La Coupe du Monde de football est-elle socialement responsable ?

Cet article porte sur la Coupe du monde 2022 au Qatar. Pour lire l’article sur la Coupe du monde 2026, cliquez ici.

 

[  Mise à jour : 27 mai 2026  ]  Le Qatar a réussi son Mondial en 2022. La Fifa (Fédération internationale de football) a salué « la plus belle compétition de tous les temps ». Les appels au boycott ont été globalement peu suivis : plus d’un million de supporters se sont rendus au Qatar pour assister aux matches en personne ; 2,8 milliards de personnes dans le monde, un record absolu, ont vu au moins une minute de l’un des matchs de football et la compétition a vu la plus grosse concentration jamais enregistrée de chefs d’Etat étrangers pour une Coupe du monde. Et pourtant, il est difficile de trouver un événement aussi calamiteux, à la fois en termes économiques, environnementaux, sociaux et sociétaux. Il a reçu un carton jaune sur tous les versants du développement durable ! 

Malgré les morts sur les chantiers, le désastre écologique, la corruption et les scandales, le Qatar a réussi son Mondial. La 22ème édition de la Coupe du monde de football, organisée au Qatar du 20 novembre au 18 décembre 2022 par la Fifa apparaît comme un plein succès. Environ cinq milliards de personnes y ont participé, selon la Fifa, soit en personne dans  les stades (environ un million de visiteurs) soit en suivant le contenu des tournois sur une variété de plateformes et d’appareils dans l’univers médiatique. Sur les réseaux sociaux, selon Nielsen, il y avait 93,6 millions de publications sur le sujet, toutes plateformes confondues, avec une portée cumulée de 262 milliards de vues et 5,95 milliards d’engagements.

L’idée d’un boycott de cette Coupe ne s’est pas imposée. Paris, Marseille, Bordeaux, Nancy, Reims, Nantes, Lille, Strasbourg… la liste des villes qui ont décidé de ne pas installer d’écrans géants ni de « fans zones » pour diffuser l’événement s’est allongée mais les entreprises ne se sont pas posé la question de remettre en cause leur soutien à cet événement sportif international (publicité, sponsoring…) et le public n’a pas boudé le spectacle, qui a réalisé des audiences TV très importantes, surtout en France.

Les leçons ont-elles été tirées ? Apparemment pas, comme l’illustre l’épisode de la désignation sans coup férir de l’Arabie Saoudite comme seul pays hôte de la Coupe du monde de football en 2034. Nous continuerons à suivre sur ce blog la chronique RSE du Mondial de foot …

 

Impact économique

Le coût de l’organisation de la Coupe du monde de football au Qatar, 220 milliards de dollars, est sans précédent. Il représente 100 fois le montant de celle organisée en France en 1998[1]. C’est aussi 20 fois plus que la Russie en 2018 et 50 fois plus que l’Allemagne en 2006. Le Qatar et ses 2,75 millions d’habitants attendaient au moins 1,2 million de visiteurs pour cet événement et en ont accueilli 1 million. On a le droit de contester cette démesure. Le Qatar a réalisé un bénéfice estimé à 17 milliards de dollars en 2022, ce qui est largement insuffisant pour obtenir un ROI correct en comparaison des coûts supportés, d’après Dario Silic, professeur à la SSBM, École suisse de commerce et de gestion à Genève (« La Coupe du Monde de la FIFA 2022 au Qatar est-elle rentable ? », 6 décembre 2022).

Dario Silic précise dans cette même étude : « Même s’il est impossible d’établir le coût exact pour le Qatar de la Coupe du Monde de la FIFA, c’est sans aucun doute l’investissement le plus coûteux dans l’organisation de toutes les Coupes du Monde organisées depuis la première en 1930. Selon de nombreux rapports, le coût total de l’investissement pourrait même être supérieur à celui des 21 précédents réunis. Pour donner une idée, les Coupes du Monde les plus chères auparavant étaient le tournoi 2014 au Brésil et l’édition 2018 en Russie, qui coûtaient toutes deux moins de 15 milliards de dollars ».

« On a constaté une nouvelle dynamique après la Coupe du monde en Afrique du Sud, mais celle au Qatar est clairement la plus chère de l’histoire », explique à franceinfo Luc Arrondel, spécialiste de l’économie du football au CNRS, qui a recensé le coût des différentes éditions. Des chiffres validés par Wladimir Andreff, président du conseil scientifique de l’Observatoire de l’économie du sport.

Coût des Coupes du monde 1998-2022

Ce coût de 200 à 220 milliards de dollars apparaît comme d’autant plus disproportionné que la Qatar est un petit pays dans lequel l’organisation d’un tel événement est totalement extraverti. Environ 1 million de personnes sont venues dans la péninsule du Golfe persique pendant un mois à cette occasion, ce qui correspond à un accroissement de population de plus de 40%, puisque le Qatar compte 2,8 millions de résidents en 2022. Le pays ne communique pas sur son nombre de ressortissants, mais l’estimation d’une agence de consultants locale évoque un peu plus de 330.000 Qataris, 90% de la population locale étant étrangère. Le nombre de locaux est donc quatre fois inférieur au nombre de visiteurs de la compétition. Il faut remonter à la première édition de la compétition, en 1930 en Uruguay, pour trouver une telle disproportion (d’après Léa Prati et Noé Bauduin, « Les cinq chiffres d’un événement démesuré », franceinfo.fr, 21 novembre 2022).

Il faut préciser que la majorité des revenus générés par la Coupe du monde, notamment la billetterie et les droits télévisés,  ne reviennent pas aux pays hôtes mais sont captés par la Fifa. Comme l’explique Dario Silic dans son étude citée ci-dessus, « la vente de billets pour les matchs ne se situe pas vraiment dans le budget de l’État du Qatar, car ce flux de trésorerie appartient à une filiale détenue à 100 % par la FIFA. (…) Les droits marketing (y compris les droits télévisés), qui ont rapporté plus d’un milliard de dollars lors du cycle 2018, appartiennent également à la FIFA. Tous ces flux de trésorerie sont conservés par la FIFA ».

Comme la Fifa l’explique elle-même, « la grande majorité (environ 95%) des revenus de l’organisation proviennent de la vente de droits de télévision, de marketing, d’hospitalité et de licence liés à la Coupe du monde ».

Pour le Qatar, en novembre-décembre, les revenus issus des droits TV étaient budgétés autour de 3,5 milliards de dollars[2]. C’est donc là qu’il faut exercer une pression, pour amener la Fifa à évoluer sur ses pratiques et ses décisions.

La vente des droits de la Coupe du Monde de la Fifa Qatar 2022 a représenté la majeure partie des revenus de la Fifa (6.314 millions de dollars, soit 83 %) toutes catégories confondues. Il s’agit d’un record et ce tournoi a été le plus rentable de l’histoire de la Fifa, selon le document « Revenus 2019-2022 », publication de la Fifa.

Mais pour quelles retombées pour le Qatar ? Une étude d’Angelou Economics, cabinet d’études économiques basé au Texas va droit au but : « Au départ, on pensait que la Coupe du Monde de la FIFA 2022 rapporterait 20 milliards de dollars au Qatar. (…) Cependant, ce qui s’est passé pour le Qatar est bien différent. Divers rapports ont montré que la Coupe du Monde a été un désastre économique absolu pour ce petit pays. Pour être juste, le Qatar n’a pas été sans bénéfices économiques à l’accueil de la Coupe du Monde. Par exemple, les investissements étrangers au Qatar ont augmenté de 400 % ces dernières années. Cependant, de nombreux experts estiment que cette augmentation n’aura pas d’effet positif à long terme sur l’économie du Qatar. La raison en est que la majeure partie des investissements étrangers provient de pays comme la Chine et la Russie, qui cherchent à investir dans les ressources pétrolières et gazières du Qatar » (« Comprendre l’impact économique de l’organisation de la Coupe du Monde de la FIFA », Angelou Economics, 1er décembre 2022).

