durabilité’ de Paris 2024 ; Synthèse du rapport, op. cit.

[22] Les amateurs d’histoire ne peuvent manquer la remarquable exposition organisée au Palais de la Porte Dorée à Paris, « Olympisme, une histoire du monde », du 26 avril au 8 septembre 2024

[23] « Ce sont les jeux de tous les Français, interview d’Amélie Oudea Castera », La Croix Hebdo, 22 juillet 2023, page 15, propos recueilli par Benjamin Bousquet et Louis Faurent

[24] « Le financement privé en forme olympique », France Culture, Lundi 29 avril 2024

[25] « JO de Paris 2024 : à un an de la cérémonie d’ouverture, ces promesses de candidature déjà abandonnées », Huffinton Post, 26 juillet 2023

[26] Enquête Odoxa, réalisée pour Winamax et RTL et publiée le 12 novembre 2023

[27] « Paris 2024 : la perception des Jeux olympiques ‘atteint la cote d’alerte’ chez les Franciliens, selon un sondage », Le Monde, 13 novembre 2023

[28] On pourrait y ajouter aujourd’hui une dissolution hasardeuse aux effets dramatiques, suite aux élections européennes.

[29] « Ce sont les jeux de tous les Français, interview d’Amélie Oudea Castera », La Croix Hebdo, 22 juillet 2023, page 15, propos recueilli par Benjamin Bousquet et Louis Faurent

[30] « Jeux olympiques : les louanges de la ministre des Sports à Coca-Cola tombent au pire moment », Huffington Post, 26 septembre 2023

[31] « Des caméras intelligentes pour sécuriser les JO 2024 », Le Figaro, 13 septembre 2023

[32] « JO 2024. Un impact économique estimé à 9 milliards d’euros », op. cit.

[33] Voir https://olympics.com/fr/paris-2024/nos-engagements/prendre-part/terre-de-jeux-label

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