Le travail et l’entreprise, enjeux du duel des Présidentielles 2022

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Macron contre Le Pen, c’est « triste repetita, » titrait le quotidien Libération (10 avril 2022). Triste, certainement. Mais pas si « repetita » que cela : car si les acteurs sont les mêmes en 2022 que cinq ans auparavant, le décor et le scénario sont profondément différents.

On l’a vu dans l’article précédent : le travail et l’entreprise ne tiennent que très rarement le rôle d’un personnage principal dans la dramaturgie des campagnes présidentielles (voir : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles »). Qu’en est-il pour les Présidentielles de 2022 ?

Selon une enquête Viavoice pour le quotidien Libération sur le premier tour d’avril 2022, Marine Le Pen a capté 33 % des voix des ouvriers, contre 20 % pour Emmanuel Macron, ainsi que 36% des employés contre 21%. Elle apparaît ainsi comme la candidate du monde du travail. Mais attention, aux constats hâtifs : selon l’étude sortie des urnes de l’Ipsos, Emmanuel Macron tire également son épingle du jeu chez les professions intermédiaires avec 28% et quatre points d’avance sur Marine Le Pen. Il semble que les « macronistes de gauche » séduits en 2017 soient restés fidèles, ce qui explique pourquoi le candidat a conservé 75% des électeurs de cinq ans auparavant. Mieux encore, 67% de ses électeurs ont voté pour lui par adhésion. C’est plus que Jean-Luc Mélenchon (60%) mais moins qu’Éric Zemmour (81%).

Marine Le Pen apparaît aussi comme la candidate de ceux qui s’estiment laissés pour compte : parmi les électeurs qui se disent révoltés, 41% ont voté pour Marine Le Pen contre 5% pour Emmanuel Macron. Cette opposition tranchante remet au goût du jour 20 ans après, la confrontation de 2002 entre « la France d’en-bas » et « la France d’en-haut ». Elle structure désormais le débat politique, qui cristallise de plus en plus des émotions parfois violentes.

Dans l’article précédent, nous avons vu comment E Macron est tombé dans le piège du pouvoir d’achat, thématique préférée de son adversaire, pour avoir abandonné les facettes émancipatrices et intégratrices du travail et n’avoir gardé que sa facette instrumentale, résumée par le slogan « il faut que le travail paie » (voir : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles »). Mais fort heureusement, 9 autres thématiques constituent les points d’accroche sur lesquels s’articulent les débats de ces Présidentielles autours du travail et de l’entreprise.

1 – Les mots et les marqueurs des candidats

En 2017, E Macron s’est fait élire à gauche : 47% des électeurs de François Hollande en 2012 ont voté pour lui contre 17% pour ceux de Nicolas Sarkozy. Bien que présenté par ses adversaires comme « le candidat des riches et des élites », il a un « bilan de gauche » issu de son quinquennat : procréation médicalement assistée ouverte à toutes les femmes, création d’une « cinquième branche » de l’assurance maladie pour prendre en charge la dépendance, suppression du reste à charge pour les soins dentaires et optiques, dédoublement des classes de CP et CE1 en zone d’éducation prioritaire, instruction obligatoire dès la petite section de maternelle, congé parental étendu, repas aux restos U à un euro pour tous les étudiants, «chèque psy » pour les jeunes, fin du broyage des poussins, prise en charge des pension alimentaire par les CAF. Mais ce bilan dénote davantage une écoute des sujets sociétaux qu’un ancrage dans le monde du travail.

Dans cette campagne comme dans la précédente, Emmanuel Macron est le candidat qui parle le plus du travail et de l’entreprise. Si on se fie aux « professions de foi » (le 4 pages transmis aux électeurs, qui permet de synthétiser les propositions), celle d’E Macron nous parle de « mieux vivre de son travail », du « travail d’une vie », des « travailleurs de ce pays », du « chemin du travail », des « filières [de formation] qui conduisent au travail ». Le travail y est beaucoup plus présent que dans la profession de foi des « candidats de gauche ». Celle de Y Jadot ne contient pas le mot travail, celle de JL Mélenchon ne l’évoque que pour l’interdiction du travail détaché, celle d’A Hidalgo ne retient que la « revalorisation du travail » et plus étonnant encore, celle du candidat communiste, F Roussel, ne fait que mentionner « un bon travail, un vrai salaire ». Ceci confirme « le hold-up » sur la thématique du travail, que la gauche n’a pas su ou pas voulu contrecarrer.

Dès le début du débat de l’entre-deux-tours, le 20 avril 2022, Marine Le Pen se présente comme la « présidente de la valeur travail ». Mais elle se réfère à ses mesures sur le pouvoir d’achat. Le mot travail (ou ses dérivés) n’apparaît nulle part dans la profession de foi de Marine Le Pen, qui pourtant se présente comme la candidate des travailleurs (ou plus fréquemment, « du peuple »)…

Au-delà des professions de foi, les travaux d’une équipe d’universitaires permettent d’aller plus loin dans l’analyse sémantique. Grâce à l’intelligence artificielle, des chercheurs du laboratoire Bases, Corpus, Langage (CNRS) et de l’université de Nice Côte d’Azur, emmenés par l’historien Damon Mayaffre, ont analysé le vocabulaire des candidats pour littéralement « les prendre aux mots »[1]. Au fil de la campagne du premier tour, plus de 250 discours ont été saisis et numérisés. Des algorithmes de statistique textuelle et d’intelligence artificielle analysent les données pour identifier les mots-clés et les thématiques favorites de chacun.

Emmanuel Macron, président sortant, utilise le verbe « continuer » pour faire valoir son bilan à propos des « réformes » engagées, des « chantiers » commencés ou simplement de la lutte contre le « virus ». Il prend souvent des accents sarkozystes autour de la nécessité de « travailler plus », de l’allongement de l’âge de départ à la retraite ou de « l’intéressement ». Enfin, son discours est marqué par la forte présence du « je ».

