Le ministre des Affaires étrangères de Tuvalu s’adresse à distance à la COP26

Climat : les entreprises au seuil de leur transformation environnementale

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Dans la lutte contre le réchauffement climatique, il y a un paradoxe. Ce sont les Etats qui se trouvent sur le devant de la scène, qui négocient aux conférences internationales comme les COP. Pourtant, c’est un autre acteur, beaucoup plus discret, qui dispose de la majeure partie des leviers d’action : les entreprises.

Il faut donc se départir de notre tropisme étatique pour établir un diagnostic précis sur la situation des entreprises vis-à-vis de la lutte contre le réchauffement. Qu’il s’agisse des entreprises internationales ou des entreprises françaises, on constate alors qu’elles sont très en retard dans le passage de la parole aux actes, puis dans le passage des actes à des engagements suffisamment ambitieux pour s’aligner avec les objectifs de l’Accord de Paris, et enfin dans le passage des engagements aux actions concrètes. A ce jour, les entreprises restent sur le seuil de leur transformation environnementale.

En novembre 2021, le ministre des Affaires étrangères de Tuvalu, une île menacée du Pacifique sud, s’adresse à distance à ses pairs, qui eux étaient réunis à Glasgow pour la COP26. Cette photo ci-dessus illustre avec force l’injustice sur laquelle prospère le réchauffement climatique : ceux qui en sont les premières victimes sont aussi ceux qui y ont le moins contribué et qui ont le moins de leviers d’action pour y faire face.

Nous sommes désormais 2 COP plus tard. La 28ème édition de la Conférence des Parties sur le Climat, la COP28, se déroule à Dubaï (Émirats arabes unis) du 30 novembre au 12 décembre 2023. Cette COP28 est le moment du premier bilan mondial de l’action climatique (Global stocktake en anglais, ou GST), qui devra être approuvé par les États membres à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), conformément à ce que prévoit l’Accord de Paris[1]. Sans surprise, ce premier rapport conclut sur le fait que le monde n’est pas sur la bonne trajectoire. « La fenêtre se rétrécit rapidement pour (…) limiter le réchauffement à 1,5°C« , écrivent ses auteurs. Car d’une COP à l’autre, la course de vitesse se poursuit et doit s’accélérer à mesure que les échéances approchent (voir : « De la COP aux lèvres : avons-nous encore le temps ? »).

Diplomates et Etats s’agitent sur le devant de la scène. Pourtant, il existe un autre acteur, dont on parle peu alors qu’il détient la majeure partie des leviers d’action : les entreprises. Sur la base des données de Citepa (le centre d’études mandaté par le ministère de la Transition écologique pour mesurer la pollution atmosphérique) reprises par l’INSEE, j’estime (en éliminant la part de l’agriculture et du résidentiel) à 65% la part des émissions de gaz à effet de serre (GES) résultant de l’activité des entreprises.

Emissions de GES en France par secteurs en 2022 (source : Citepa repris par l’INSEE)

Il serait donc judicieux d’avoir un regard plus aiguisé sur cet acteur. Cela n’a d’ailleurs pas échappé à Elisabeth Borne, Première ministre, qui en mai 2023 a annoncé que les efforts à fournir en France pour lutter contre le réchauffement climatique seront « portés par tous : la moitié par les entreprises, un quart par l’Etat et les collectivités et le dernier quart par les ménages ».

L’Organisation des Nations unies annonçait dans un rapport de novembre 2023 que la tendance actuelle suivie par les pays du globe amenait la Terre sur une hausse de 2,5 °C à 2,9 °C d’ici la fin du siècle… loin de l’Accord de Paris qui veut atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 dans le but de rester sous la barre des +1,5 °C par rapport aux températures moyennes comprises entre 1850 et 1900 d’ici la fin du siècle. Les engagements pris par les Etats mènent vers une baisse des émissions de 2% entre 2019 et 2030 là où il faudrait -43% pour maintenir le réchauffement à 1,5°C.