Il me semble que l’édition 2022 au Qatar a marqué pour la première fois avec autant d’évidence le décalage des impacts économiques et financiers avec un pays hôte plutôt perdant et une Fifa triomphalement gagnante. Les pays hôtes laisseront-ils ce déséquilibre se perpétuer, voire se creuser ? Dario Silic confirme : « Même si la rentabilité n’est pas suffisante pour le Qatar à court et moyen terme, avec de fortes incertitudes quant à la rentabilité à long terme ; ce qui est certain, c’est que la FIFA a déjà généré un chiffre d’affaires sans précédent de 7,5 milliards de dollars grâce à quatre ans d’accords commerciaux liés à la Coupe du Monde 2022 au Qatar ».

Une source d’impact positif majeure pour le pays est la création d’emplois. Mais contrairement à beaucoup de chantiers d’infrastructures, la Coupe du monde 2022 n’a même pas constitué un levier de création d’emplois pour la population du pays d’accueil. Pourtant, compte tenu de la faiblesse des infrastructures du pays, le Qatar a dû entreprendre la construction de 7 stades. Mais il s’est appuyé pour les construire sur les travailleurs immigrés, qui représentent plus de 90% de sa population.

Même lacune pour la contribution de ces infrastructures à la vie culturelle et sportive du pays, une fois le 18 décembre 2022 et sa cérémonie de clôture passés. Que fera-t-on des 80.000 places du stade de Lusail, situé à 20 kms au nord de Doha, la capitale (qui a coûté 767 millions de dollars à lui seul selon Skynews) et des autres infrastructures une fois la compétition terminée, dans un pays sans culture footballistique (l’équipe de football la plus titrée du Qatar, Al-Sadd, qui évolue dans la Qatar Stars League, ne compte en moyenne que 1.500 spectateurs à Doha, selon le Daily Mail) ? Sur les huit stades construits pour l’évènement, sept l’ont été spécifiquement pour la compétition et offrent une capacité de 40.000 à 80.000 places, au sein d’une agglomération de 800.000 habitants. Fallait-il vraiment construire une telle infrastructure, dans une ville qui n’existait même pas il y a encore quelques années, pour une poignée de rencontres seulement ? La question des « éléphants blancs », très bien gérée par les Jeux Olympiques de Paris 2024, a été occultée par la Fifa, qui n’a découvert que plus tard l’ampleur des dégâts, en désignant les 3 pays hôtes pour le Mondial 2026.

Pour les grands événements sportifs d’ampleur internationale, l’un des principaux impacts économiques est le tourisme drainé par l’événement. Mais dans le cas du Qatar en 2022, les touristes hors Coupe du Monde n’ont pas contribué au PIB du pays par la consommation et les investissements pendant l’événement. En fait, si vous n’aviez pas de billet pour un match, vous ne pouviez pas entrer au Qatar du 1er novembre jusqu’à la fin de la Coupe du Monde. Les infrastructures de logement et de transport, même fortement augmentées constituaient un goulot d’étranglement.

Les conditions d’attribution de la Coupe du monde 2022 posaient également question. Alors que les Etats-Unis étaient les grands favoris, le Qatar a créé la surprise en 2010, en obtenant la désignation comme pays hôte de la compétition, surpassant non seulement les Etats-Unis mais aussi l’Australie et le Japon. Beaucoup se sont interrogés sur cette nomination surprise et des enquêtes judiciaires ont été ouvertes en Suisse, aux Etats-Unis et en France, même si aucune mise en examen n’a (encore ?) été prononcée[3].

Pour Gianni Infantino, président de la Fifa, « la Coupe du monde 2022 sera une occasion unique de réunifier le Monde dans une célébration du football et de l’inclusion sociale »[4]. Mais cet événement sportif ne peut même pas se prévaloir de son caractère inclusif, dans un pays où l’homosexualité et la prise de position publique en faveur des LGBT+ sont illégales. La liste des interdictions auxquels s’exposent les visiteurs de ce pays est longue : consommation d’alcool restreinte à la sphère privée,  aux palaces cinq étoiles et à quelques lieux réservés, homosexualité punie par l’article 296 du Code pénal qatarien et passible d’une peine pouvant aller jusqu’à sept ans de prison, « indécence », « blasphème », « non-respect des lieux de culte », « musique et bruits bruyants », « s’afficher en couple dans la rue, »…

Les déclarations de la Fédération internationale de foot qui avait assuré à CheckNews au mois de juin 2022 que l’interdiction des relations sexuelles hors mariage ne devrait pas figurer parmi les interdictions du Mondial ne suffisent pas à rassurer. En octobre 2022, le Qatar a fait savoir que « le Comité suprême pour la livraison et l’héritage, la Coupe du monde 2022 et la Fifa publieront sous peu un guide complet pour les fans, qui conteste une grande partie des informations diffusées, » pour faire comprendre que toutes les restrictions habituelles ne devraient pas être appliquées durant la compétition. Contrairement aux annonces des organisateurs qui affirment que la Coupe du monde est inclusive, une enquête publiée par trois médias scandinaves a révélé que les couples gays ont été refusés par plusieurs hôtels recommandés par la Fifa.

Plus grave, pendant la compétition 2022, les autorités du Qatar, où l’homosexualité est illégale, ont empêché d’entrer dans les stades plusieurs supporters affichant les couleurs arc-en-ciel, symboles de la défense des droits LGBT+. Et la décision de la Fifa de bannir ce fameux brassard a, elle, suscité de vives réactions politiques. Celles-ci se sont même exprimées dans les tribunes des stades qataris. La Belgique et six autres nations européennes présentes au Qatar (Allemagne, Angleterre, Danemark, Pays-Bas, pays de Galles et Suisse) ont renoncé à ce que leur capitaine porte ce brassard coloré symbolisant l’inclusion et la diversité.

Malgré tous ces signes alarmants, et contrairement aux annonces de nombreuses grandes villes, aucune fédération sportive, aucun pouvoir politique n’a pris la décision de boycotter cette Coupe du monde. Le fait que le Qatar, dont le foot est un levier de soft-power majeur, soit un des principaux financeurs du foot français (le PSG entre autres) mais surtout l’un des premiers exportateurs de gaz, n’y sont pas pour rien, surtout dans cette période où la transition énergétique était déjà un enjeu majeur.

Dans son autobiographie (« Chaque jour se réinventer », éditions Stocks, mars 2023), Jean-Michel Aulas, à l’époque président de l’Olympique Lyonnais, longtemps critique sur le Qatar, raconte comment il a dû changer de pied après le rachat du PSG : « J’étais seul à me battre. Je suis allé jusqu’à l’Elysée où on m’a répondu : raison d’Etat. Du coup, je suis rentré dans le rang ».

Ce levier de soft-power est une clé de compréhension majeure car le Qatar est loin d’être le seul Etat souhaitant devenir une place forte du foot en engageant des dépenses mirifiques, avec des visées dépassant le simple cadre du sport. Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport à l’Institut libre des relations internationales et des sciences politiques (Ileri), et auteur de « Géopolitique du sport » (éditions Bréal) montre bien la réorientation de la stratégie des dirigeants du Qatar :

« A la fin des années 90, le Qatar se lance dans une politique volontariste dans le foot qui va de pair avec l’arrivée au pouvoir d’Hamad al-Thani (père de l’actuel émir du Qatar). Il veut faire du foot un élément distinctif du pays. Alors le plus simple, c’est de faire venir des stars, avec des gros salaires. Mais les Qataris agissent assez naïvement, car il s’avère que ces vieilles gloires n’ont pas vraiment envie de jouer, et cela ne permet pas au championnat national de décoller. C’est le fantasme de croire qu’on peut rapidement développer la pratique locale avec des stars passées. Puis il y a un tournant vers 2010, avec un changement de braquet. Hamad Al-Thani veut attirer de grands événements internationaux et des soutiens étrangers. Ils vont chercher des leaders, comme Pep Guardiola et Zinédine Zidane, qui deviennent ambassadeurs pour la candidature à l’organisation de la Coupe du monde 2022. Le pays réoriente ses investissements et se diversifie. La priorité n’est plus le championnat national mais la visibilité internationale, avec le sponsoring – comme sur le maillot du FC Barcelone -, la création de la chaîne BeIn Sports et le rachat du Paris-Saint-Germain. Les Qataris se rendent compte que c’est plus intéressant de détenir un grand club, avec comme priorité d’apparaître crédibles avant leur Coupe du monde. Ils développent aussi une industrie du sport innovante, avec notamment la création de l’académie Aspire à Doha pour se soigner et se préparer, ou d’incubateurs de start-up dédiées » (interview à Libération du 10 août 2023, p. 9, « États-Unis, Qatar, Chine, Inde, c’est du vrai soft power »).