Le discours de Marine Le Pen est marqué par les thématiques traditionnelles du RN. Comme son père avant elle, la candidate dénonce « l’immigration », qu’elle qualifie de « submersion » et alerte sur les menaces de « l’islamisme ». Face à ces périls, elle développe un discours national et sécuritaire axé sur la lutte contre les « délinquants » et les actes « antifrançais ». Certains mots dénotent toutefois une tentative de la candidate de se recentrer sur l’échiquier politique en abordant des problématiques sociales comme les familles « monoparentales » ou la « désertification médicale ».

2 – L’émancipation par le travail et l’entreprise n’est plus une priorité affichée par E Macron

Nous avons vu dans le précédent article (voir : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles ») à quel point l’émancipation par le travail a constitué une thématique puissante dans le jeu disruptif d’Emmanuel Macron lors de sa campagne de 2017. Pour des raisons que je ne m’explique pas, cette thématique n’a pas été réactualisée par la suite, ni dans l’action gouvernementale du quinquennat, ni dans la campagne de 2022.

Myriam Revault d’Allonnes, philosophe politique, ancienne élève et amie de Paul Ricœur, le penseur avec lequel Emmanuel Macron se prévalait d’une complicité intellectuelle pendant la campagne présidentielle de 2017, revient sur les notions clés utilisées par le président français dans un livre intitulé « Dans l’Esprit du macronisme » : « émancipation », « autonomie », « responsabilité »[2]. Elle considère le macronisme comme un « art de dévoyer les concepts » car « il invoque très fréquemment ‘l’esprit des Lumières’ du XVIIIe siècle et met en avant les concepts d’autonomie et d’émancipation (…) mais l’interprétation en est dévoyée : l’exigence d’autonomie qui marque les Lumières n’est pas le triomphe de l’in-dépendance – de la non-dépendance – individuelle, comme si chacun était avant tout soucieux de promouvoir son intérêt propre. Pour les Lumières, on n’est pas autonome tout seul, ce serait absurde ».

Effectivement, le concept d’empowerment (émancipation) imbrique ses ressorts individuels et collectifs (voir : « S’emparer de l’empowerment »). Carole Biewener et Marie-Hélène Bacque, auteurs de « L’empowerment, une pratique émancipatrice ? » (éditions La Découverte) expliquent que cette notion est souvent mal comprise car il s’agit d’une pratique collective, avec une dimension très politique et l’idée d’une transformation sociale, alors qu’elle est souvent interprétée en France comme un levier de réussite individuelle, voire carriériste, reproduisant des valeurs de concurrence et de domination.

Mais pour Myriam Revault d’Allonnes, le macronisme est avant tout la promotion de l’individualisme, dans lequel « il appartient aux individus ‘autosuffisants’ d’assumer entièrement leurs choix, de calculer rationnellement les conséquences de leurs actes. Alors que l’État providence pouvait intervenir pour réguler les inégalités, l’État néolibéral met en concurrence des individus supposés indépendants. Il fonctionne sur le modèle du marché »[3]. Dans un autre entretien, elle va même plus loin, faisant du macronisme une idéologie de l’entreprise : Emmanuel Macron « invoque avant tout une conception managériale de la société. Une vision où tout est calculable et anticipable, sauf une pandémie. (…) Or, pour Macron, ‘l’autonomie’ se réfère essentiellement à la réussite individuelle, à la performance d’un individu comme séparé du monde commun et qui ne devrait rien à personne. C’est une abstraction. Lorsqu’on en arrive à dire que la France doit être une ‘start-up nation’, il est clair que l’on conçoit la politique sur le mode de l’entreprise, jusqu’à faire de l’individu un ‘entrepreneur de soi-même’[4].

La fin de l’élitisme, du plafond de verre et de la reproduction sociale est-elle pour demain ? Le fils de médecin expliquait dans un entretien au magazine trimestriel «Zadig » en mai 2021 que « quand on vient d’un milieu populaire et plus encore quand on est issu de l’immigration, il faut cinq à six générations pour accéder ne serait-ce qu’au milieu de l’échelle sociale. C’est énorme et, pour tout dire, décourageant ». Mais le délaissement de la thématique de l’émancipation laissait l’espace à d’autres candidats. Ainsi, Yannick Jadot : « La promesse Macron de 2017 sur la mobilité sociale, la fin des rentes et la réconciliation territoriale a été trahie. C’est l’écologie qui porte aujourd’hui la promesse républicaine d’émancipation individuelle et collective »[5].

Ce jugement ne nous semble pas sans fondement mais il est bien sévère, compte tenu des initiatives et des succès de la politique d’E Macron sur l’émancipation, dont voici quelques exemples.

L’émancipation par la culture

Défendu depuis plusieurs mois comme le chantier culturel prioritaire du quinquennat, le pass Culture est celui qui a suscité le plus de critiques. Il est considéré par ses détracteurs comme un dispositif marchand, commercial ou individualiste. D’abord testé dans 14 départements, avant sa généralisation à tous les jeunes de 18 ans en mai 2021 et son élargissement dans les collèges et lycées début 2022, le pass Culture est pourtant un succès éclatant, en termes d’appropriation, avec près de 1,6 million d’utilisateurs : 1 million de jeunes de 18 ans et quelque 600.000 âgés de 15 à 17 ans. La majorité atteinte, il s’agit désormais d’une enveloppe de 300 euros, valable deux ans, pour l’achat de produits culturels ou de certains services numériques. Certes, le livre arrive largement en tête des achats. Mais la première place écrasante occupée par les mangas avec plus d’un million d’exemplaires écoulés a fait débat… même si cette initiative a permis à des libraires de donner goût aux jeunes à d’autres formes de littérature.

Les mesures de lutte contre la discrimination

Emmanuel Macron a poursuivi les démarches enclenchées lorsqu’il était ministre de l’Economie et a amplifié les testing auprès des grandes entreprises permettant de lutter efficacement contre les discriminations à l’embauche. Pour davantage d’informations, voir « Extirper la discrimination liée aux origines hors de l’entreprise ».

Il s’est également attaqué à l’un des bastions les plus solides du plafond de verre avec la loi de Marie-Pierre Rixain, qui fixe un quota de femmes pour les organes dirigeants des grandes entreprises. Pour davantage d’informations, voir « Pour un quota de femmes à la tête des entreprises ».