 

Les entreprises avancent moins vite que les Etats

Les Etats sont en retard, certes. Mais les entreprises, et notamment les grandes ? Elles ont « montré patte verte » ces dernières années et communiquent beaucoup sur leurs initiatives. Le problème est que les grandes entreprises avancent moins vite que les Etats. On dispose sur ce sujet d’une étude robuste publiée en novembre 2023 par le MSCI Sustainability Institute[2]. Cet institut a scruté les trajectoires des entreprises cotées de tous les pays du G20 (qui représente plus de 80 % du produit intérieur brut mondial), c’est-à-dire les pays développés occidentaux plus la Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud et quelques autres. En effet, les entreprises cotées de ces pays sont tenues à un reporting environnemental et livrent des informations sur leur trajectoire de décarbonation aux agences de notation. Le paysage qui en résulte est donc plus favorable que la moyenne puisqu’il s’agit des plus grandes entreprises dans les pays les plus développés.

L’étude montre qu’en effet, historiquement, les entreprises avançaient plus vite que les Etats. Entre 2016 et 2021, les pays du G20 ont réduit leurs émissions nationales de 1,6 % par an mais les entreprises cotées de ces mêmes pays ont réduit les leurs de 5,1 % en moyenne chaque année. Mais les trajectoires entre 2022 et 2030 montrent un basculement : les États devraient réduire leurs émissions de 4,5 % en moyenne chaque année mais les entreprises cotées de ces pays ne vont se décarboner que de 2,9 % par an. Ces données mettent en évidence de la part des grandes entreprises « un rythme plus lent de décarbonation entre 2022 et 2030 que dans les cinq années qui avaient suivi l’adoption de l’accord de Paris ». Cela signifie aussi que la contribution des grandes entreprises à la lutte contre le réchauffement va être inférieure à la moyenne de celle des autres sources d’émission : agriculture, logement, transports. Cela signifie enfin que ce rythme de 2,9 % par an est d’après l’institut, « insuffisant pour respecter l’accord de Paris » et que les grandes entreprises « devraient dépasser dès avril 2026 la limite d’émissions qui maintiendrait la hausse de la température mondiale en dessous de 1,5 °C ».

L’atteinte des objectifs n’est pourtant pas impossible mais dans les conditions actuelles, seules 22 % des grandes entreprises suivent une feuille de route alignée avec une hausse de température limitée à 1,5 °C. Le défi est donc de généraliser les bonnes pratiques démontrées par ces entreprises leaders de la décarbonation. Autre motif d’espoir : 19 % des entreprises ont publié un objectif net zéro fondé sur des données scientifiques et couvrant toutes les émissions du scope 3 (c’est-à-dire l’ensemble de leur chaîne de valeur) et 39 % ont publié au moins une partie de leurs émissions du scope 3 au dernier relevé de l’institut (31 août 2023).

Autre motif d’alerte : la multiplication des engagements à la neutralité carbone des entreprises a produit un effet d’optique. Publiée le 6 novembre 2023, une étude de Net Zero Tracker, un consortium d’analyse de données indépendant comprenant notamment l’université d’Oxford, affirme que le nombre d’engagements climatiques pris par les 2.000 plus grandes sociétés cotées au monde (l’indice Forbes 2.000) a bondi de 40 % pour atteindre 1.003 en octobre 2023, contre 702 en juin 2022.

Nous sommes donc sur le bon chemin ? Pas vraiment, car cette étude pointe le fait que seulement 4 % de ces objectifs répondent aux critères fixés en juin 2022 par l’ONU (campagne « Race to Zero ») et ce chiffre désespérément modeste ne progresse pas. Ces critères sont certes exigeants. Ils réclament la fixation d’un objectif net zéro spécifique, la couverture de tous les gaz à effet de serre (CO2, méthane, N2O…), des conditions claires pour l’utilisation des compensations, la publication d’un plan, la mise en œuvre de mesures immédiates de réduction des émissions, des rapports annuels sur les progrès accomplis en ce qui concerne les objectifs intermédiaires et à plus long terme. L’étude qualifie les objectifs des grandes entreprises de « peu crédibles ».