A l’heure de la sobriété, on assiste à un gaspillage immense d’argent et d’énergie. Le football que nous aimons est populaire et solidaire.

 

Impact environnemental

Ce qui a frappé l’opinion publique à propos du Mondial 2022, c’est que les sept stades construits spécifiquement pour la compétition, bien qu’à ciel ouvert, ont été climatisés – sans compter les 168 vols quotidiens entre le Qatar et les pays voisins (d’autres sources mentionnent 500 navettes aériennes quotidiennes), qui ont hébergé une large partie des supporters.

Comme on l’a vu plus haut, la Coupe du monde 2022 était un très grand événement… dans un tout petit pays. La superficie du Qatar dépasse à peine les 11.000 km², soit un territoire comparable à celui de la Gironde. La grande majorité de la population vit sur le littoral est de ce pays désertique. Les stades sont donc concentrés dans ce petit périmètre et les deux enceintes les plus éloignées (Al Bayt et Al Janoub) ne sont distantes que de 55 kms, soit l’équivalent d’un trajet Paris-Fontainebleau. Cela fait de cette Coupe du monde la plus « compacte » de l’histoire. Au cours des 20 dernières éditions, l’Allemagne (2006) était jusque-là celle qui présentait la plus grande compacité : 600 kms séparent les stades les plus éloignés de Munich et de Hambourg.

Cette compacité constituait un atout environnemental : pour des joueurs ou des supporters basés sur place, tous les matches étaient à portée dans un espace restreint. Le bilan carbone a cependant été très détérioré par les vols quotidiens depuis les pays voisins, qui servaient d’hébergement, compte tenu de la faiblesse des infrastructures hôtelières du Qatar.

Pour l’édition 2022 au Qatar, les émissions de gaz à effet de serre s’élèvent à 3,6 millions de tonnes équivalent CO2, selon une estimation livrée par la Fifa elle-même. Ce chiffre demeure très contesté par les ONG, mais il permet de comparer les éditions successives puisque la Fifa établit un bilan depuis 2014. L’estimation de 2022 est ainsi nettement plus élevée que celle des éditions précédentes : +70% par rapport au Mondial en Russie, par exemple. Les transports sont à l’origine de plus de la moitié des gaz à effet de serre émis, dont 90% sont imputables au seul transport aérien international. L’accueil et le logement des personnes arrivant pour la compétition est le deuxième poste d’émissions. Les constructions permanentes, le troisième.

Mais il y a pire… Le Qatar a essayé de se doter d’une image de leader de la lutte contre le réchauffement climatique et la Fifa y a contribué, avec par exemple, des déclarations très volontaristes de son président Gianni Infantino lors de la COP 26 à Glasgow, fin 2021. Mais depuis, la légende a été éventée. Gilles Dufrasne, à la tête de l’ONG belge Carbon Market Watch et co-auteur du rapport « Mauvais tacle : Carton jaune pour la FIFA 2022 sur sa déclaration de neutralité carbone pour la Coupe du monde » démonte les prétentions de la Fifa sur la neutralité carbone qu’elle n’a cessé de marteler dans ses campagnes publicitaires[5]. « La communication de la Fifa est abusive et mensongère. Ils sous-estiment les émissions globales des constructions des stades, » indique-t-il en ajoutant « l’affirmation de neutralité carbone n’est tout simplement pas crédible ».

Le calcul de l’impact carbone de la construction des stades est fortement sous-estimé car il faut tenir compte de l’ensemble du cycle de vie des stades, alors que la Fifa a réalisé ses calculs sur une période limitée à 58 jours, soit la période d’utilisation prévue de ces stades. Comme le Qatar ne disposait que de 100.000 chambres d’hôtel, offre beaucoup trop limitée pour accueillir les fans, 168 vols quotidiens ont été organisés avec les pays voisins qui les hébergeaient. Mais la FIFA n’a pas jugé bon d’intégrer l’impact considérable de ces vols dans les calculs, ce qui équivaut à se moquer ouvertement de la notion d’étude d’impact !

Les auteurs du rapport publié fin mai 2022 soulignent également que « selon nos estimations, l’empreinte totale des stades pourrait être sous-estimée d’un facteur huit, s’élevant à 1,6 mégatonne d’équivalent CO2, au lieu de 0,2 mégatonne rapportée ». Au Qatar, certains stades seront « permanents », ils survivront à la compétition. D’autres verront leur capacité réduite à l’issue du tournoi. Un dernier stade sera même totalement démonté (il est composé de containers). Quand la Fifa décompte 206 kilotonnes équivalent CO2 (ktCO2e) pour les enceintes permanentes, l’ONG évoque plutôt 1 620 ktCO2e. Au Royaume-Uni, en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas et en France, cinq ONG ont donc décidé de mener des actions en justice pour publicité trompeuse. C’est le cas de Notre affaire à tous, notamment, qui a déposé plainte auprès du Jury de déontologie publicitaire, le 2 novembre 2022, pour publicité mensongère.

Pour tenir ses engagements de neutralité, le Qatar a dû se tourner massivement vers la compensation carbone. Ce mécanisme permet de « compenser » les émissions d’un projet émetteur de CO2 par l’achat de crédits carbone volontaires censés financer des projets qui séquestrent ou évitent des émissions. Mais « les crédits carbone de la Fifa sont de très mauvaise qualité, » précise Gilles Dufrasne car « les crédits achetés sont adossés à des projets de construction d’éoliennes en Turquie qui auraient probablement vu le jour sans ces crédits carbone. La nuance est importante car le but des crédits carbone est de financer des projets qui n’auraient pas existé sans eux et non de s’ajouter à un financement déjà bouclé, » explique-t-il. C’est ce qu’on appelle « l’additionnalité » en méthodologie d’études d’impact. De fait, ces crédits viennent de « projets non additionnels », autrement dit de projets qui auraient été menés de toute façon. Pour couronner le tout, la Coupe du monde 2022 a créé son propre programme de compensation, le Global Carbon Council, une instance « ni crédible, ni indépendante, » dénonce Carbon Market Watch.

« Qui peut honnêtement croire que la construction de stades climatisés au milieu du désert puisse être neutre en carbone ? » interroge Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à tous. « Les fans de football doivent pouvoir profiter de leur sport sans être pris en otages par les choix dramatiques de la Fifa, tant sur le plan humain qu’écologique ». L’énergie électrique utilisée par exemple pour la climatisation à ciel ouvert des stades, proviendra très largement de sources fossiles.

Comme l’a dit Ludovic Castanié, conseiller municipal LR et membre de la majorité municipale de Beauvais, qui a appelé à titre personnel à ne pas regarder les matches de la Coupe du monde 2022, « comment pouvons-nous demander à nos concitoyens, nous élus, d’accepter de faire des efforts à tous niveaux afin de préserver notre planète, et de l’autre côté de se taire face à la folie écologique qu’est cette coupe du monde ? »

Seule la pression des supporters, des sponsors, des joueurs ou des Etats pourrait obliger les organisateurs à remettre en cause leur folie des grandeurs. Le Mondial 2026 aura lieu sur le continent nord-américain, avec 48 nations participantes réparties dans trois pays (Canada, États-Unis, Mexique) où l’usage de l’avion pour le déplacement des supporters sera normalisé et automatisé. Plutôt que d’annoncer que les jeux asiatiques d’hiver (je souligne le mot « hiver ») vont être organisés dans le désert en Arabie Saoudite, où les chutes de neige sont considérées comme plus exceptionnelles que les manquements aux droits humains, les instances internationales du sport doivent faire ce que font toutes les entreprises qui veulent préserver l’avenir : commencer à concevoir une Coupe du monde bas carbone.