Lors de l’annonce de son projet présidentiel le17 mars 2022, E Macron s’engage à « renforcer la lutte contre les discriminations par une politique de testing systématique » dans les entreprises de plus de 5.000 salariés. De même, il sait que dans notre pays l’égalité est encore loin d’être réalisée, qu’elle est un combat permanent et a dénoncé à plusieurs reprises les discriminations. Ainsi, par exemple, lors du beau discours qu’il a prononcé au Panthéon le 4 septembre 2020 à l’occasion du 150ème anniversaire de la République : « Combien encore d’enfants de France sont discriminés pour leur couleur de peau, leur nom ? Combien de portes fermées à de jeunes femmes, de jeunes hommes, parce qu’ils n’avaient pas les bons codes, n’étaient pas nés au bon endroit ? L’égalité des chances n’est pas encore effective aujourd’hui dans notre République. C’est pourquoi elle est plus que jamais une priorité de ce quinquennat ». Et il s’engage : « Nous irons plus loin, plus fort dans les semaines à venir pour que la promesse républicaine soit tenue dans le concret des vies ».

Le pouvoir d’agir des salariés

A l’occasion de la loi PACTE, le gouvernement d’Edouard Philippe a poursuivi l’extension de la présence de représentant des salariés dans les Conseils d’administration des grandes entreprises. Il est vrai que sur ce sujet – dont M Le Pen ne parle pas – il n’était pas le candidat le plus allant. Yannick Jadot s’est déclaré favorable à un tiers des membres du conseil d’administration ou de surveillance dans toutes les entreprises de plus de 500 salariés et la moitié pour les entreprises de plus de 2.000 salariés. Anne Hidalgo a retenu des seuils différents : un tiers d’administrateurs salariés pour les entreprises de moins de 1.000 salariés et la moitié dès que ce seuil est dépassé. Jean-Luc Mélenchon, lui, souhaitait aller encore plus loin en imposant un tiers de représentants des salariés dans toutes les instances dirigeantes des entreprises, donc bien au-delà des simples conseils d’administration. Lors du débat de l’entre-deux-tours, le 20 avril, E. Macron a expliqué que son dispositif imposant aux entreprises qui distribuent des dividendes de verser également des primes ou de l’intéressement sera obligatoire. Son modèle évolue ainsi du partage du pouvoir (émancipation) vers le partage de la valeur (rémunération). Pour davantage d’informations, voir : « Administrateurs salariés : 6 opportunités en jachère »

3 – Le rendez-vous raté avec les banlieues

En 2017, Emmanuel Macron avait annoncé sa candidature à Bobigny. Il avait fait sa campagne sur l’émancipation, sur la non-relégation et s’était affiché en banlieue entre les deux tours (« un endroit où Mme Le Pen ne peut pas venir »). Son adresse à la banlieue juste avant le premier tour de 2017, martelant son refus de « l’assignation à résidence » et sa volonté qu’on « arrête de stigmatiser les quartiers en n’en parlant que négativement,» avait marqué les esprits. Il avait une occasion idéale de concrétiser ses idées sur l’émancipation, d’aller à la rencontre du monde du travail, de faire mentir son surnom de « président des riches » et de montrer que sans faire un nième « plan banlieue », il était possible de déployer une politique d’égalité républicaine.

Mais en mai 2018, il annonce sa politique vis-à-vis des banlieues qui ne contient que des mesures cosmétiques (les stages) en déconsidérant le rapport Borloo (« je ne vais pas demander à deux mâles blancs qui n’y habitent pas de définir une politique des banlieues »). Plus tôt dans le mois, le rapport Borloo montrait par exemple que les quartiers de la politique de la ville disposaient de trois fois moins de clubs de sport qu’ailleurs et un rapport parlementaire des députés François Cornut-Gentille (Les Républicains, Haute-Marne) et Rodrigue Kokouendo (La République en marche, Seine-et-Marne) sur la Seine-Saint-Denis montrait que ce département parmi les plus défavorisés souffrait d’un déficit de République : moins de police, de médecins scolaires, etc.

Titré « la République en échec », ce rapport souligne les défaillances d’un État à la fois « inégalitaire et inadapté » envers le département de Seine-Saint-Denis. Le département figure à la troisième place des plus gros contributeurs nationaux à la TVA et attire de nombreuses entreprises. Mais il rassemble aussi des points plus problématiques. Ainsi, il accueille les habitants les plus pauvres de la France métropolitaine, possède le taux de chômage le plus élevé de l’Île-de-France, et son taux de criminalité est le plus important du pays. Malgré cela, le 93 est toujours victimes d’un manque de moyens considérable. « Des sous-effectifs injustifiables à mission égale », peut-on lire dans le rapport. À titre d’exemple, les officiers de police judiciaire (OPJ) représentent 9,4 % des effectifs, contre 16,9% à Paris, 15,2 % dans le Val-de-Marne ou encore 12,4% dans les Hauts-de-Seine. Les affaires judiciaires mettent « un temps très long » à aboutir. À Aubervilliers, le délai pour une audience au tribunal peut atteindre douze mois, contre deux seulement à Paris.

Le 5 février 2021, Jean Castex était à Grigny (Essonne) dans le cadre du comité interministériel à la ville, pour promettre 3,3 milliards d’euros à destination de 1.514 quartiers prioritaires. Le Premier ministre lançait ainsi la séquence autour de « l’égalité des chances » présentée par le gouvernement depuis le discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020, comme le versant social du projet de loi contre le séparatisme, en débat à l’Assemblée nationale depuis le 1er février. Encore une occasion perdue… Au terme d’une courte campagne, Emmanuel Macron réservait jeudi 21 avril, l’un de ses derniers déplacements de campagne, à trois jours du second tour, à l’une des banlieues les plus emblématiques, Saint-Denis.

