Régénérer la RSE !

L’entreprise régénérative n’est pas seulement la dernière mode du moment. Ce modèle est présenté par ses promoteurs comme la seule solution pour sortir de la crise écologique et sociale que nous vivons. Il serait donc un horizon indépassable ? Je fais partie avec Michel Laviale des « sceptiques du Regen ». Nous contestons tout d’abord ce travers des promoteurs du ‘Regen’ consistant à dénigrer la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE), comme s’il fallait faire table rase pour mieux imposer une approche nouvelle. Nous contestons ensuite la robustesse de ce modèle, qui nous semble très inabouti. Enfin, nous proposons une approche alternative consistant à intégrer les aspects positifs du ‘Regen’ (il y en a ! ) dans les approches éprouvées de la RSE, afin de présenter un front uni face aux offensives menées par les tenants du « backlash RSE » et de propulser la RSE dans une nouvelle ère.

Evitons un malentendu : il ne s’agit pas pour nous de discréditer une approche nouvelle ou d’ouvrir un conflit avec elle. Au contraire, nous souhaitons exposer les faits qui définissent la réalité du ‘Regen’ aujourd’hui et ensuite proposer une approche de convergence.

La RSE fait face actuellement, aux Etats Unis et en Europe, à des courants convergents de critiques touchant à son efficacité. Présentée depuis des décennies comme une opportunité stratégique pour les entreprises, elle est désormais contestée au sein de certains milieux politiques et économiques, jugée trop technocratique, trop éloignée de la réalité opérationnelle des entreprises et de leur compétitivité.

Dans le même temps, se multiplient d’autres modèles de développement considérés par certains acteurs comme plus adaptés que la RSE au contexte actuel. Parmi ces modèles, l’économie régénérative tend à prendre de plus en plus de place. Dans l’esprit de beaucoup des promoteurs de cette forme d’économie, il s’agit d’aller au-delà de la RSE, voire pour quelques-uns de s’y substituer, car ils jugent cette dernière incapable de répondre aux enjeux écologiques et sociaux et de respecter les limites planétaires.

Pour les tenants du ‘Regen’, la RSE « a été impuissante à inverser les tendances vers un développement non durable », « ne vise pas les bons objectifs et est insuffisante au vu de la situation actuelle », « ne permet pas d’enrayer la dégradation de la situation », « n’est plus à la hauteur des enjeux » et « l’échec des politiques RSE ou durabilité est flagrant ». Il ne reste plus qu’à poser la question : « Faut-il abandonner la RSE ? » (titre d’un article de Carenews du 17 septembre 2024).

Ces critiques ne résistent pas à l’analyse et paraissent largement infondées, notamment quand il est reproché à la RSE de se cantonner à réduire les impacts négatifs. Nous montrons dans le rapport que depuis l’origine, la RSE et le développement durable s’attachent tout autant à maximiser les impacts positifs qu’à réduire les impacts négatifs. De même, la critique d’une supposée déconnexion de la RSE avec le « business », les opérations, ignore les fondamentaux de la RSE.

Le régénératif n’est pas lui-même à l’abri des critiques, qui lui reprochent notamment son manque de consistance et son imprécision pour être vraiment opérant. Le « manque de normes et de cadre clairs » relevé par Novethic a une conséquence problématique : le ‘Regen’ prête le flanc au « greenwashing » et se satisfait trop facilement d’un recours aux techniques de compensation.

Par ailleurs, il a du mal à se dégager de ses origines agricoles et tend à enfermer la démarche dans les enjeux environnementaux, qui sont certes majeurs et urgents, mais qui ne résument pas les enjeux de la transition que les entreprises doivent opérer, qui incluent aussi les enjeux sociaux, sociétaux, éthiques, de gouvernance. S’il y a une chose que nous devons retenir de l’expérience de ces dernières années, c’est qu’il faut éviter à tout prix de compartimenter les enjeux, et notamment de séparer l’impératif écologique des exigences sociales. Nous donnons dans le rapport quelques avis critiques formulés par la communauté scientifique, qui commence à s’intéresser au concept de ‘Regen’.

Le régénératif par l’agroforesterie

En fait, il convient de dépasser ces controverses pour se recentrer sur l’essentiel en cherchant plutôt à donner un nouvel élan à la RSE elle-même, dans le but de la « régénérer ». En effet, si la RSE veut continuer à mettre sa feuille de route au service du vivant et à répondre aux menaces pesant de plus en plus lourdement sur la prospérité du monde, elle doit procéder rapidement à une révision de son discours et de ses pratiques. Mais elle doit le faire sans décourager, occulter ou mépriser celles et ceux (et ils sont nombreux) qui dans les entreprises s’attachent inlassablement à promouvoir, construire et déployer des politiques RSE.

A cet effet, les entreprises, sous l’impulsion des Directions Générales, doivent concentrer leurs moyens sur la maîtrise de leurs impacts négatifs et positifs. Il s’agit de migrer résolument vers une RSE prenant en compte les transformations massives auxquelles la planète doit faire face, et donc d’adopter une vision globale qui ne se limite pas à gérer la crise climatique pour se préoccuper aussi en même temps de thèmes tout aussi cruciaux comme la biodiversité, sans oublier les éventuelles répercussions sociales et sociétales susceptibles de nuire à la résilience des communautés et des travailleurs.

Nous insistons dans le rapport sur les trois facteurs clés essentiels de succès pour cette démarche : une implication forte des directions générales et des différentes instances de gouvernance ; la collaboration étroite entre toutes les fonctions de l’entreprise appelées à travailler en synergie ; le « rehaussement » de la fonction de responsable RSE.

Les entreprises peuvent s’appuyer sur la CSRD (simplifiée, mais gardant l’essentiel de son niveau d’ambition) et son principe de double matérialité, ainsi que sur des référentiels largement reconnus comme les 17 Objectifs de Développement Durable des Nations Unies fixés dans l’Agenda 2030 ou l’ISO 26000. Ces outils qui reposent sur des bases communes, sont des sortes de boussoles pour guider la conduite des entreprises ; ils doivent être pleinement mobilisés pour faire la preuve que la transition écologique peut être un objectif partagé.

L’heure est donc à la mobilisation de toutes les bonnes volontés, à commencer par l’écosystème RSE invité à faire front collectivement. Compte tenu du contexte, il ne suffit pas de faire « le dos rond » et d’attendre en essayant de sauver l’essentiel et en évitant les dégâts les plus dramatiques jusqu’à un hypothétique retour des « jours heureux ». Il n’est plus temps de se perdre dans la course aux concepts. La RSE ne doit pas être seulement une façon de porter un idéal de société mais de l’ancrer dans le réel. Il faut revenir au commun, aux bases partagées de la RSE, en valorisant le pragmatisme et l’opérationnalité dans la démarche de transformation des organisations et s’y tenir résolument.

Pour télécharger notre rapport
« Régénérer la RSE ! »,
cliquez ici. 

 

 

Martin Richer et Michel Laviale

 

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Voir la suite de cet article : « La RSE est un sport de combat : la vigueur du backlash »

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2 réponses

  1. Si seulement beaucoup de dirigeants de PME / ETI pouvaient lire cet article… nous serions moins de bonnes volontés en recherche d‘emploi.
    Car, oui, en juin 2025, les postes de responsable RSE sont ouverts aux stagiaires et un dirigeant est capable de vous demander en entretien si vous êtes plutôt „environnement“ ou „social“.
    Le métier et les enjeux ne sont toujours pas compris mais la réglementation bien en vigueur.

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