 

Impact social et sociétal

Fin février 2021 le quotidien britannique The Guardian a publié une enquête compilant les données obtenues auprès des gouvernements indien, sri-lankais, bangladais, népalais, pakistanais, montrant qu’au moins 6.500 ouvriers immigrés originaires de ces pays (2.711 rien que pour l’Inde) ont trouvé la mort sur les chantiers de construction du Qatar depuis que ce pays a gagné, en décembre 2010, l’organisation de la Coupe du monde de football 2022 jusque 2020. Cette estimation est minorée puisque les Kényans et les Philippins, également très présents parmi la main-d’œuvre présente dans les pays du Golfe, n’ont pas été comptabilisés, faute de données disponibles dans ces deux pays.

La comparaison avec les précédentes éditions de la Coupe du monde reste très difficile à établir. Les chiffres existant pour les Mondiaux passés sont très éloignés de ceux du Qatar : 21 morts pour l’édition russe en 2018, selon l’ONG Human Rights Watch et 8 pour celle de 2014 au Brésil, d’après l’agence Reuters. Mais ces chiffres ne concernent que les accidents ayant eu lieu sur les chantiers des stades. Ils sont donc difficilement comparables aux 6.500 morts évoqués pour le Qatar.

La presse française a joué son rôle en enquêtant. Le quotidien Libération a publié les témoignages de 4 de ces ouvriers migrants venus participer à une audience à Paris dans le cadre d’une enquête préliminaire (voir : « Sur les chantiers on faisait des malaises tous les jours », Libération, 16 janvier 2024). Le journal 20 minutes a raconté l’histoire des ouvriers privés de passeports et de salaires par le Mondial, comme Paul venu d’Ouganda. So Foot a publié le témoignage d’Absdeslam Ouaddou qui a joué au Qatar entre 2010 et 2012 et qui est, depuis, devenu un ardent défenseur des droits humains protestant contre l’octroi de la Coupe du Monde au Qatar.

Certes, le chiffre résultant de l’enquête du Guardian est contesté. En 2021, un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui a un bureau à Doha depuis 2017, a conclu que la totalité des accidents du travail survenus pendant la seule année 2020 au Qatar avait tué 50 travailleurs et en avaient blessé gravement 500 autres. L’OIT note cependant des lacunes dans le système d’enquête et de recensement des décès, et admet que leur nombre pourrait être plus élevé.

Amnesty International a montré dans un rapport publié en août 2021 que le Qatar a failli à son obligation de mener des enquêtes adaptées sur la mort de ces travailleurs et dénonce le faible nombre d’autopsies pratiquées. « Sur les 18 certificats de décès examinés par Amnesty International, 15 ne fournissaient aucune information sur les causes sous-jacentes des morts, » explique l’ONG, qui ajoute qu’aucune des familles interrogées n’a reçu de demande des autorités du Qatar pour conduire des examens post-mortem poussés sur les défunts. Elle note également l’absence d’enquête menée auprès des collègues et des familles des défunts.

Des milliers de morts restent ainsi inexpliquées. La revue Cardiology a révélé en juin 2019 qu’« une large proportion des morts de migrants népalais était due à des ‘coups de chaleur’ ». Selon la revue, « 200 des 571 décès liés à des accidents cardiovasculaires [d’ouvriers népalais] entre 2009 et 2017, auraient pu être évités si des mesures de protection effectives avaient été appliquées ». Malgré toutes ces évidences, Gianni Infantino, le président de la Fifa, expliquait en janvier 2022 devant le Conseil de l’Europe que ce chiffre de 6.500 morts était simplement faux. Il assurait avec aplomb que seules trois personnes avaient perdu la vie sur les chantiers qataris, un chiffre malheureusement ridicule.

Selon Lola Schulmann, spécialiste des droits économiques et sociaux à Amnesty, les conditions de travail sont bien la première cause de ces 6.500 morts : « On parle de personnes qui peuvent travailler en extérieur 14 heures par jour, 7 jours sur 7, sous de très fortes chaleurs », détaille-t-elle à franceinfo (Léa Prati et Noé Bauduin, « Les cinq chiffres d’un événement démesuré », franceinfo.fr, 21 novembre 2022).

Ces ouvriers et leurs camarades, plusieurs centaines de milliers de travailleurs migrants, ont travaillé dans des conditions proches de l’esclavagisme. Les autorités du Qatar n’ont cessé de dissimuler les impacts négatifs. Dans un rapport publié en avril 2022, Amnesty International affirme que les conditions de travail des agents de sécurité au Qatar, « y compris dans des projets liés à la Coupe du monde de football 2022, » sont comparables à du « travail forcé ». Des milliers d’agents de sécurité ont été recrutés pour le Mondial.

La justice suivant son cours à pas lents, il faudra encore des années avant d’établir les responsabilités ou tout du moins une partie. Neuf ans après les faits, le juge de la Chambre d’instruction de Versailles a ainsi validé en juillet 2024, la mise en examen de la division du groupe Vinci Construction Grands Projets. L’entreprise, qui avait fait appel de la décision en 2022, estimant qu’un manque de preuves et des questions de procédures rendaient la mise en examen nulle, a donc été déboutée. Vinci est accusée de « réduction en servitude, travail forcé, conditions de travail et d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine et obtention de services en échange d’une rétribution manifestement sans rapport avec l’importance du travail accompli », dans le cadre des chantiers de la Coupe du Monde de football au Qatar.

A partir de 2011, sur les chantiers qu’elle gérait pour la Coupe du Monde, la filiale de Vinci au Qatar aurait en effet employé de nombreux travailleurs migrants dans des conditions de travail extrêmement dégradées. L’association Sherpa, à l’origine de la plainte avec les parties civiles et d’anciens travailleurs, s’était ainsi rendue sur place en 2014 et avait recueilli les témoignages d’ouvriers décrivant un travail « sous plus de 45 degrés », sans eau ou ombre, mais aussi « la rétention des passeports, un accès insuffisant aux douches et WC dans les logements, une nourriture à peine comestible ». Les travailleurs, pour la plupart très endettés, étaient alors contraints de travailler pour la filiale du constructeur, dans une situation apparentée à du travail forcé.

Il avait fallu sept ans pour que la plainte, déposée en 2015, donne lieu à une première mise en examen en 2022. La longue enquête avait permis de mettre en évidence des indices graves et concordants que l’entreprise donneuse d’ordre ait commis ou participé aux infractions constatées au sein de sa filiale. Lors de la mise en examen de sa filiale en novembre 2022, Vinci déclarait avoir lancé dès 2014 des audits par des tiers indépendants sur ses chantiers au Qatar, menés par l’entreprise QDVC. Or, Vinci Constructions Grands Projets détenait 49% du capital de cette entreprise.

Pour dissimuler leurs impacts négatifs, les dirigeants du Qatar ont utilisé l’arme de la corruption à grande échelle. Elle n’a cessé d’être dénoncée depuis l’attribution de la Coupe du Monde en 2010 et elle a poursuivi ses ravages durant plusieurs années. Elle est à l’origine de l’interpellation de la vice-présidente grecque du Parlement européen le 8 décembre 2022. Eva Kaili, du parti S&D, a étonné ses collègues en se félicitant de l’efficacité de la « diplomatie sportive qui avait permis au Qatar de devenir exemplaire sur le droit du travail ». Elle aurait été payée pour cela ainsi que d’autres parlementaires et un représentant de la Confédération syndicale internationale (ITUC). « Le lobbying intensif du Qatar pour redorer son image ternie n’a pas de prix, » conclut Novethic dans son article du 11 décembre 2022 intitulé « Qatar 2022 : la compétition sportive n’a pas dissipé le parfum de corruption qui flotte jusqu’au Parlement européen ».