4 – Le dialogue de sourd avec les Gilets jaunes et les invisibles

« Il y a, dans cette société (les abattoirs Gad), une majorité de femmes. Il y en a qui sont, pour beaucoup, illettrées ». Cette déclaration d’Emmanuel Macron en septembre 2014 a fait scandale. Elle a été vue comme une marque d’arrogance et de mépris à l’égard des ouvriers, comme une preuve de méconnaissance des conditions de travail. Interpellé le jour même à l’occasion de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, il répond fort justement tout d’abord en s’excusant puis en pointant le fait que « ces salariés n’ont pas reçu la formation continue qu’ils étaient en droit d’attendre ». Il commentera ensuite la nécessité de pouvoir nommer les problèmes afin de pouvoir les affronter. Sa plus grande erreur finalement, sera d’attendre 4 mois avant d’aller sur place visiter les abattoirs et avoir des échanges francs et directs avec les salariés, hors de présence des caméras. Les salariés qui ont commenté cette visite l’on fait en des termes positifs. Le ministre s’est excusé et il a entretenu un dialogue utile avec les salariés. La rencontre d’E Macron avec le monde du travail ouvrier commençait mal…

La tempête médiatique ne pouvait masquer que le ministre de l’Economie pointait une réalité que tous ceux qui ont été impliqués dans des restructurations industrielles connaissent : les ravages du manque de qualification des populations ouvrières, parfois laissées sans évolution professionnelle pendant des années. Ce choc entre le « parler vrai » (dont Michel Rocard était le chantre, lui qui fut le premier inspirateur politique du jeune Macron) et la perception d’un manque de bienveillance allait occuper tout le quinquennat du futur président et ouvrait la voie à d’incroyables erreurs de communication répétées (« les gaulois réfractaires », « ceux qui ne sont rien », …).

Lorsque la crise des Gilets jaunes a explosé fin 2018, E Macron n’a rien vu venir. Lui qui prônait « l’émancipation individuelle » n’avait pas perçu le malaise collectif qui couvait. Il a acheté la paix sociale en actionnant le levier de la prime d’activité, ce qui ne répondait pas à la revendication de la dignité du salaire. En effet, le traitement de sortie de crise s’est traduit par des mesures de pouvoir d’achat financées par l’Etat (17 milliards d’euros de pouvoir d’achat supplémentaire, par le biais de l’élargissement de la prime d’activité, de la défiscalisation des heures supplémentaires, de la prime de fin d’année). Celui qui fustigeait le « pognon de dingue », préférant équiper les gens en compétences plutôt que leur distribuer simplement de l’argent, semble en être revenu. Il voulait émanciper l’individu, le voilà qui signe des chèques en blanc…

Plus tard, la crise sanitaire a mis en évidence le rôle primordial des « premiers de corvée », des « invisibles », que les américains appellent de façon précise et concise « the essentials ». Malgré des termes très emphatiques prononcés par le président à leur égard, la reconnaissance de leur travail n’a été que partielle : elle n’a atteint qu’une partie d’entre eux et essentiellement avec des mesures monétaires.

Pourtant, une réelle compréhension du travail perçait dans une interview donnée début 2022 au quotidien « Le Parisien » : « Le Ségur, ce n’est pas une prime, mais une revalorisation pérenne des salaires dans le public, entre 180 et 400 € par mois, ce qui n’a jamais été fait dans notre pays, c’est inédit. Après, le sujet de la rémunération dans les métiers du soin a créé un problème de manque de personnel. Aujourd’hui, on a des gens qui démissionnent. À la fatigue, s’est ajouté un problème de sens, d’organisation, de conditions de travail et de déclassement. Donc, on va avoir des décisions à prendre car on arrive au bout d’un modèle. On doit mieux reconnaître les métiers du soin. C’est un chantier colossal. Il faut notamment revoir les temps de travail de certains soignants, reprendre les cycles pour qu’ils travaillent dans de bonnes conditions et en les payant dignement. On doit aussi assurer une formation tout au long de la vie. C’est en faisant comme cela que l’on gardera de l’attractivité pour ces métiers »[6]. Malheureusement, ce n’est pas cela qui a été retenu de cet entretien mais plutôt le célèbre « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » !

Dans les deux semaines de l’entre-deux-tours, Emmanuel Macron s’est fortement impliqué pour aller à la rencontre du peuple, de ce monde du travail que selon certains, il ne comprendrait pas. Il a suscité un dialogue de proximité, acceptant les critiques et même les insultes, allant au contact, exposant sans relâche ses arguments. Cette semaine pascale ne semblait pas pour lui s’accomplir comme un chemin de croix. Patrick Mignola, député du Modem, trouvait même que la confrontation allait trop loin, détournant dans Libération du 16 avril 2022, le titre du célèbre ouvrage de G Davet et F Lhomme, « on ne devrait pas dire ça au président »[7].

De son côté, Marine Le Pen prévoit d’augmenter les salaires des enseignants et aides-soignants… en supprimant 10 % des postes administratifs à l’hôpital. Est-ce réalisable sans alourdir la charge de travail des soignants ? Quel niveau d’augmentation serait octroyé ? Aucune réponse n’a été donnée si ce n’est que cette augmentation des soignants doit s’inscrire dans le cadre d’un plan d’urgence pour la santé de « 2 milliards d’euros ».

5 – Le dialogue social introuvable

Les deux candidats qui s’affrontent pour les suffrages des Français ont en commun de ne pas croire aux vertus du dialogue social. Cette posture est de mon point de vue l’un des principaux obstacles à la réforme.

Encore simple candidat à la présidentielle, Emmanuel Macron avait estimé en mars 2017, devant la presse économique et sociale, que les syndicats « ne sont pas à la bonne place, ne jouent pas dans la bonne pièce », qu’ils ne sont pas légitimes à penser les réformes nécessaires au pays, mais qu’au contraire, « ils sont le principal obstacle à la transformation du pays ». Une fois élu, il a rencontré une opposition syndicale forte sur les premières réformes de son quinquennat : ordonnances Travail, réforme des retraites et réforme de la SNCF.