Parmi les entreprises qui se sont fixé un objectif, seulement 37 % en présentaient un qui couvrait aussi leurs émissions indirectes (extraction de matériaux achetés par l’entreprise, transport des salariés et des clients venant acheter le produit ou service de l’entreprise). Certes, la neutralité carbone vise en théorie à faire baisser au maximum les émissions, puis à compenser le résiduel grâce à l’absorption de CO2 par le soutien aux puits de carbone (forêts, océans, prairies…). Mais le rapport note aussi que les règles mises en place pour atteindre la neutralité carbone ne sont pas assez restrictives et pointe le risque de « dépendance excessive à l’égard de crédits de compensation carbone de mauvaise qualité plutôt que de réductions d’émissions ».

Il rappelle également que la compensation carbone en elle-même est un mécanisme très contesté[3]. La deuxième édition de l’Observatoire de la responsabilité climatique des entreprises (février 2023) explique pourquoi : « le caractère non permanent du stockage de carbone rend les projets de compensation difficiles à mettre en œuvre et l’ampleur de la demande de crédits carbone impliquée par les plans de ces entreprises nécessiterait les ressources de deux à quatre planètes, si elle était suivie ».

Quelques mois auparavant, le rapport de juin 2023 de Net Zero Tracker signalait qu’il reste « une part importante des entreprises qui n’ont toujours pas d’objectif de réduction des émissions, que ce soit au niveau mondial ou au sein du G7 ». Par ailleurs, « au total, nous n’avons pu identifier aucun objectif de réduction des émissions pour 734 des plus grandes entreprises mondiales cotées en bourse ». Les secteurs des biotechnologies, des soins de santé et de la pharmacie (44 %), des infrastructures (46 %) et de la vente au détail (26 %) affichent des pourcentages particulièrement élevés d’entreprises n’ayant aucun objectif de réduction des émissions.

Cette étude confirme le décalage mis en avant par la Transition Pathway Initiative (TPI), qui est un centre de recherche de la London School of Economics. Dans un rapport publié en novembre 2023, la TPI note que 82% des grandes entreprises mondiales ont adopté un plan de réduction de leurs émissions à long terme mais que seulement 1% d’entre elles ont aligné leurs dépenses prévisionnelles sur leur objectif de décarbonation. Dit autrement, la très grande majorité des plans de décarbonation sont non financés ! Par ailleurs, seule la moitié de ces entreprises ont intégré les différents scénarios de changement climatique à leur planification. Interrogé par le media L’info durable, Simon Dietz, directeur de recherche au TPI ne mâche pas ses mots : « Nos travaux de recherche contribuent à ce que l’accent ne soit plus mis sur le fait de fixer des objectifs mais sur leur mise en œuvre effective. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’y a pas grand-chose qui se passe à l’heure actuelle, même dans les très grandes entreprises sophistiquées cotées en Bourse. La plupart des entreprises ont déjà fait la partie facile : elles ont publiquement fait part de leurs inquiétudes quant au changement climatique et ont mis en place des actions pour l’environnement en leur sein. Mais l’attention se porte dorénavant sur la crédibilité de ces engagements, qui sont généralement volontaires, et sur le fait d’avoir un plan détaillé pour les atteindre »[4].

Antonio Gutteres, Secrétaire général de l’ONU, naufragé du réchauffement climatique ; « Notre planète coule », Time de juin 2022

Les think tanks New Climate Institute et Carbon Market Watch ont joint leurs efforts pour créer l’Observatoire de la responsabilité climatique des entreprises. La deuxième édition de cet Observatoire, publiée en février 2023 se concentre sur 24 grandes entreprises d’envergure mondiale, qui ont pour particularité de se présenter comme des leaders climatiques, dont Carrefour, Stellantis, ArcelorMittal, Nestlé, Apple, Maersk.

Les engagements climatiques de ces grandes entreprises analysées sont inférieurs de moitié à ce qu’il faudrait faire d’ici à 2030 pour rester en dessous de la limite de température de 1,5 °C. Dans l’ensemble, les entreprises couvertes par l’évaluation s’engagent à « réduire de seulement 15 % les émissions de l’ensemble de leur chaîne de valeur d’ici à 2030 », ou « jusqu’à 21 % selon l’interprétation la plus optimiste de leurs engagements ». Cela représente « la moitié de la réduction de 43 % des gaz à effet de serre que nous devons réaliser au niveau mondial pour limiter l’augmentation de la température à environ 1,5 °C ».