L’article du Monde consacré à cette affaire hors norme raconte la sidération du Parlement et rapporte le témoignage de parlementaires qui n’avaient pas compris les réticences des membres du parti S&D à vouloir adopter une résolution, le 24 novembre 2022, sur le Qatar. Une partie d’entre eux s’est opposé en particulier à un amendement qui « condamnait le non-respect par le Qatar de sa responsabilité première de protéger les droits de l’homme et les droits des travailleurs migrants sur son territoire lors de la préparation de la Coupe du monde de la FIFA 2022 et d’enquêter sur la mort de milliers de travailleurs migrants, souvent imputée de manière arbitraire à des causes naturelles ».

Après l’annonce par le Parlement européen de sanctions vis-à-vis du Qatar suite à cette tentative de corruption, l’Emirat a répliqué en décembre 2022 en déclarant que ces décisions auront un « effet négatif sur la sécurité énergétique mondiale ». Effectivement, en 2021, c’est-à-dire avant même la guerre en Ukraine, le Qatar représentait 24% des importations européennes de GNL … soit plus que la Russie (20%).

Dans le documentaire sur la Coupe du monde au Qatar diffusé au sein de l’émission « Complément d’enquête » sur France 2 le jeudi 13 octobre 2022, on observe avec intérêt la réaction du président de la Fédération française de Football (FFF) de l’époque, Noël Le Graët. Après avoir visionné les images des conditions de vie de travailleurs sous-traitants de l’hôtel des Bleus au Qatar, chambres exiguës infestées de cafards où les travailleurs s’entassent sur des lits superposés, le président de la FFF avait répondu au journaliste de l’émission : « C’est pas insoluble ça, c’est des coups de peinture, avec deux réchauds à gaz peut-être à changer. Il y a encore le temps de réparer ça ». Entre les cas supposés d’abus sexuels, de chantage, de harcèlement (parfois sur des mineurs), un plan social en 2021 ou encore un audit par le ministère des sports, Noël Le Graët aurait pu éviter d’aggraver son cas…

Mais dans ce même documentaire, il renchérit : « Je peux vous montrer plein d’images comme ça dans plein de pays, même peut-être pas loin d’ici ,» dit-il, installé dans son bureau parisien. Ce point de vue a provoqué dès le lendemain une réaction de notre courageuse et éphémère ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, qui sur RTL, s’est dite « choquée » et a appelé la FFF à prendre « sa part de responsabilité » (L’Obs, 14 octobre 2022).

Le choix du Qatar montre le mépris de la Fifa à l’égard des droits humains. Ce pays figure avec une belle constance dans le palmarès des 10 pays les pires en matière de droits humains, selon l’Indice CSI des droits dans le monde, qui se base sur 97 indicateurs internationalement reconnus pour évaluer la protection des droits des travailleurs dans la loi et la pratique dans 139 pays. Les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch (HRW) sont également très clairs. Amnesty International alerte depuis plusieurs années sur la situation des droits humains dans l’Emirat, et a lancé une campagne « Qatar 2022, les droits humains ne doivent pas être hors-jeu ».

Cela dit ces tensions ont obligé le Qatar à progresser, avec par exemple la création d’un salaire minimum (l’équivalent de 250 euros par mois), d’un fonds d’indemnisation pour les salaires impayés, la définition d’horaires de travail mieux adaptés aux conditions climatiques de la région et la suppression en 2018 de la Kafala, un système d’exploitation qui lie le travailleur à son employeur[6]. Mais Amnesty International, qui publie chaque année son « Reality Check » sur le Qatar depuis 2016, estime dans son rapport du 16 novembre 2021, que les progrès engagés par les autorités pour améliorer le sort des travailleurs « sont au point mort depuis un an, et que les anciennes pratiques abusives ont refait surface ». Amnesty ajoute que « sur le terrain, les réformes ne sont pas toujours mises en place ». Les syndicats restent interdits.

De son côté, l’ONG Human Rights Watch affirme dans son rapport publié en décembre 2021, que « la réforme du droit du travail est terriblement inadéquate et faiblement mise en œuvre, si bien que les travailleurs migrants continuent de souffrir de nombreux abus, comme la confiscation de leur passeport, le paiement inexistant ou retardé de leurs salaires et même le travail forcé »[7]. Dans un autre rapport de 2021, HRW a déclaré que les travailleurs étrangers souffraient toujours de « retenues salariales punitives et illégales » et faisaient face à « des mois de salaires impayés pour de longues heures de travail exténuant » (« How Can We Work Without Wages? », HRW Report). May Romanos, chercheuse sur les droits des travailleurs migrants dans les pays du Golfe pour Amnesty International, évoque les témoignages, peu avant le début de la Coupe du monde, de migrants employés comme agents de sécurité qui ont dû travailler jusqu’à 12 heures par jour, sept jours sur sept, pendant des mois, voire des années. Parmi eux, certains ont déclaré avoir dû travailler par quarts sans avoir accès à un espace intérieur, ni même à de l’eau potable, en plein été.

Malgré ces réserves, Hassan Al Thawadi, le secrétaire général du Comité d’organisation de la Coupe du monde de football 2022 est allé jusqu’à prétendre publiquement que plusieurs ONG reconnaissaient elles-mêmes que le respect des droits humains s’était beaucoup amélioré au Qatar depuis l’attribution de la Coupe du monde. « Depuis 13 ans, avec le Comité d’organisation dont je suis le responsable, nous avons fait d’énormes progrès, affirmait Hassan Al Thawadi. Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est Amnesty International et Human Rights Watch. Leurs derniers rapports disent tous que nous adoptons les bons standards ». Cette affirmation est fausse. Depuis 2009, comme les deux ONG l’ont confirmé à franceinfo, ni Amnesty International, ni Human Rights Watch n’ont constaté de nette amélioration sur cette question au Qatar. En fait, trois points posent particulièrement problème selon elles : les droits des travailleurs immigrés, la liberté d’expression, et les droits des femmes et des personnes LGBT.

 

Boycotter ou s’exprimer ?

La France aurait-elle du ne pas envoyer les Bleus disputer la compétition ? Cela serait faire peser sur les joueurs, qui misent leur carrière sportive sur l’événement, un poids trop lourd et trop exclusif. Mais on pourrait espérer, comme l’on fait d’autres équipes, une prise de position de leur part, surtout depuis que la Fédération française a précisé que ses joueurs bénéficient sur ce sujet de leur liberté de parole. Avant leur premier match des éliminatoires pour la Coupe du monde 2022, les joueurs allemands, néerlandais et norvégiens s’étaient affichés avec des maillots siglés « droits humains », en référence aux accusations planant sur les chantiers des stades de la compétition. Rien de tel de la part des Français…

Pourrait-on espérer, s’agissant de l’équipe nationale du « pays des Droits de l’homme », un comportement aussi exemplaire que celui des basketteurs américains, qui ont donné une visibilité exceptionnelle à la lutte contre les préjugés raciaux après la mort de George Floyd ? Début octobre 2022, Amnesty International dénonçait dans une lettre ouverte le silence de l’équipe de France « face aux milliers de travailleurs migrants décédés sur les chantiers qataris, et aux milliers d’autres soumis au travail forcé ».

Hugo Lloris, à l’époque capitaine de l’équipe de France, a collé aux exigences de la Fifa avec une prise de position remarquée sur l’éventualité de porter un brassard aux couleurs arc-en-ciel (en faveur de l’inclusion et contre les discriminations, notamment des communautés LGBT criminalisées au Qatar) : « Lorsqu’on accueille des étrangers en France, on a souvent l’envie qu’ils se prêtent à nos règles et respectent notre culture. J’en ferai de même lorsque j’irai au Qatar. Je peux être d’accord ou pas d’accord avec leurs idées mais je dois montrer du respect par rapport à cela, » a-t-il déclaré le 14 novembre 2022, comme si l’homophobie et les droits humains quasi-inexistants pour les migrants ou les femmes étaient un simple trait culturel et non des discriminations condamnées non seulement par le droit français mais aussi par le droit international. Le relativisme est l’excuse de la lâcheté pour justifier l’immobilisme.