Guy Groux, sociologue au centre de recherche de science Po et du CNRS, le CEVIPOF, considère dans un article du Monde publié fin 2019, que la confrontation entre la CFDT et l’exécutif sur le sujet des retraites « n’est pas un incident de parcours »[8]. Cette confrontation cache « de profonds clivages quant au rôle des syndicats dans les mutations de la société française ». Le chercheur rappelle qu’un « des traits profonds, voire historique de l’identité de la CFDT est de se vouloir porteuse de propositions qui concernent l’ensemble de la société et des champs aussi divers que le modèle de développement économique, la création de solidarité qui dépassent les corporatisme d’hier, le partage du pouvoir dans l’entreprise ». C’est une divergence de fond avec Emmanuel Macron qui ne voit les syndicats que comme des institutions représentant les intérêts corporatistes de leurs mandants.

Il a d’ailleurs gouverné sans trop se soucier des « corps intermédiaires », même s’il annonce depuis le début de sa campagne présidentielle vouloir changer de méthode, comme l’illustre son slogan « Avec vous », transformé fin mars en « Nous tous ». Il a annoncé sans être précis, la poursuite de la modernisation du Code du travail dans la ligne des ordonnances de 2017.

Le programme de Marine Le Pen ne contient aucune mesure sur le sujet du dialogue social. La candidate reste imprégnée de la vision des partis d’extrême droite, qui considèrent les syndicats comme des obstacles à l’influence directe sur les masses et attachée à l’idée d’une société ordonnée où le conflit et le compromis ne sont pas acceptés. Son projet de « priorité nationale », qu’elle souhaite intégrer dans le bloc de constitutionnalité français, s’inscrit en opposition frontale avec la tradition syndicale, attachée à la défense de tous les travailleurs. Un arrêt de la Cour de cassation du 10 avril 1998 a d’ailleurs interdit la qualification de syndicat à toute personne morale discriminant les salariés étrangers. Elle a qualifié les syndicats réformistes d’« idiots utiles du macronisme » dans une interview début 2020[9]. Contrairement à E Macron, elle n’utilise jamais le terme de « démocratie sociale ». Alain Olive, ancien secrétaire général de l’UNSA, note que « Marine Le Pen prône la liberté syndicale totale, ce qui constitue une tactique pour abattre le système de représentativité créé par la loi de 2008 et permettre à quiconque de créer un syndicat indépendamment de l’obligation faite à ceux-ci de respecter les règles républicaines »[10]. Il ajoute : « Ce serait un moyen de faire émerger des syndicats autonomes dans les entreprises et d’interdire aux organisations jusqu’ici représentatives d’être vectrices de dialogue social interprofessionnel ou de branches. Finalement, cela reviendrait à supprimer les syndicats existants ».

Dans l’entre-deux tours, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, ont publié une tribune commune (une première depuis bien longtemps !) dont le titre résume le contenu : « Marine Le Pen un danger pour les travailleurs »[11].

6 – Favoriser la rente ou l’émancipation et le travail ?

L’érosion de la facette émancipatrice du travail apparaît aussi dans la politique fiscale proposée par Emmanuel Macron. En 2016, alors ministre de l’économie de François Hollande, il affirmait à la revue Risques « préférer le risque à la rente » et donc la taxation sur les successions plutôt que les impôts de type ISF. Dans son ouvrage « Révolution », il écrivait : « Je souhaite une fiscalité qui récompense la prise de risques, l’enrichissement par le talent, le travail et l’innovation plutôt que la rente et l’investissement immobilier »[12]. Mais une fois président il s’est abstenu de taxer davantage l’héritage et a présenté un projet pour sa réélection visant au contraire à alléger l’impôt sur les successions (relèvement à 150.000 euros de l’abattement des droits de succession). « Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’il faut augmenter les droits de succession à tout-va, au contraire, » déclarait-il au « Parisien » (5 janvier 2022). « Nous sommes une nation de paysans, dans notre psychologie collective, ce qui est une force. Nous avons cela dans notre ADN et donc la transmission est importante pour nous ». La veille de la présentation de son programme, Emmanuel Macron annonçait finalement l’allégement des droits de succession.

Comme le faisait remarquer le magazine Challenges en date du 13 janvier 2022, deux réformes envisagées en 2017 n’ont finalement pas été lancées par Emmanuel Macron, la taxation de l’héritage, jugée impopulaire par les Français, et le renforcement des pouvoirs des salariés à qui il était question de donner la moitié des sièges au sein des conseil de surveillance selon le modèle allemand. A l’inverse, le mot d’ordre « protéger les Français », qui n’était qu’un chapitre du livre Révolution de 2016 est désormais la première mention qui s’affichait sur le site de campagne d’Emmanuel Macron pour les présidentielles de 2022 durant toute la campagne. Le grand émancipateur de 2017 s’est transformé en grand protecteur…

7 – Le succès éclatant mais occulté du « quoi qu’il en coûte »

En janvier 2022, E Macron pointait l’intérêt économique des dispositifs de soutien qui ont permis d’éviter l’effondrement de l’économie : « Le ‘quoi qu’il en coûte’, c’est 15 % du PIB. Le coût sur l’ensemble de l’économie, si on ne l’avait pas fait, serait monté à 45 % du PIB. Grâce à nos mesures, on en ressort avec un chômage qui a baissé et une croissance historique, donc c’était un bon choix ». En effet, jusqu’à 8,4 millions de salariés ont pu bénéficier du dispositif d’activité partielle au plus fort de la crise sanitaire mi-2020, soit 43 % des salariés du privé, qui ont pu garder 80 % de leur rémunération et éviter le chômage.

Le travail a pesé lourd dans les arbitrages effectués lors de la crise sanitaire. Le 29 octobre 2020, dès le début de son intervention à l’Assemblée Nationale, qui explicitait les modalités du 2ème reconfinement, le chef du gouvernement, Jean Castex, a défini ses priorités avec cette formule: « nous avons appris de la première vague, nous voulons mieux préserver l’essentiel : le droit de travailler, de se former, de s’éduquer ». Un peu plus tard, il devenait plus explicite : « deux points essentiels restent ouverts : l’école et le travail ». Les mutations du travail se sont trouvées comme stérilisées sous la chape du ‘quoi qu’il en coûte’.

