La prospective, jeu de mage, jeu d’enfants ?

Les 7 tendances à anticiper en santé au travail : 2040 c’est déjà demain

Managers, DRH, professionnels de la RSE, préventeurs, experts du travail réel : 2040 arrive plus vite que prévu. Et si votre organisation n’était tout simplement pas prête ?

 

L’Institute for Work & Health (IWH, un organisme de recherche sur la santé et la sécurité au travail basé à Toronto) vient de publier en association avec Creative Futures Studio un rapport de prospective intéressant sur l’avenir de la santé au travail. Ce document qui bouscule, qui dérange parfois, a l’immense intérêt de nous inciter à repenser nos modèles :

  • « Les façons de faire du passé ne seront pas en mesure de répondre aux besoins des travailleurs de demain. »
  • « L’avenir de la santé au travail ne sera pas défini par un seul changement, mais par la convergence de nombreux changements. »

Cette démarche de prospective stratégique a associé 18 chercheurs et experts en santé et sécurité au travail (SST) au Canada, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en France. Pour la France, c’est l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS), qui s’est mobilisé.

Pour avoir été associé dans le passé à des solides démarches de prospective sur le travail (notamment avec l’INRS et Futuribles), j’ai appris la difficulté de l’exercice, qui, sans une méthodologie robuste, peut facilement verser dans la confusion (multiplicité des scénarios) ou le simplisme (omission du caractère systémique). Le travail se laisse difficilement saisir dans sa complexité (voir : « Comment travaillerons-nous demain ? »). La prospective stratégique de l’IWH évite ces écueils. Beaucoup de questions fondamentales sont soulevées en 56 pages.

 

Les 7 tendances qui vont redessiner le travail et la SST d’ici 2040

Cette démarche identifie 7 tendances qui vont redessiner le travail d’ici 2040 et impacter la santé-sécurité au travail (SST). Elles ne sont pas des prédictions, mais des catalyseurs plausibles qui transforment déjà nos organisations. Elles nous fournissent des repères de benchmark pour nous poser les questions fondamentales :

  • Sommes-nous prêts pour aborder chacune de ces 7 tendances ;
  • Avons-nous suffisamment anticipé ;
  • Que devons-nous faire en priorité ?

C’est un bon stress test pour les organisations.

Voici les sept tendances qui sont ressorties :

  1. Érosion de la confiance institutionnelle – montée des influenceurs, défiance envers les experts, polarisation.
  2. Accroissement de la longévité et choc intergénérationnel – 5 générations au travail, attentes divergentes, vieillissement cognitif.
  3. Intensification des impacts climatiques – chaleur extrême, qualité de l’air, risques juridiques, nouveaux métiers du climat.
  4. Changements algorithmiques – IA comme collègue, surveillance, redéfinition des rôles, risques psychosociaux.
  5. Hausse de l’isolement – solitude, santé mentale, polarisation, fragilisation du lien social.
  6. Montée de l’hostilité – cybermenaces, tensions géopolitiques, guerre de l’information.
  7. Augmentation de la précarité – coût de la vie, fragmentation des parcours, explosion du travail non standard.

 

Je vous invite à consulter le détail de ces 7 tendances dans le rapport (voir le lien de téléchargement dans la section « Pour aller plus loin » ci-dessous). Pour chacune d’entre elles, le document donne une synthèse très claire de trois éléments :

  • Les « drivers » et les manifestations de cette tendance ;
  • Ses implications pour la santé au travail à horizon 2040 ;
  • Les questions à se poser pour les décideurs, les managers et les intervenants en SST.

J’attire votre attention, tout particulièrement sur la troisième (climat) et la quatrième (intelligence artificielle).

Spoiler : oui, l’IA va modifier notre relation aux animaux…

Ces tendances redéfinissent le travail réel, celui que les managers doivent piloter au quotidien. Et de plus en plus, elles interagissent et créent des effets en cascade.