L’Observatoire « démontre l’existence d’un énorme fossé entre les engagements actuels des entreprises et ce qui est nécessaire pour éviter le réchauffement climatique » et dénonce les excès de communication des entreprises, qui « affirment toutes être sur la voie du ‘net zéro’ ou de la ‘neutralité climatique’ alors que le consensus dans la communauté scientifique montre que pour parvenir à un ‘net zéro’ mondial, il faut réduire les niveaux d’émissions actuels d’au moins 90 %, voire 95 %, pour la plupart des secteurs ». Or, les engagements pris par ces entreprises ne représentent qu’une « réduction de 36 % de leur empreinte combinée d’émissions de gaz à effet de serre, d’ici à leurs années cibles nettes zéro respectives ». Non seulement leurs stratégies sont « tout à fait insuffisantes et ambiguës », mais leurs engagements à long terme de neutralité carbone « servent à détourner l’attention du besoin urgent de réduire les émissions au cours de cette décennie ».

L’Observatoire regrette un « manque général de progrès » depuis la première édition publiée 12 mois auparavant ». La moitié des entreprises évaluées, dont Apple, Deutsche Post DHL, Google et Microsoft, revendiquent aujourd’hui la neutralité carbone, mais « ces revendications ne couvrent en moyenne que 3 % de leurs émissions » et l’exclusion de la grande majorité des sources d’émissions de ces déclarations « n’est pas claire dans les documents de marketing présentés aux consommateurs ». Les auteurs citent notamment le reporting climatique de Carrefour, qui « semble toujours exclure le scope 3, soit plus de 80 % de ses magasins », ou encore Nestlé, dont « l’objectif de 50 % d’ici à 2030 se traduit en fait par un engagement à réduire les émissions de sa chaîne de valeur de seulement 16 à 21 % en raison de l’exclusion de certaines sources d’émissions et de plans de compensation litigieux ».

Quatre critères sont utilisés par l’Observatoire pour classer les entreprises selon le niveau de transparence et d’intégrité de leur stratégie climatique :

  • le suivi et le reporting des émissions ;
  • la définition d’objectifs à court, moyen et long terme ;
  • la réduction des émissions ;
  • la contribution climatique et la compensation.

Comme l’année précédente, Maersk est la seule entreprise dont l’intégrité de sa stratégie climatique de neutralité d’ici à 2040 est jugée « raisonnable » par les auteurs. Huit entreprises — Apple, ArcelorMittal, Google, H&M, Holcim, Microsoft, Stellantis et Thyssenkrupp — ont une stratégie dont le niveau d’intégrité est jugé « moyen », tandis que les quinze autres entreprises ont un niveau d’intégrité jugé « faible », dont Amazon, Volkswagen, Walmart et Nestlé ou « très faible », dont Carrefour.

Climate Action 100+ est une coalition internationale créée fin 2017, rassemblant plus de 700 sociétés de gestion et investisseurs institutionnels (dont BlackRock, Amundi, Axa, BNPP-AM) gérant au total plus de 68.000 milliards de dollars d’actifs. Elle s’est spécialisée dans l’engagement actionnarial pour le climat avec pour objectif de mettre sous pression les entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre au monde pour qu’elles soient plus transparentes et plus ambitieuses sur leurs objectifs de réduction des émissions. Depuis 2021, ce consortium publie périodiquement un benchmark de la transition des 170 entreprises cibles qu’il suit (« Net Zero Company Benchmark »), qui sont aussi « les grandes entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre du monde ». Parmi les groupes français qui y sont intégrés, on trouve par exemple Carrefour, Air France, EDF, Engie, Renault ou TotalEnergies. Pour ce faire, il s’appuie sur des données publiques et celles publiées par les entreprises pour mesurer les niveaux d’engagement climatique des entreprises en fonction de la réduction de leurs émissions en lien avec l’accord de Paris, de leur reporting climatique et de leurs plans de transition.