De son côté, Marine Le Pen a beaucoup œuvré pour rendre son programme moins répulsif vis-à-vis du monde de l’entreprise. « Marine Le Pen : entreprise, opération séduction » titre le magazine Challenges après le premier tour[13]. Son renoncement, du moins officiellement, à la sortie de l’euro (Frexit), l’édulcoration de sa réforme de retour à la retraite à 60 ans et sa conception très instrumentale du travail lui ont permis de rendre sa candidature beaucoup plus acceptable aux yeux des entreprises, au point de susciter ce commentaire de l’ineffable Sophie de Menthon, présidente du mouvement patronal Ethic, qui a auditionné la candidate et « a trouvé qu’elle avait pris de l’épaisseur sur le plan économique ». Il est vrai qu’Éric Zemmour « lui a également fait bonne impression »[14]. Le Medef, lui, ne s’y est pas trompé, estimant entre les deux tours que le « programme d’Emmanuel Macron est le plus favorable pour assurer la croissance de l’économie et de l’emploi », tout en alertant « sur les conséquences de celui de Marine Le Pen, (…) qui conduirait le pays à décrocher par rapport à ses voisins et à le mettre en marge de l’Union européenne ».

8 – Les progrès indéniables sur l’emploi, la réindustrialisation, l’apprentissage, la formation professionnelle

« C’est la première campagne présidentielle en 30 ans durant laquelle on ne parle pas du chômage, » relève François Patriat, président des sénateurs LREM. De fait, le taux de chômage (7,4 % à fin 2021 d’après l’Insee), n’a jamais été aussi bas depuis 15 ans. La santé et le pouvoir d’achat se sont imposés comme les deux thèmes prioritaires dans la campagne, d’après l’enquête de l’IFOP publiée par Le Journal du Dimanche du 20 février 2022. En revanche la lutte contre le chômage n’arrive plus qu’en 8ème position et n’est plus déterminante que pour 54 % des Français, contre 69 % en avril 2017. D’une campagne à l’autre, E Macron a réussi à desserrer le problème majeur de l’économie française… si bien qu’il n’est plus si problématique et que personne ne lui en fait crédit !

Emmanuel Macron n’apparaît plus comme le président de la startup nation de 2017 mais plutôt comme un capitaine d’industrie qui veut rapatrier l’industrie en France grâce à son plan France 2030 et à un ensemble de mesures comme la baisse des impôts de production. En termes d’objectif, il souhaite « atteindre le plein-emploi à la fin du prochain quinquennat », à savoir un taux de chômage aux alentours de 5 % de la population active à horizon 2027. « Cet objectif est atteignable, il consiste à faire dans les cinq ans qui viennent ce que nous avons fait dans les cinq ans qui viennent de s’écouler », a précisé le chef de l’État. Il ajoute que le plein emploi est le meilleur levier pour lutter contre la pauvreté et favoriser l’émancipation.

Sur la formation professionnelle, et notamment la formation des jeunes, d’indéniables succès ont été engrangés, même s’il reste des difficultés. Pour davantage d’informations, voir « Formation professionnelle des jeunes : les 7 travaux d’Hercule ».

L’emploi est un point aveugle du programme de Marine Le Pen. Tout comme la réforme de l’assurance-chômage, cette thématique n’est pas détaillée dans son programme, qui se contente de rappeler la promesse « d’assurer la priorité nationale d’accès à l’emploi ». Pour éviter que les emplois saisonniers soient pourvus par des étrangers, elle propose également de flexibiliser le droit du travail. Sans davantage de détails, là encore. La candidate propose la création d’un chèque-formation mensuel de 200 à 300 euros « destiné aux apprentis, aux alternants et à leurs employeurs » pour les inciter à s’engager dans cette voie.

Elle a vivement critiqué la réforme de l’assurance-chômage qu’elle trouve « affreusement injuste, » ajoutant que « la philosophie de cette réforme est terrifiante car le Gouvernement considère que les Français sont des feignants, qu’ils sont au chômage parce qu’ils ne veulent pas travailler ». Mais dans la plus pure tradition de la critique facile, son programme ne propose rien pour corriger cette situation.

9 – Les modalités du « Travailler plus »

Dans les campagnes électorales, les problématiques des conditions de travail et de la pénibilité n’affleurent que très rarement (à l’exception des Présidentielles de 2012 ; voir : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles »). Comme le remarque Jean-Marie Bergère, « ce qui frappe, c’est que le travail est à la fois un angle mort et un thème dont chacun peut s’emparer avec profit, en profitant des valeurs différentes qu’il est possible de lui donner : valeur doloriste-rédemptrice / instrumentale-financière / émancipatrice-créatrice… L’apparition et l’importance des thèmes des RPS et de la QVT dans nos débats de « spécialistes » et dans la vie quotidienne des salariés contraste avec leur absence dans les campagnes électorales »[15]. Les conditions de travail n’apparaissent généralement que comme instrument de régulation de la durée du travail et de l’âge de départ à la retraite.

Pour la première fois depuis le début des années 2000, la campagne de 2022 n’a pas enflammé la mèche des 35 heures, comme si cette durée du travail (qui a eu des effets bénéfiques dans les entreprises où elle s’est traduite par une réflexion sur l’organisation du travail) était désormais un acquis, y compris de la part du patronat. Cependant, Emmanuel Macron a repris une affirmation courante dans la classe politique : les Français travaillent moins que leurs voisins. Il l’a lancée le 12 octobre 2021, devant 200 industriels et étudiants pour la présentation de son plan “France 2030.” Cette affirmation est pourtant parfaitement fausse. « Quand on se compare, nous sommes un pays qui travaille moins que les autres en quantité. Ça reste vrai. Et donc nous avons une quantité de travail allouée qui n’est pas au bon niveau, à la fois dans le cycle de vie et en horaires cumulés, » a-t-il ainsi déclaré.