 

Les risques du travail deviennent systémiques et il faudra refonder les modèles de prévention

C’est sans doute la leçon essentielle à tirer de ce rapport : climat, isolement social, IA, géopolitique, précarité… tout converge dans une dynamique inédite. Les 7 tendances évoquées ci-dessus ne sont pas indépendantes : elles s’additionnent, se renforcent, se télescopent. Un choc climatique peut déclencher un choc social, qui à son tour amplifie un choc technologique, qui provoque un choc organisationnel.

  • « Ces tendances pourraient être le point d’origine d’un ensemble de changements interreliés en rapide évolution. »
  • « L’incertitude est devenue la norme. »

Ce caractère systémique recoupe bien les conclusions du rapport du CESE d’avril 2025[1].

Conséquence lourde : la SST doit passer d’une logique de prévention “par silo” à une approche écosystémique, capable de gérer des risques hybrides et simultanés. Toutes les organisations qui n’en tiennent pas compte sont fragiles…

Par ailleurs, les organisations devront repenser la prévention, la conception des lieux de travail, la régulation, et même la manière dont elles soutiennent les travailleurs. « L’importance d’agir de manière proactive : nouveaux modèles de prévention des risques et des dangers, actualisation des règlements, résilience climatique, mesures de soutien centrées sur les travailleurs… »

Si les entreprises peuvent faire beaucoup, il faut que l’Etat prenne sa part. Sur ce point, je rappelle ce qu’écrivait Arnaud Mias, professeur de sociologie à Paris Dauphine (Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales) et directeur du Cercle « Travail en Transitions » dans Metis en janvier 2024[2] :

« En août 2018, un rapport remis au Premier ministre proposait, au terme d’une analyse très fouillée, une refondation complète du système d’acteurs et de sa gouvernance[3]. Ce rapport est resté largement lettre morte. Et l’élan ‘réformateur’ du début de quinquennat, marqué par les ordonnances Travail du 22 septembre 2017 et par la loi ‘Avenir professionnel’ du 5 septembre 2018, s’est arrêté aux portes du champ de la santé au travail. La loi du 2 août 2021 ‘pour renforcer la prévention en santé au travail’ reste très en deçà de l’ambition refondatrice du rapport de 2018 ».

Deuxième conséquence lourde : la prévention devient un levier stratégique, pas un simple dispositif de conformité. Elle doit intégrer climat, technologie, santé mentale, justice sociale et design organisationnel.

 

Tout n’est pas noir : quelques lueurs

A la lecture des 7 tendances ci-dessus, on pourrait penser que la démarche prospective de l’IWH a été victime d’un biais de pessimisme. Il est vrai que dans le contexte géopolitique, économique et social actuel, discerner les lueurs d’espoir nécessite un peu d’acharnement… Elle ne fait pas l’impasse sur « certains signes de changement qui mettent en évidence des possibilités positives », sur lesquelles les décideurs, les RH et les intervenants SST peuvent s’appuyer, comme par exemple :

  • la promotion de milieux de travail plus inclusifs ;
  • l’utilisation de technologies et de robots qui permettent d’accroître la sécurité des travailleurs ;
  • la mise à profit d’avancées dans le domaine des énergies propres pour créer des environnements de travail plus sains ;
  • l’intégration d’une plus grande flexibilité pour tenir compte des attentes de changement des modèles de travail ;
  • la mise à contribution de travailleurs âgés, d’animaux et de compagnons IA pour combler les besoins en main-d’œuvre.

La technologie ne suffit pas à dessiner le futur

Le rapport de l’IWH, contrairement à beaucoup de démarches prospectives sur le travail ne tombe pas dans la facilité de « l’absolutisme technologique », qui consiste à tout voir par le prisme technologique. Au contraire, il met l’accent sur une hypothèse forte : le futur du travail sera défini par une crise de confiance, en montrant que la transformation la plus déstabilisante n’est pas technique, mais institutionnelle. La confiance se déplace des experts reconnus et institutionnels vers les influenceurs, ce qui bouleverse la manière dont les messages de santé et sécurité sont reçus et appropriés.

