Les dirigeants d’entreprise et directeurs RSE, qui doivent affronter l’environnement économique turbulent d’aujourd’hui nous font part de leur perplexité : que penser des promesses de l’économie régénérative ou du mouvement souvent qualifié de « Regen », qui leur sont présentés comme une alternative à la RSE ?
Premièrement, il est essentiel de comprendre que la RSE n’est pas en recul : c’est le monde qui change de vitesse. Les crises géopolitiques, le backlash anti‑ESG, les tensions réglementaires et les déceptions climatiques récentes ont pu donner l’impression d’un essoufflement (voir : « La RSE est un sport de combat : la vigueur du backlash »). En réalité, ce sont les modèles économiques traditionnels qui montrent leurs limites face à un environnement de plus en plus instable, contraint, interdépendant et dominé par les prétentions hégémoniques des empires[1].
Le Regen confronté à ses limites persistantes
En juin 2025, nous avions publié un premier rapport pour faire part de nos doutes quant à la capacité revendiquée par le Regen de se substituer à la RSE (voir : « Régénérer la RSE ! »). Nous préconisions de « revenir au commun » de la RSE et de construire des passerelles avec le mouvement Regen, considéré comme une étape sur le chemin de la RSE. Un an plus tard, il est temps d’évaluer cette convergence et d’identifier les leviers prioritaires pour accélérer cette transformation.
Les entreprises doivent désormais composer avec des limites planétaires franchies pour la plupart, des risques systémiques déroutants et une dépendance accrue aux ressources (terres rares, eau, énergie, composants critiques…). Dans ce contexte, la RSE opère une transformation profonde : elle cesse d’être un exercice de conformité auquel les évolutions récentes, notamment la CSRD, l’ont trop souvent cantonnée, pour devenir un levier stratégique pour repenser les modèles d’affaires et piloter la robustesse, la compétitivité et la souveraineté (voir : « Modèles d’affaires : de la panne à la turbulence », Question(s) de management N° 44).
Ensuite, il faut reconnaître que l’économie régénérative, malgré son attractivité narrative, ne constitue pas une réponse opérationnelle à ces défis. Elle occupe beaucoup d’espace médiatique mais impressionne moins par ses solutions. Elle séduit par son imaginaire inspirant — réparer le vivant, produire des impacts positifs — mais reste conceptuellement fragile et difficilement transposable.
Son ancrage agricole originel (l’Institut Rodale fondé en 1947) limite sa portée : les exemples mobilisés relèvent presque exclusivement de l’agriculture régénérative ou des solutions fondées sur la nature. Ils sont trop sectoriels, trop localisés, trop dépendants du vivant biologique, trop éloignés des chaînes de valeur complexes des grandes entreprises. Ces approches sont pertinentes dans leur domaine, mais insuffisantes pour guider la transformation de secteurs industriels, tertiaires, financiers ou numériques.
Plus problématique encore, cette vision met l’environnement au premier plan, ce qui peut se justifier, mais néglige les enjeux sociaux, pourtant décisifs pour la réussite des transitions. Les crises récentes l’ont démontré : sans justice sociale, les politiques environnementales se heurtent au front du refus et échouent.

La RSE, elle, articule depuis longtemps les dimensions environnementales, sociales, sociétales, territoriales, éthiques et de gouvernance. Cet équilibre, « la transition juste », est indispensable pour éviter les ruptures sociales et maintenir l’adhésion des salariés, des clients, des citoyens et de l’ensemble des parties prenantes, qui ne se découpent pas en tranches.
Une voie de convergence : le Regen comme facteur de la régénération de la RSE
Par ailleurs, l’économie régénérative peine à définir un modèle économique opérationnel. La création de valeur n’y est pas clarifiée, les mécanismes restent flous et là encore, les cas d’usage trop limités pour servir de référence. Cette absence de cadre opérationnel rend le concept séduisant… mais peu mobilisable pour piloter une transformation réelle. Le régénératif est un récit ; la transformation est un choix.
En affirmant qu’il faudrait remplacer les modèles d’affaires existants par un modèle entièrement nouveau, qu’elle peine pourtant à définir, elle crée une logique de rupture irréaliste qui peut, paradoxalement, freiner l’action. Les entreprises ne basculent presque jamais d’un modèle à un autre en un seul mouvement : elles hybrident, expérimentent, ajustent. La transformation est progressive, agile, pragmatique, ancrée dans la matérialité.
C’est pourquoi la voie d’avenir consiste à régénérer la RSE, non à la remplacer. Une RSE stratégique, exigeante et opérationnelle permet de répondre aux défis contemporains en s’appuyant sur des référentiels éprouvés (ISO 26000, ODD, CSRD) et sur une compréhension fine des enjeux sociaux, environnementaux et économiques.