Pourtant, si on retient le temps de travail hebdomadaire des Français en activité (temps complet et temps partiel), sans doute l’un des indicateurs les plus pertinents, l’affirmation du président de la République ne se vérifie pas. Selon une étude de la Dares publiée en 2018, les travailleurs hexagonaux sont même en bonne position dans le classement européen, travaillant 36,3 heures par semaine, soit davantage qu’en Suède, en Italie, au Danemark, aux Pays-Bas ou même… en Allemagne. Outre-Rhin, dans un pays souvent cité en modèle par les responsables politiques, les salariés passent plus d’une heure de moins par semaine au travail. Ces chiffres sont confirmés par une étude de la direction du Trésor de 2019, montrant que la durée de travail hebdomadaire, tous salariés confondus, s’établit à 36,1 heures en France, soit un niveau proche de l’ensemble des pays européens (36,3 heures) et supérieur à celui de l’Allemagne. Concernant le temps de travail annuel, un autre indicateur pertinent, l’OCDE classe la France dans la deuxième moitié de son classement, avec une moyenne de 1.400 heures travaillées en 2020, mais c’est davantage que l’Autriche, les Pays-Bas, l’Allemagne (1.332 heures) ou la Grande-Bretagne. Mais bien moins que les Etats-Unis, la Grèce, le Mexique… et la moyenne des pays de l’OCDE (1.687).

En revanche, le débat s’est fortement cristallisé sur l’âge légal de départ à la retraite. Le 18 mars 2022 au lendemain de l’annonce de son projet présidentiel par Emmanuel Macron depuis Aubervilliers, le quotidien Libération titre : « Macron saison 2, il y pense en nous rasant ». C’est bien à 65 ans, contre 62 actuellement, que sera fixé progressivement l’âge légal du départ à la retraite, sous l’égide du slogan « travailler plus longtemps ». Il assure prendre en compte les carrières longues mais en précisant que ce dispositif ne sera accessible qu’à partir de 62 ans et non 60 comme aujourd’hui. À 62 ans, un quart des Français les plus pauvres sont déjà morts alors que le taux de survie parmi les plus riches est de 95 %. Les hommes ouvriers vivent 6 ans de moins que les hommes cadres, d’après l’Insee. L’espérance de vie sans incapacité en 2020 n’atteint que 64 ans pour les hommes et 66 ans pour les femmes à la naissance. La prise en compte de la pénibilité au travail restera très partielle après la suppression de 3 des 6 critères de pénibilité opérée au début de son premier quinquennat. Plus question de système à points ou de réforme systémique tel que préconisés en 2017.

Défenseuse de la retraite à 60 ans, Marine Le Pen a cependant tergiversé sur la question, avant d’effectuer en février 2022, une volte-face sur son programme en présentant un système progressif de départ à la retraite, qui réserve le départ à 60 ans avec 40 annuités aux Français entrés dans la vie active avant l’âge de 20 ans, édulcorant sa proposition initiale.

Pour Emmanuel Macron, « il faut que le travail paye davantage » et les recettes de « l’économie de l’offre » au sens large sont mobilisées au service du « travailler plus », aussi bien dans le public que dans le privé : suppression de la CVAE pour toutes les entreprises, autonomisation des établissements scolaires, monétisation des RTT, RSA sous condition d’activité, durcissement de l’assurance chômage en période de pénurie de main-d’œuvre, accessibilité accrue à la garde d’enfants pour libérer du travail, facilitation du cumul emploi retraite, davantage de gardes pour les médecins, plus d’actes de prescription pour les pharmaciens ou infirmiers et des rémunérations augmentées pour les enseignants en contrepartie de missions nouvelles…

Le candidat Macron propose aussi de transformer Pôle emploi en France Travail, « un lieu où on accompagne toutes celles et ceux qui ont vocation à revenir à l’emploi, de manière beaucoup plus simple et où on met toutes les compétences autour de la table ». Cette transformation peine à convaincre de son utilité, même si elle s’inscrit dans la démarche de simplification et de regroupement des guichets, qui rappelle l’étape précédente menée par Nicolas Sarkozy, qui avait fusionné les Assedic et l’ANPE.

Deux autres dispositifs incarnent également la place du travail : la révision du Revenu de solidarité active (RSA) et le compte épargne-temps (CET).

Revenu de solidarité active

Le 17 mars 2022, Emmanuel Macron annonce son projet présidentiel depuis Aubervilliers et indique que le RSA sera assorti d’une « activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle » de 15 à 20 heures par semaine. « Plutôt que d’avoir une allocation, qu’on prenne en main notre propre destin », argumente-t-il sur France Inter. Selon les proches du candidat : « Souvenez-vous de l’origine de cette mesure du RSA qu’a voulu Michel Rocard, qui parlait d’insertion. C’est de cela que nous parlons. Il ne faut pas négliger la dimension insertion. Ce que nous proposons, c’est d’avoir un accompagnement ». La ministre Amélie de Montchalin complète : « Si on pense que le fait de vouloir éradiquer la pauvreté et non pas seulement la compenser financièrement, c’est un programme de droite, alors je n’ai rien compris ». Les écoles de la deuxième chance, qui ont pris parti en faveur des contreparties au RSA négocient avec le ministère du Travail un accompagnement pour les bénéficiaires du RSA.

Compte épargne-temps

Enfin, le chef de l’État promet s’il est réélu le 24 avril de permettre de « mieux organiser son temps de travail tout au long de la vie » en rendant le compte épargne-temps (qui permet de cumuler des jours de congé ou de RTT) « portable, monétisable et universel ». Une « vraie réforme de modernisation », compatible selon lui avec la nécessité de « travailler davantage », pour « permettre à chacun de choisir différemment son temps de travail dans le cycle de vie et (adapter) son rapport au travail, à son temps et à l’argent qu’on gagne ». Anne Hidalgo avait proposé la même mesure, inspirée de la Banque des temps chère à la CFDT. On peut aussi y voir une résurgence du fameux Compte personnel d’activité créé par François Hollande et… laissé en déshérence par son successeur (voir : « Le CPA, ossature d’une nouvelle responsabilité sociale »).