  • « La confiance de la population pourrait basculer et ainsi transformer le rapport des individus aux systèmes de santé, aux gouvernements et aux autres sources d’autorité traditionnelles. »
  • « Les gens se détournent des experts au profit des influenceurs. »

Vous pensez qu’il s’agit d’un égarement ? Vous est-il arrivé de penser que vos salariés font davantage confiance à TikTok qu’à vos notes de service ?

Conséquence lourde : la SST ne sera plus seulement une question de normes, de prescriptions, mais de légitimité et de narratif. Les organisations devront regagner la confiance, pas seulement appliquer des règles. Ce que le rapport ne dit pas mais que j’en déduis : celles qui auront développé le pouvoir d’agir de leurs opérateurs seront mieux placées. Pour la SST comme pour la conduite des entreprises, la bataille du sens ne fait que commencer (voir notre rapport pour Terra Nova : « Mettre le travail au cœur de la conduite stratégique de l’entreprise », 9 janvier 2026).

 

Les 8 recommandations clés pour agir maintenant

L’IWH propose une feuille de route ambitieuse, qui dépasse largement la seule SST. Les 8 recommandations qui en forment l’ossature me semblent judicieuses :

  1. Intégrer la prospective dans la stratégie, la recherche et la planification.
  2. Renforcer les collaborations intersectorielles (santé, travail, climat, tech, éducation).
  3. Mettre l’inclusion au centre des politiques et programmes.
  4. Repenser les lieux et organisations du travail pour un monde multigénérationnel et technologique.
  5. Traiter la santé mentale, l’appartenance et la résilience sociale comme des enjeux de sécurité.
  6. Se préparer aux chocs climatiques et aux perturbations systémiques.
  7. Encadrer l’adoption éthique et responsable de la technologie (IA, données, algorithmes).
  8. Soutenir la recherche et l’innovation, là où émergent les signaux faibles.

 

Là encore, je vous invite à lire les détails dans le rapport.

 

Conclusion (provisoire)

Ce rapport ne parle pas seulement du futur, mais des transformations déjà à l’œuvre dans vos équipes. Il donne des clés pour anticiper plutôt que subir. Il aide à bâtir des organisations plus résilientes, plus humaines et plus performantes.

La prospective est une ardente obligation pour le dirigeant (voir : « La prospective, ardente obligation du dirigeant »). Ce n’est pas une collection de prévisions, c’est une posture, une attitude managériale.

Ce rapport est une invitation à sortir du pilotage à vue. À repenser le travail réel et les manières de le soutenir. À préparer 2040… dès maintenant. Car finalement, la tendance qui importe le plus, c’est que la santé au travail devienne un levier d’implication au travail, de performance et d’attractivité. Mais celle-là ne figure pas dans le rapport IWH. C’est à nous de la construire. Comme disait avec conviction le futuriste américain Buckminster Fuller, « The best way to predict the future is to design it ».

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises, fondateur de
Management & RSE

 

Pour aller plus loin :

« Santé et travail en 2040 : Anticiper les changements à venir en santé et sécurité des travailleurs », Rapport de l’Institute for Work and Health (IWH) et Creative Futures, janvier 2026, 56 p.

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[1] Cécile Gondard Lalanne et Jean Christophe Repon, « Prévention en santé au travail ; Défis et perspectives », Etude du CESE, avril 2025

[2] Danielle Kaisergruber, Autour du livre collectif « Que sait-on du travail ? », Metis, 12 janvier 2024

[3] « Santé au travail : vers un système simplifié pour une prévention renforcée », Rapport établi par Charlotte Lecocq, Bruno Dupuis et Henri Forest, 174 p

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