Les principaux indicateurs retenus par Climate Action 100+ pour son benchmark :

      • ambitions net zéro pour 2050 ;
      • objectif de réduction de long terme (2036-2050) ;
      • objectif de réduction de moyen terme (2026-2035) ;
      • objectif de réduction de court terme (jusqu’en 2025) ;
      • stratégie de décarbonation ;
      • alignement des capitaux ;
      • politique liée au climat (lobbying aligné sur l’accord de Paris) ;
      • gouvernance climatique (implication du conseil d’administration, intégration de critères climat dans la rémunération des dirigeants…) ;
      • transition juste ;
      • reporting TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures, créé fin 2015 : initiative visant à améliorer la transparence financière relative aux risques et opportunités climatiques des entreprises).

Lorsque Climate Action 100+ a été lancé fin 2017, seules cinq entreprises cibles avaient pris des engagements en matière d’émissions nettes nulles d’ici 2050. En octobre 2022, ce sont 75 % des entreprises ciblées qui ont désormais fixé une ambition de zéro émission nette d’ici 2050, qui couvre au moins leurs émissions de gaz à effet de serre des scopes 1 et 2. La dernière édition de son benchmark (octobre 2023) montre que ces entreprises « sont nombreuses à s’engager à être neutres en carbone, mais très peu à mettre en œuvre un plan d’action et à aligner leurs investissements sur cet objectif ».

Elle précise que « la plupart des entreprises ciblées ne bougent pas assez vite pour être alignées sur les objectifs de l’Accord de Paris et pour réduire le risque des investisseurs ». Certes, elles sont très volontaires pour communiquer sur leurs engagements à long terme : 82% se sont fixé des objectifs de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre à long terme (2036-2050) et 87% à moyen terme (2026-2035). Mais seuls 37 % de ces objectifs à long terme et 33 % de ces objectifs à moyen terme couvrent également les émissions du scope 3. Et seuls 30% des objectifs à long terme sont conformes à une trajectoire de réchauffement limitée à 1,5°C. Elles ne sont que 56% à prendre des objectifs de court terme. Seules 4% des entreprises sont ainsi totalement alignées avec l’Accord de Paris, 66% ne l’étant que partiellement. La coalition déplore également que très peu d’entreprises sont transparentes sur la manière dont elles utilisent la compensation et les technologies à émissions négatives pour atteindre leurs objectifs de réduction.

Fort heureusement, la coalition note des progrès substantiels. Ainsi 59 % des entreprises évaluées en 2023 identifient désormais les actions nécessaires pour atteindre leurs objectifs de réduction des gaz à effet de serre, contre 52 % en 2022. « Cependant, la plupart d’entre elles ne quantifient pas la manière dont des actions spécifiques de décarbonation leur permettront d’atteindre leurs objectifs climatiques » et « seules 21 % des entreprises ont divulgué des informations quantifiables sur les différents leviers de décarbonation ».

L’ONG britannique InfluenceMap, qui se donne pour raison d’être de produire « des analyses basées sur des données sur la façon dont les entreprises influencent la crise du climat »[5], a repris les données du Climate Action 100+ sur le reporting pour les mener un peu plus loin en mesurant la mise en œuvre des actions des entreprises. Dans son rapport intitulé « Les évaluations de l’alignement », elle relève le « peu de preuves de l’adoption par les entreprises de stratégies conformes à une trajectoire de 1,5 °C définie dans le scénario d’émissions nettes zéro d’ici à 2050 (NZE) de l’AIE (Agence Internationale de l’Energie) ». Elle montre aussi que « seulement 4 % des entreprises alignent totalement leur engagement en matière de politique climatique sur l’accord de Paris, tandis que 66 % ne le font que partiellement ». Enfin, la plupart des entreprises « ne vérifient pas si leurs activités d’engagement en matière de politique climatique s’alignent sur l’accord de Paris ».