En fait, on a appris à l’époque que la Fédération Française de Football avait interdit à ses joueurs de manifester en soutien des LGBT, alors que cette même fédération, quelques mois auparavant, avait pris position officiellement en faveur de l’Ukraine après l’invasion par la Russie et avait incité les joueurs à manifester leur soutien à l’Ukraine. Cette prise de position ne pose pas problème mais dans ces conditions, il est difficile de prétendre que les joueurs doivent faire preuve d’une neutralité politique, surtout quand le sport qu’ils pratiquent, le football, irrigue l’ensemble de la société et est considéré par certains Etats, et le Qatar en fait partie, comme un élément de soft-power. À l’inverse, il est incompréhensible que les joueurs soient muselés dans des prises de position qui leurs permettraient de mettre en application les valeurs du sport qu’ils défendent, le respect, la tolérance la lutte contre les exclusions et contre les discriminations.

D’autres équipes ont fait plus et mieux. Le 21 novembre 2022, les onze joueurs iraniens se sont abstenus de chanter leur hymne national avant le coup d’envoi de leur premier match du Mondial 2022 contre l’Angleterre. Ils soutenaient ainsi le mouvement populaire en cours dans leur pays, qui faisait déjà trembler le régime de Téhéran depuis la mort de la jeune Mahsa Amini. Le 23 novembre, alors qu’ils s’apprêtaient à affronter le Japon dans la phase de poules, les joueurs de l’équipe d’Allemagne ont eu un geste symbolique. L’ensemble des joueurs de la Mannshaft, dont le capitaine Manuel Neuer, se sont ostensiblement bâillonné la bouche sur la photo d’avant-match, un geste de dénonciation de la Fifa. Ce geste restera peut-être comme l’image de cette Coupe du monde.

En effet, l’Allemagne s’est résolue, comme plusieurs autres nations, à ne pas porter le brassard « One Love » aux couleurs arc-en-ciel, face à la menace de sanctions de la Fifa vis-à-vis des capitaines d’équipe. Toutes les équipes n’acceptent pas sagement d’être bâillonnées. Selon le journal belge Le Soir, la fédération Allemande (DFB) envisageait de porter plainte contre la Fifa.

Les Iraniens ont repris l’initiative le 25 novembre, lors du match entre l’Iran et le pays de Galles. Dans le stade d’Al Rayyan, où l’équipe nationale persane s’est imposée, un couple a notamment réussi à s’installer en tribune avec un drapeau « Woman Life Freedom » (ou « Femme, vie, liberté », l’un des principaux chants des manifestants) et un maillot floqué « Mahsa Amini » et portant le numéro 22, comme l’âge de la jeune Kurde morte aux mains de la police des mœurs après son arrestation pour port irrégulier du foulard islamique. Réaction immédiate : les agents de sécurité du Mondial sont intervenus pour les expulser hors de l’enceinte. Comme l’a confirmé à l’agence de presse Reuters un porte-parole de l’organisation qatarie, le drapeau et le maillot enfreignaient les règles instaurées par la Fifa et le Qatar. Selon le règlement, les objets comportant des « messages politiques, vulgaires ou discriminatoires » sont effectivement prohibés dans les stades du Mondial. Ce qui est vulgaire, ce n’est pas la manifestation courageuse des iraniens, qui prennent des risques importants face à la théocratie qui règne dans leur pays, c’est la réaction de la Fifa, encore une fois alliée des dictatures et indifférente aux droits des femmes.

Dans un document de novembre 2022, Amnesty International dénonçait le système de « tutelle masculine » : pour se marier, obtenir une contraception ou aller étudier à l’étranger par exemple, les Qatariennes doivent obtenir l’accord d’un membre masculin de leur famille : père, frère, mari.

Dans un article publié par Slate le 14 octobre 2022 (voir les références dans la section Pour aller plus loin), Pierre Rondeau a montré qu’il existe plusieurs types de boycotts, plusieurs types d’actions, plus ou moins efficaces selon les circonstances : boycotts sportif, diplomatique, politique et, enfin, citoyen. C’est à ce dernier que nous avons appelé en 2022.

Car même sans le soutien des joueurs, nous pouvons tous agir. Non pas par un boycott institutionnel car la compétition allait se tenir et l’équipe de France allait jouer, de toutes façons. Mais par ce que j’appelle le boycott populaire : s’abstenir de s’abonner à BeIn Sports, chaîne qatarie et diffuseur officiel de l’intégralité de la compétition ; ne pas regarder les matches en clair, ce qui  entraîne une baisse des audiences, donc une réduction de la valeur des spots publicitaires et par conséquent une baisse des revenus pour les diffuseurs ; relayer les appels au boycott de l’événement ; sanctionner par la carte de crédit les marques qui associent leur nom à l’événement ; faire part de nos désaccords.

Les entreprises qui ont sponsorisé cette Coupe du monde 2022 honteuse, Budweiser, Anheuser-Busch InBev SA/NV, McDonald’s, Vivo, Hisense, et Mengniu auraient dû de leur côté expliquer en quoi cette initiative est compatible avec leurs propres engagements RSE, exercer des pressions sur la Fifa pour qu’elle respecte ses engagements et réévaluer leur soutien.

 

Le pour et le contre d’un boycott

Les arguments des opposants au boycott étaient pitoyables et il est important d’y réfléchir pour les prochains événements sportifs d’envergure internationale. Ils étaient exposés par Nabil Ennasri et Raphaël Le Magoariec dans un article du Journal du Dimanche du 2 octobre 2022 (page 34) intitulé « Mondial au Qatar : la fausse bonne idée du boycott »[8]. Pour ces auteurs, il ne serait pas cohérent de « signer de juteux contrats d’armement » avec le Qatar tout en « souhaitant sa mise à l’écart le temps d’une compétition ». Mais dans ce cas, on ne pourrait jamais mettre à l’écart un pays à qui on a vendu des armes dans le passé, à commencer par la Russie[9] ? Et si ce regard sur le Qatar nous dissuadait de continuer à entasser des armes dans cette région du monde qui se transforme en poudrière, cela ne serait pas un mal.

Deuxième argument, « l’arme du boycott a montré son inefficacité à travers les âges ». Les praticiens de la RSE savent, au contraire, à quel point les boycotts sont efficaces lorsqu’ils reposent sur des fondements légitimes (depuis le boycott international de Nestlé en vue d’enrayer ses campagnes de publicité tapageuses en faveur des substituts du lait maternel dans le Tiers Monde en 1974-1976 jusqu’à celui des marques de vêtements liées au travail forcé des Ouïghours en 2021). Une étude du Cevipof demandant aux Français quel est le moyen le plus efficace d’exercer le plus d’influence sur les décisions prises en France a montré que « voter aux élections » vient en tête avec 52% mais « boycotter des entreprises ou des produits » s’installe en second (14%), avant « manifester dans la rue » (10%), « faire grève » (9%) ou « militer dans un parti politique » (2%).

Jeux Olympiques de Mexico en 1968 – Sur le podium du 200 mètres, les athlètes américains Tommie Smith (médaille d’or) et John Carlos (médaille de bronze) lèvent un poing ganté de noir en référence au Black Panther Party, qui lutte pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Par solidarité, l’australien Peter Norman (médaille d’argent) arbore un badge de l’Olympic Project for Human Rights.

Dans le monde du sport, notre imaginaire est marqué par des gestes symboliques forts comme les poings levés du Black Power par les sportifs afro-américains lors des de la remise des médailles du 200 mètres aux Jeux olympiques d’été de 1968, pour protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Dans le monde du football, un exemple de boycott réussi est encore récent : en avril 2021, lorsque douze clubs européens ont annoncé la création d’une Super Ligue, des supporters anglais et espagnols ont manifesté contre, se sont élevés contre le projet, qui a pris fin en moins de quarante-huit heures.