Conclusion

La campagne présidentielle de 2022 n’a fait qu’effleurer les sujets les plus importants comme la lutte contre le réchauffement climatique, l’aménagement du territoire et le sort des quartiers défavorisés, l’amélioration des conditions de travail, la revalorisation du travail des invisibles qui se sont révélés indispensables lors de la crise sanitaire, l’égalité réelle, le sort de l’hôpital public. L’ANDRH s’est étonnée que les candidats à la présidentielle ne se soient pas davantage emparés de la question du travail à distance, de son hybridation, de la reconfiguration des modes de travail, des thèmes pourtant au cœur des attentes des salariés après la pandémie.

Ces sujets sont peut-être trop complexes, ou bien pas assez antagonistes. Car l’évolution des campagnes électorales montre une dérive du « projet contre projet » du passé vers le « rejet contre rejet » d’aujourd’hui, pour reprendre le titre de l’article de David Revault d’Allonnes dans Le journal du dimanche du 17 avril 2022…

Juste après le premier tour, alors qu’il était en déplacement dans le Nord, Emmanuel Macron a été interrogé par un habitant sur d’éventuelles négociations avec les candidats écartés du second tour. Le candidat a reconnu que pour rassembler, il devait « compléter son projet qui doit être enrichi », notamment « sur l’écologie, le travail ». L’écologie a constitué le sujet majeur de son meeting à Marseille le samedi 16 avril, au cours duquel il a mentionné 43 fois l’écologie en une heure trente d’après le décompte de l’émission « Quotidien ». Il précise que « la part variable » de la rémunération de certains grands patrons « sera soumise à des objectifs environnementaux ». « Les grands patrons seront des patrons verts et éco-responsables, » a-t-il souhaité. Mais « en même temps »® le travail, lui, ne s’est pas dévoilé…

Le programme euphémisé de Marine Le Pen, sa « campagne toile cirée, » pour reprendre l’expression de Patrick Mignola, une campagne sans aspérités, réduite « au pouvoir d’achat, au pouvoir des chats » et à l’enchaînement des selfies bienveillants, lui permet de se présenter comme « la candidate du peuple », face à Emmanuel Macron, accusé d’être « le candidat des riches »[16]. Mais sur le fond, son programme reste marqué par son orientation d’extrême droite, avec notamment la préférence nationale, gentiment repeinte aux couleurs de la « priorité nationale » en matière d’embauche, de logement et de prestations sociales. La légèreté du programme économique de Marine Le Pen se complète très harmonieusement par le doute qui saisit à l’évocation de son incarnation. Qui donc serait ministre du Travail si Marine Le Pen franchissait le perron de l’Élysée ? Qui donc serait ministre des Finances, ministre de l’Économie, ministre de l’Industrie ? Dans le cas d’Emmanuel Macron plusieurs noms se bousculent dont plusieurs apparaissent honorables. Mais dans le cas de Marine Le Pen, l’aspiration par le vide est tout simplement vertigineuse.

Et puis, il y a le reste. Dans le Finistère, le 5 avril, Emmanuel Macron, s’attardant sur les crises à venir, climatique, énergétique, géopolitique, résumait : « évidemment il y a les projets et les programmes. Mais il y a aussi notre rapport à l’histoire, à l’imprévisible,… Les événements sont de retour ».

Bon vote dimanche !

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

Pour aller plus loin :

Cet article est la suite de : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles ».

Lisez l’interview de Martin Richer par Aurélie Verronneau, journaliste à RSEDATANEWS, sur le thème « Le travail est un point aveugle de cette élection présidentielle » en format PDF.

Lisez la synthèse (en une page) des articles de Martin Richer sur le travail et l’entreprise dans les élections présidentielles : chronique Présidentielles : et voilà le travail !  publiée dans le N° 1574 de « Entreprise et Carrières » du 2 au 8 mai 2022.

Lisez la suite de cet article : « Développement durable : errances gouvernementales », 7 juin 2022

 

Crédit image : Photo de couverture de « La Provence » du 12 avril 2022

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[1] Voir « Ce que cache le vocabulaire des candidats à la présidentielle », Nice Matin, 1er avril 2022 et « Les candidats pris aux mots », Le Journal du Dimanche, 3 avril 2022, page 5. Damon Mayaffre est l’auteur de « Macron ou le mystère du verbe : Ses discours décryptés par la machine », 2021.

[2] Myriam Revault d’Allonnes, « Dans l’Esprit du macronisme », Seuil, janvier 2021

[3] « Myriam Revault d’Allonnes : le macronisme fait appel à l’innovation plutôt qu’au progrès », Le Journal du Dimanche, 7 février 2021, page 38

[4] « Myriam Revault d’Allonnes : le macronisme invoque sans cesse l’autonomie mais on n’est pas autonome tout seul », Libération, 20 janvier 2021, page 20

[5] Yannick Jadot, interview à Libération du 9 février 2022

[6] «  Interview d’Emmanuel Macron – Ce drapeau européen, j’en suis fier  », Le Parisien, 5 janvier 2022

[7] Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquennat », éditions Stock, octobre 2016

[8] « La CFDT et Macron, le choc des 2 réformismes », Le Monde, 20 Décembre 2019

[9] « Les Français sont manipulés », Le Parisien, 14 janvier 2020

[10] Alain Olive est aussi l’auteur d’une enquête « L’extrême droite européenne contre les travailleurs », publiée en mars 2022 par l’Observatoire du dialogue social de la Fondation Jean-Jaurès. Voir son interview : Alain Olive, « Marine Le Pen prône la liberté syndicale totale pour abattre le système de représentativité », info-socialrh.fr, propos recueillis par Benjamin d’Alguerre, 11 avril 2022

[11] Le Journal du Dimanche, 17 avril 2022, page 30

[12] Emmanuel Macron, « Révolution », XO Editions, novembre 2016

[13] Challenges, 13 avril 2022

[14] Selon Challenges, 3 février 2022

[15] Voir : « La qualité de vie au travail : un levier de compétitivité »

[16] Le sondeur Brice Teinturier a utilisé l’expression de campagne “Tefal”.

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