Dans un autre rapport, InfluenceMap a étudié les 300 entreprises qui composent l’indice boursier Forbes 2.000 pour mesurer ce qu’elle appelle le risque « net zero greenwash », c’est-à-dire les entreprises qui ont formulé des prétentions de type zéro carbone mais qui ne peuvent démontrer des actions et des plans d’action à la hauteur de ces engagements et en alignement avec l’Accord de Paris. Résultat : 58% de ces entreprises sont à risque de « carbone zéro washing ».

Cet écart abyssal entre la définition d’une stratégie et son exécution est généralisé pour l’ensemble des enjeux du développement durable, même s’il est exacerbé pour le réchauffement climatique. Une étude de l’Institute for Business Value (IBV) d’IBM et d’Oxford Economics menée auprès de 1.958 cadres dirigeants dans 32 pays et publiée en janvier 2022 pointait déjà cet écart : 86% de ces dirigeants affirmaient que leur organisation avait une stratégie de durabilité (sustainability strategy) en place mais seulement 35% avaient commencé à agir selon cette stratégie. Seulement un sur trois déclarait avoir intégré les objectifs de durabilité et les indicateurs pour les suivre dans les processus business[6].

L’enjeu est donc non seulement d’inciter les entreprises à mesurer leur empreinte GES et à construire des plans de décarbonation mais aussi de vérifier que ces plans sont robustes et s’inscrivent dans une trajectoire compatible avec les préconisations de l’Accord de Paris. D’où le succès de l’initiative Science Based Targets (SBTi), cadre de référence en matière climatique au niveau mondial, devenu un véritable graal pour les entreprises[7]. L’organisme passe au crible « scientifiquement » les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre adoptés par les entreprises pour vérifier si elles sont alignées sur la trajectoire 1,5°C. En mai 2023, plus de 5.000 entreprises au total avaient pris des engagements climatiques, soit un tiers de l’économie mondiale, et près de 2.700 d’entre elles ont fait valider leurs objectifs, à différents niveaux (court terme, long terme, neutralité carbone).

Une autre façon d’apprécier la vigueur de la transition climatique des entreprises est d’apprécier l’importance de cet enjeu dans les préoccupations des dirigeants d’entreprises. On constate alors que le changement climatique reste très bas dans les préoccupations des PDG d’entreprises internationales. Ceux qui me suivent sur Linkedin savent que les sources sur ce point ne manquent pas. A titre d’exemple, voici les résultats de deux études publiées en octobre 2023 (sources : Conference Board et KPMG).

Le changement climatique très bas dans les préoccupations des PDG d’entreprises internationales (source : Conference Board)
Hiérarchie des risques vue par les dirigeants (source : KPMG)

Il est assez frappant de constater à quel point la vigueur de la crise énergétique déclenchée par l’offensive russe en Ukraine (24 février 2022) et l’intensité des catastrophes climatiques de l’été 2023 ont laissé les dirigeants de marbre.

L’édition 2023 du « Global CEO Survey » (enquête auprès des directeurs généraux) du cabinet d’audit et de conseil PwC, publiée en janvier 2023, est tout à fait convergente. Interrogés pour connaître leurs trois préoccupations principales, seulement 14% des CEO’s (directeurs généraux) ont cité le réchauffement climatique. Oui, oui, vous avez bien lu : seulement 14%. Cette préoccupation est très largement distancée par l’inflation (citée par 40%) et la volatilité macroéconomique (31%). Bref, cela ne s’arrange pas. Un tiers indiquent que leur entreprise n’a pas commencé à mettre en œuvre la moindre initiative pour réduire ses émissions. Et 42% admettent que leur organisation n’est même pas en train de définir une stratégie de réduction des risques et des émissions climatiques pour leur entreprise.

Annoncée le 12 septembre 2023, l’éviction surprise du dirigeant du géant pétrolier BP, Bernard Looney, accusé d’avoir caché des relations personnelles qu’il entretenait avec plusieurs collègues, a été relevée par l’hebdomadaire britannique ‘The Economist’ pour avoir visé trop ostensiblement la neutralité carbone.

 

Les entreprises européennes : guère mieux !