Enfin, les auteurs qui apprécient les paradoxes prétendent que la Coupe du monde a permis d’attirer l’attention sur les conditions de travail déplorables des ouvriers et a donc permis de les améliorer. Eh bien le boycott n’aurait fait qu’amplifier cette attention.

Le maire de Dijon, François Rebsamen a dénoncé à l’époque « une posture, une hypocrisie » de ses collègues qui ont décidé de ne pas diffuser l’événement sur grand écran en précisant la raison : « cela fait douze ans que la Fifa l’a attribuée à ce pays ». Mais en 2010, cher François, on ne savait pas que 6.500 ouvriers allaient y trouver la mort. De même, la ministre française de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a esquivé une question en affirmant ne pas croire que « le fait de boycotter la Coupe du monde change malheureusement les émissions de gaz à effet de serre de cet événement, » ce qui montre qu’elle ne comprend pas la finalité d’un boycott[10].

A deux jours du lancement de la Coupe du monde, le président Emmanuel Macron, souvent mieux inspiré en matière de droits humains, a malheureusement repris cet argument, qui fait partie des éléments de langage de la Fifa, en exhortant à « ne pas politiser le sport ». Il considérait lui aussi que les protestations éventuelles doivent être émises au moment du choix du pays d’accueil et non au moment de l’ouverture de l’événement.

Dans une lettre du 4 novembre 2022 que SkyNews a consultée, le dirigeant de la Fifa, Gianni Infantino et la secrétaire générale Fatma Samoura disent avoir conscience « que le football ne vit pas en vase clos et qu’il y a de nombreux challenges et de nombreuses difficultés de nature politique dans le monde ». « Mais s’il vous plaît, » implorent-ils, « ne laissez pas le football être emporté dans toutes les batailles idéologiques et politiques qui existent ». Car bien entendu, attribuer la Coupe au Qatar, un pays sans culture footballistique, n’avait rien d’idéologique ou de politique ! « Aujourd’hui il est important que l’on rééquilibre, qu’on parle plus du sportif, » poursuivait Amélie Oudéa-Castera, la ministre des Sports, éphémère elle aussi, au micro de France Info le 10 novembre, dans la droite ligne de la Fifa. Ces multiples tentatives de passer sous silence les vicissitudes de cette Coupe du monde, d’aseptiser l’événement nous semblent pathétiques. On en est encore à « du pain et des jeux » ou à l’opium du peuple…

Il faut préciser aussi que la Fifa n’en est pas à son coup d’essai. En novembre 2013, l’ONG suisse La Déclaration de Berne publiait ses « Public eye awards 2014 » décernés aux « pires cas d’atteintes aux droits humains et à l’environnement ». Elle l’épinglait déjà pour l’organisation de la Coupe du Monde 2014 « ayant des effets négatifs pour le Brésil, notamment des violations des droits humains tels que le droit au logement, le droit à la liberté de réunion et de mouvement, et le droit au travail ». Aujourd’hui, comme le pointe Carole Gomez, assistante diplômée en sociologie du sport au sein de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne et directrice de recherche associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), « la Fifa est dans l’œil du cyclone depuis une quinzaine d’années. On sait que la gouvernance n’est pas bonne, les scandales se multiplient, les arrestations, les accusations se multiplient et l’image de la FIFA est durablement écornée » (Courrier Picard, 25 novembre 2022).

Dans les dernières décennies, les JO de Pékin en 2008 avaient déjà posé le sujet du boycott, tout comme le championnat du monde de handball au Qatar en 2015 (déjà les suspicions de corruption lors de son attribution), les Jeux d’hiver à Sotchi en 2014 (déjà les violations des droits de l’homme associées à l’aberration écologique) ou la Coupe du monde 1978 dans la dictature argentine du général Videla. De la Coupe du monde de 1934 instrumentalisée par le régime fasciste de Benito Mussolini à celle de 2018 dans la Russie de Vladimir Poutine, la Fifa a souvent manifesté son peu de considération pour les droits humains. Mais comme l’avait admis en 2013 Jérôme Valcke, alors secrétaire général de la Fifa, « un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde »[11]. Voilà qui a au moins le mérite de la franchise ! De ce point de vue, le choix du Qatar était judicieux : ancienne colonie britannique, c’est une monarchie absolue gouvernée par la puissante famille al-Thani depuis sa fondation au milieu du XIXème siècle, qui n’admet pas la critique[12].

L’hebdomadaire britannique The Economist cite une étude de l’Université de Copenhague montrant que pour les grosses compétitions sportives, rien ne vaut une dictature. Entre 1945 et 1988, 36% des grands évènements sportifs internationaux étaient organisés dans des pays non démocratiques (« autocracies »). De 1989 à 2012, cette part avait chuté à 15%, mais depuis cette date, elle est remontée à 37%.

Championne toutes catégories du « green » et du « social » washing, cette Coupe du monde a obtenu en juin 2022 la certification ISO 20121. Cette distinction internationale récompense les « systèmes de management responsable appliqués à l’activité événementielle ». L’objectif de cette norme est d’ « intégrer les principes du développement durable dans son ensemble (environnemental, social/sociétal et économique) », précise encore le certificateur.

Qu’en pensaient les Français à l’époque ? Selon un sondage Odoxa publié le 8 octobre 2022, un Français sur deux pensait ne pas regarder une seule seconde de la Coupe du monde. C’est la première fois dans l’histoire qu’un événement sportif suscitait un tel mouvement d’indignation : peu avaient manifesté leur désapprobation lors de la Coupe du monde en Russie, en 2018, ou lors des Jeux olympiques d’hiver à Pékin début 2022.

Selon ce même sondage, 78% des personnes interrogées se disaient préoccupées par la situation locale en matière de droits de l’Homme et 77% étaient choquées par l’organisation de la compétition sous ce climat[13]. Pour 66% des Français, l’exposition mondiale de la compétition ne fera pas avancer les droits humains au Qatar, mais notons aussi que 60% considéraient qu’appeler au boycott n’est pas cohérent, la France encourageant les investissements qataris dans notre pays.

En revanche, les répondants souhaitaient que les représentants officiels du football français (68%), mais aussi Emmanuel Macron et le gouvernement (68%), manifestent publiquement leur désapprobation. De la même manière, les Français ne souhaitaient pas que les Bleus refusent de participer au Mondial (55%) mais attendaient un geste symbolique de protestation de leur part, une fois sur place en novembre pour le premier tour (72%). Sur la question des écrans géants, 70% des Français comprenaient la position des municipalités qui n’en installaient pas car elles ne souhaitaient pas la soutenir, compte tenu de son impact écologique et de la situation au Qatar en matière de droits humains.

Les fans de Leipzig, en Allemagne, tiennent une banderole indiquant « Boycottez le Qatar ! », le 9 novembre 2022

Cependant, ces préventions n’ont eu aucun impact sur les audiences, en tout cas vis-à-vis du public français. 12,5 millions de Français ont regardé le premier match des Bleus face à l’Australie le 22 novembre, un chiffre comparable aux scores réalisés lors du Mondial 2018 et un record d’audience pour TF1 pour l’année 2022. Un mois plus tard, 24 millions de Français étaient devant la finale France-Argentine sur TF1 le 18 décembre 2022 avec des pics à plus de 29 millions pour les tirs au but, un nouveau record pour la télévision française.

Le paysage hors de France est cependant bien différent. Le magazine Challenges (1er décembre 2022) a fait les calculs et estime que les audiences télévision en Europe se sont établies en retrait de 43 %, sauf en France. De son côté, Wikipedia s’intéresse à l’audience mondiale et note que « l’audience de la traditionnelle télévision linéaire a diminué : 2,9 milliards de personnes pour l’édition de 2022, soit 12% en moins par rapport à celle de 2018 » (« Coupe du monde de football 2026 », Wikipedia, consulté en mai 2026).