Deux priorités s’imposent immédiatement et constituent des voies de convergence entre RSE et Regen. D’une part, la biodiversité, encore largement sous‑estimée, doit devenir un pilier stratégique. La dépendance économique au vivant est massive, et les impacts sur les chaînes de valeur, les coûts d’exploitation et la santé humaine deviennent critiques. D’autre part, la sobriété doit être reconnue comme un levier de compétitivité. Loin d’être un renoncement, elle constitue un moteur d’innovation, de réduction des risques et de souveraineté. Elle préconise de repenser la valeur, pas de la réduire.
Enfin, la transformation des modèles d’affaires devient le cœur de la nouvelle RSE. Il ne s’agit pas de viser un idéal théorique, mais de prioriser selon la matérialité, de démontrer plutôt que promettre, et d’articuler systématiquement l’environnemental, le social et l’économique. La RSE offre un cadre robuste pour réduire les impacts négatifs, renforcer les impacts positifs, intégrer la biodiversité, piloter la sobriété et transformer les modèles économiques sans perdre l’équilibre social, économique et environnemental.
Une voie d’avenir pour les entreprises et leurs dirigeants
En définitive, l’économie régénérative propose une vision inspirante mais encore trop fragile pour guider la transformation des entreprises. Nous suggérons aux entreprises de la repositionner comme une étape future de la RSE, notamment pour les entreprises qui incorporent directement la nature dans leur chaîne de valeur. La RSE, enrichie et recentrée, constitue le cadre le plus solide pour affronter les crises, anticiper les ruptures et bâtir des modèles d’affaires réellement durables. Elle propose la transformation plutôt que l’illusion.

La perplexité que nous évoquions au début de ce résumé ne sera jamais complètement dissipée. Mais pour un Comex, les priorités nous semblent claires :
- Recentrer la RSE sur le cadre d’action robuste pour piloter la stratégie et la transformation des modèles d’affaires (voir : « RSE : d’un modèle de conformité à la dynamique de compétitivité »).
- Concevoir la RSE comme une réponse à la dépendance aux ressources critiques, à la reconfiguration des chaînes de valeur et à la recherche de la souveraineté.
- Utiliser la matérialité pour hiérarchiser les enjeux, les opportunités et donc les priorités (voir : « La CSRD est un outil de management de la performance globale »).
- Intégrer biodiversité et sobriété comme leviers de compétitivité.
- Articuler transition écologique et justice sociale pour garantir l’acceptabilité, en intégrant cette exigence dans tous les projets (compétences, emploi, choix d’investissements, conditions de travail, territoires) et mesurer les impacts sociaux et environnementaux des décisions.
- Améliorer la désirabilité de son récit non pas par des promesses en déficit d’applicabilité, mais par des preuves d’impact (voir : « Les leviers de la RSE : l’heure des grands faiseurs est venue »).
- Renforcer la gouvernance de la transformation en challengeant le Conseil d’administration sur un rôle plus exigeant en tant que garant du long terme, de la stratégie, de l’évolution des modèles d’affaires et d’une RSE réellement transformative (voir : « Et si les Conseils d’administration découvraient ce qu’est vraiment la RSE ? »).
- Décliner cette nouvelle vision dans les arbitrages business, les revues de performance, les décisions d’investissement et les feuilles de route métiers.
L’enjeu d’aujourd’hui n’est pas de changer de concept, mais de changer de modèle.
Ce que vous venez de lire est le résumé exécutif du rapport que nous venons de publier, qui étaye nos constats et nos propositions.
Pour télécharger ce rapport
« Régénérer la RSE pour
transformer les modèles d’affaires »,
cliquez ici.
Michel LAVIALE, ancien directeur de la qualité et de développement durable de la Société Générale, ancien vice-président de la plateforme nationale RSE (Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan)
et
Martin RICHER, fondateur de Management & RSE
et co-président de Metis Europe
Pour aller plus loin :
Ce rapport est la suite du premier rapport de juin 2025 « Régénérez la RSE », que vous pouvez aussi télécharger en cliquant ici.
Ce rapport a donné lieu à une tribune publiée par Novethic : « La RSE est-elle morte ? Non, il faut la « régénérer » plutôt qu’y renoncer », Novethic, 9 juillet 2026
Crédit image : Plantation d’arbres au milieu du 18ème siècle – Artiste flamand anonyme ; gouache sur vélin posée sur panneau ; Metropolitan Museum of Art à New York. Cette scène croise déjà le social (à gauche, un travailleur assoiffé boit à sa gourde) et l’environnemental (on régénère le sol en plantant de jeunes arbres et on distingue très bien, au milieu, sur la berge, les racines d’un arbre ancien visibles à cause de l’érosion). Elle correspond à l’extension en Europe du mouvement des Lumières, qui fonde l’idée que l’humanité est capable de changer son propre monde plutôt que de s’en remettre à l’ordre divin. La transformation par la RSE, qui s’émancipe de l’absolutisme de l’ordre économique, est en marche…
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[1] Voir Giuliano da Empoli, « Les Ingénieurs du chaos », JC Lattès, décembre 2019 et « L’heure des prédateurs », Gallimard, avril 2025