Les entreprises européennes ne sont pas dans une meilleure position que la situation mondiale décrite ci-dessus. Le CDP (ex. Carbone Disclosure Project) et le cabinet de conseil Oliver Wyman ont publié une étude en février 2023 sur un échantillon d’entreprises représentant environ 75 % du marché boursier européen. Conclusion : la proportion d’entreprises européennes qui affichent des objectifs et un plan de transition compatibles avec une trajectoire + 1,5 °C de l’Accord de Paris est inférieure à 5%. La moitié des sociétés déclarent bien avoir programmé des actions dans ce domaine, mais leurs résultats s’avèrent très insuffisants. Ainsi, moins d’un tiers lient la rémunération de leur exécutif à leurs performances en matière de climat, d’eau ou de déforestation. La France se situe même en deçà de la moyenne, avec seulement 2 % de ses entreprises considérées comme « avancées » et 40 % comme « en développement ».

En septembre, 2023 une étude publiée par Impak Analytics, une agence de notation d’impact franco-canadienne, a analysé l’indice Stoxx 600, qui regroupe les 600 plus grandes capitalisations boursières européennes, pour déterminer la contribution de ces entreprises à la réalisation des Objectifs du Développement Durable (ODD). Elle révèle que seuls 4 % des revenus des entreprises européennes cotées contribuent de manière positive aux ODD et seulement 15 % de l’indice, soit 89 entreprises, génèrent une ou plusieurs contributions positives. En moyenne, les entreprises consacrent 24 % de leur chiffre d’affaires total à l’ODD 7, qui concerne l’énergie propre et abordable. Bien que cela puisse sembler prometteur, « la réalisation de l’ODD 7 semble encore hors de portée », souligne Impak Analysis. Par ailleurs, 83 % des entreprises européennes entravent les progrès vers la réalisation de l’ODD 13 sur le climat. La conclusion de l’étude est sévère : « Bien que le Stoxx 600 soit à la pointe en matière de déclaration d’information sur le développement durable et qu’il soit soumis à des réglementations européennes de reporting, il semble incapable de contribuer de manière significative à la réalisation de l’Agenda 2030 ».

Nous n’en resterons pas à ce panorama international. Dans la suite de cet article, à paraître la semaine prochaine sur ce blog, nous nous concentrerons sur la situation des entreprises françaises vis-à-vis de la lutte contre le réchauffement climatique. Nous aborderons leurs difficultés de passage à l’acte, nous ferons un zoom sur le secteur de l’industrie en France, nous nous prononcerons sur le débat Jouzel versus Pouyanné, nous parlerons de l’engagement des dirigeants et de l’intégration de critères climatiques dans leur rémunération variable. Cliquez ici pour consulter cet article.

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises, président de
Management & RSE

Pour aller plus loin :

Consultez cet article : « Nos dirigeants sont-ils climato-sceptiques sans le savoir ? »

 

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[1] L’Accord de Paris conclu le 12 décembre 2015 à l’occasion de la COP21 présidée par Laurent Fabius, réunit les 196 pays qui l’ont ratifié sur l’objectif principal de limiter à 2 degrés Celsius (et si possible à 1,5 degré) le réchauffement de la planète d’ici la fin du siècle.

[2] Voir : “Net Zero Tracker”, Rapport de MSCI Sustainability Institute. Lancé en septembre 2023, cet institut vise à faire progresser le rôle des marchés de capitaux dans la création de valeur durable et à relever les défis mondiaux tels que le changement climatique. Il s’appuie sur l’expertise de MSCI dans la fourniture de données financières et de durabilité au secteur de l’investissement.

[3] Voir « Neutralité carbone : les objectifs des grandes entreprises sont « peu crédibles » », Libération, 6 novembre 2023

[4] « Les entreprises ne sont pas à la hauteur de leurs engagements écologiques, selon un rapport », L’info durable, novembre 2023

[5] Voir https://influencemap.org/

[6] “Sustainability as a transformation catalyst”, January 2022

[7] L’initiative Science Based Targets (SBTi) est un partenariat entre le CDP (anciennement Carbon Disclosure Project), le Global Compact (Nations Unies), le World Resources Institute (WRI) et le World Wide Fund for Nature (WWF). Voir https://sciencebasedtargets.org 

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