Mais il faut aussi rappeler que malgré toutes ces avanies, le football est un sport si populaire que l’attractivité du Mondial est très forte. Un indicateur qui ne trompe pas : un nombre record de 420.000 candidatures de bénévoles ont été reçues pour Qatar 2022, dont 20.000 ont été sélectionnées, dont 3.000 bénévoles internationaux de 150 nations différentes pour soutenir et mener tous les aspects du tournoi (source : Fifa).

 

Epilogue : ce qui s’est passé depuis la Coupe du Qatar et avant la prochaine…

Gianni infantino, président de la Fifa, n’avait semble-t-il aucune intention de changer de comportement. En témoigne la désignation sans coup férir de l’Arabie Saoudite comme seul pays hôte de la Coupe du monde de football en 2034, après le retrait de l’Australie et de l’Indonésie. La nouvelle a été annoncée par la publication d’un communiqué de presse laconique de la Fifa le 31 octobre 2023.

« Le conseil de la Fédération, composé de 211 représentants des fédérations nationales n’a même pas été consulté, » nous apprend l’hebdomadaire Challenges (25 janvier 2024). Sepp Blatter, son prédécesseur, a été mis à l’écart en 2015, compromis dans une affaire de corruption. Une commission d’éthique avait été mise en place en 2015 pour nettoyer l’institution de la corruption de l’ère Blatter. « Il a vidé la structure de son pouvoir en virant deux de ses présidents », dénonce le professeur de droit suisse Mark Pieth. Il a touché en 2023 un bonus de 1,66 million d’euros après le succès de la Coupe du monde au Qatar, qui s’ajoute à son salaire de base annuel de 2 millions d’euros. Comme le dit Steve Cockburn, responsable de la justice économique et sociale à Amnesty International, « la Fifa pourrait enfin commencer à s’attaquer aux graves problèmes de droits de l’homme, au lieu de les balayer sous le tapis ». On ne saurait mieux dire…

Quant au Qatar, il ne reste pas inactif. En mai 2024, la presse française commence à diffuser la rumeur selon laquelle l’émir Tamin ben Hamad Al Thani, qui est aussi ancien président du Comité olympique national, s’apprête à officialiser la candidature du Qatar à l’organisation des Jeux olympiques de 2036.

 

Conclusion

« Alors que le monde a traversé un nouvel été de mégafeux et d’inondations cataclysmiques dus aux dérèglements climatiques en cours, la Fifa s’apprête à tenir son grand show dans le pays qui vit de sa rente d’hydrocarbures et détient le record mondial d’émissions de CO2 par habitant, » écrivent Mickaël Correia, Nicolas Kssis-Martov et Jérôme Latta[14]. Puisque la Fifa refuse de remettre en cause son modèle fondé sur le profit ostentatoire, la démesure et le mépris des droits humains, seul le boycott populaire est capable d’imposer une remise en cause pour les prochains événements. Afin que la Coupe du monde ne soit plus la Coupe de la honte.

L’acteur Vincent Lindon a parfaitement résumé la situation : « Je ne regarderai pas le Mondial. Je pense que c’est une histoire – et je pèse mes mots – répugnante. On va aller dans un pays qui, sur le papier, avait zéro chance d’avoir le Mondial : ni les spectateurs, ni les infrastructures, ni le climat. En fait, je crois qu’aujourd’hui, on se laisse dévorer par l’argent rouge de sang »[15].

Voici comment Gianni infantino, président de la Fifa, est décrit par hebdomadaire Challenges du 25 janvier 2024 : « un boss clanique qui a mis l’institution sous sa coupe pour en faire une machine à cash ». Mais les préoccupations sociales, sociétales et environnementales ont pris davantage d’importance ces dernières années et sont plus prégnantes qu’elles ne l’étaient lors de l’attribution de la Coupe au Qatar en 2010. Aujourd’hui, personne ne peut dire qu’il ne savait pas. On peut souhaiter la victoire de la France tout en s’abstenant de regarder les matches.

Des graines ont été semées dans les esprits. Pour les entreprises qui portent des valeurs, s’associer à une Coupe du monde comme celle-là reviendra effectivement à se couper du monde.

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

 

Pour aller plus loin :

Lisez la suite de cet article : « Coupe du monde de football 2026 : autopsie d’un modèle insoutenable », 8 juin 2026

Pour les sportifs, poursuivez la réflexion sur les impacts RSE des grands événements sportifs : « Les Jeux olympiques de Paris 2024 sont-ils socialement responsables ? »

Consultez « Trois pistes d’action pour mettre en jeu l’éthique professionnelle »

Lisez la synthèse de cet article publiée dans « Entreprise & Carrières » No 1595

Pierre Rondeau, « Coupe du monde au Qatar: comment s’insurger de manière efficace », Slate, 14 octobre 2022

Crédit image : Couverture du quotidien Libération du 17 avril 2021, le journal qui a donné le plus ample écho aux problématiques économiques, sociales et environnementales posées par cette Coupe du monde.

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[1] D’après Challenges du 29 septembre 2022

[2] D’après Libération du 7 octobre 2022

[3] Documentés par une enquête interne de la Fifa, les soupçons d’achats de voix lors du vote du 2 décembre 2010 ont justifié une plainte, fin 2014, auprès de la justice suisse, qui enquête depuis mai 2015 pour « blanchiment d’argent et gestion déloyale ». Parallèlement, la justice française enquête pour « corruption active et passive » sur un déjeuner organisé le 23 novembre 2010 à l’Élysée autour de Nicolas Sarkozy.

[4] States News Services, December 30, 2021

[5] Voir « Qatar 2022 : La Coupe du monde de foot est récompensée pour ses pratiques responsables malgré les controverses », Novethic, 28 juin 2022

[6] L’employé n’a plus besoin de l’autorisation de son employeur pour changer d’emploi et son passeport ne peut plus lui être soustrait.

[7] Traduit pas nos soins. Source : “MIGRANT WORKER ABUSES IN QATAR AND FIFA WORLD CUP 2022”

[8] Respectivement docteur en sciences politiques et doctorant à l’université de Tours, ils publient en novembre 2022 « L’Empire du Qatar – Le nouveau maître du jeu ? ».

[9] En mars 2022, le ministère des Armées a confirmé les révélations du média en ligne “Disclose”, selon lesquelles la France a continué à vendre du matériel militaire à la Russie après l’annexion de la Crimée en 2014 et jusqu’en 2020.

[10] Libération du 12 septembre 2022

[11] Cité par Libération du 5 octobre 2022

[12] « ‘What makes you think we have rights?’ Qataris speak out ahead of World Cup”, The Independent (London), December 2, 2021, p. 25

[13] Sondage réalisé les 5 et 6 octobre 2022 par Odoxa pour Winamax et RTL auprès d’un échantillon de 1.005 personnes âgées de 18 ans ou plus, représentatif de la population française, dont 400 amateurs de football, avec une marge d’erreur de 2,5 points

[14] Libération, 5 octobre 2022. Mickaël Correia est journaliste à Mediapart et auteur de « Une histoire populaire du football », La Découverte, 2018. Nicolas Kssis-Martov est journaliste à So Foot et auteur de « Qatar, le Mondial de la honte », Libertalia, 2022. Jérôme Latta est journaliste, chroniqueur pour lemonde.fr et cofondateur des Cahiers du football. Tous trois ont participé à l’ouvrage collectif « Le Grand Footoir. Les dérives du football racontées en 15 matchs », Solar, 2022.

[15] Vincent Lindon au micro de France Inter en août 2022

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Une réponse

  1. En effet je suis tout à fait d’accord sur les éléments abordés dans cet article sur l’impact social,sociétal et environnemental de l’organisation de ce mondiale.
    Une honte pour la FIFA et cette facette d’inclusion sociale prônée à l’ouverture, c’est du greenwashing.

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