La technologie n’est pas un destin mais un choix collectif, et c’est notre capacité à peser sur son utilisation qui détermine si elle renforce ou affaiblit le travail

Robot, mon ami : comment l’IA peut renforcer le travail au lieu de le remplacer

Lorsque les premiers robots ont été installés en France, c’était dans les usines automobiles et dans des cages. Les systèmes de sécurité immobilisaient automatiquement le fonctionnement du robot en cas de détection d’une présence humaine. Hommes et robots : tout les opposait, depuis la révolte des canuts ou des Luddites. Or aujourd’hui, un changement majeur intervient à bas bruit : nous apprenons à travailler AVEC le robot ; nous passons d’une relation de substitution à une relation de complémentarité, de collaboration. Mais que se passe-t-il lorsque le robot sort de sa cage ? Que nous apportent les démarches de prospective du travail ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer face à l’enjeu d’aujourd’hui qu’est le déploiement de l’intelligence artificielle (IA) ?

Table des matières

1 – Les robots en mutation : extension du domaine de la productivité.

2 – De la confrontation à la coopération : l’avènement du travail augmenté.

3 – Sortir des fantasmes : la vraie question n’est pas l’emploi, mais le travail

4 – Les robots comme l’IA changent notre rapport au travail

5 – The « new normal » dans les évolutions de l’intelligence artificielle : l’IA physique.

6 – Quelles évolutions pour demain ?

Conclusion (provisoire…)

 

Pour comprendre ce que l’IA fait réellement au travail, il faut suivre le chemin qui mène des premiers robots enfermés dans leurs cages aux systèmes collaboratifs qui émergent aujourd’hui. La première partie de cet article montre comment la robotique a muté, s’est diffusée dans les PME et a étendu son champ d’action bien au‑delà de l’industrie. La deuxième révèle le basculement décisif : la convergence robotique‑IA transforme la confrontation en coopération et ouvre l’ère du travail augmenté. La troisième démonte les fantasmes de destruction massive d’emplois pour replacer le débat là où il doit être : sur le travail réel, ses tâches et son organisation. La quatrième met en lumière l’apport des « cobots » ou robots collaboratifs, qui changent notre rapport au travail, comme c’est le cas aussi de la nouvelle incarnation de l’intelligence artificielle, l’IA physique (cinquième partie).

La sixième partie explore comment le management en sera transformé, à la suite de la recomposition des compétences, de l’autonomie et de la transformation organisationnelle, conditions indispensables pour que la technologie crée de la valeur. Enfin, la conclusion propose de reconnaître que l’IA n’est pas un destin mais un choix collectif, et c’est notre capacité à peser sur son utilisation qui détermine si elle renforce ou affaiblit notre rapport au travail. C’est ainsi que se poursuit notre quête d’une « IA socialement responsable », d’une IA qui incarne les valeurs et les principes de la RSE.

Revenons au commencement de la controverse sur ce que l’automatisation fait au travail. Les canuts à Lyon et les Luddites dans le Nord de l’Angleterre, tous ouvriers du textile, détruisaient leurs machines pour préserver le travail humain au début du XIXème siècle. Ils ont mal fini : les premiers ont été emprisonnés ; les seconds ont été exécutés. Mais d’autres, avant eux, s’étaient déjà opposés à l’automatisation. Dans « La vie des douze César », Suétone nous montre l’empereur Vespasien, visitant l’atelier d’un grec et s’inquiétant des conséquences économiques de sa machine… qu’il décide donc de faire briser. De même, la construction du premier aqueduc fut un grand progrès pour Rome, mais alors qu’un quart des habitants de la ville travaillaient comme porteur d’eau, son malheureux bâtisseur dû subir le courroux des foules. Vespasien a également interdit les machines de levage pour protéger l’emploi des bâtisseurs à Rome.

Plus tard, la reine Elisabeth 1ère a interdit les premiers métiers à tisser en Angleterre, avant même l’apparition des luddites. La notion de robot, qui surgit dans les années 1920, n’a pas bonne presse. Le terme est dérivé du tchèque « robota », qui signifie « travail forcé ». Aujourd’hui comme hier, l’automatisation – les robots comme l’intelligence artificielle – a du mal à se faire accepter…

Nous assistons aujourd’hui à la prolifération des discours catastrophistes et déterministes annonçant la destruction de centaines de milliers d’emplois liée au développement de l’intelligence artificielle, une vision très partielle et partiale, que nous avons dénoncée dans notre rapport Terra Nova (voir : « Ce que l’IA générative fait au travail et à l’emploi », Note de Terra Nova, 3 février 2025) . Il ne s’agit pas d’adopter une posture béatement technophile mais de reconnaître qu’on ne peut pas confondre les impacts qui affectent l’emploi et ceux qui concernent le travail.

Terra Nova : Intelligence artificielle et travail – Restitution publique, 3 février 2025

Il faut aussi, comme le suggère la RSE, assumer nos responsabilités. L’intelligence artificielle (IA) comme les robots n’est pas une technologie neutre mais elle est un moyen et non une fin. Bernard Stiegler a transposé la notion de « pharmakon », inspirée de Derrida et de Platon, à la question numérique. Le pharmakon signifie à la fois remède et poison, « l’impossibilité de tracer une ligne claire entre ce qui serait du côté du risque et ce qui serait du côté de la promesse », précise le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, une manière de marquer l’ambivalence fondamentale des technologies numériques qui ne cessent d’apporter autant de solutions que de nouveaux problèmes[1].

Une même substance, une même technologie peut sauver ou tuer selon la dose, le contexte ou la manière dont elle est administrée. L’IA peut dissoudre le travail, le vider de son sens, réduire l’autonomie et l’intelligence pratique ; ou, au contraire, elle peut devenir un opérateur de capacitation, un prolongement de l’humain, un vecteur d’émancipation. Comme le rappelait Gilbert Simondon, immense philosophe de la technique auquel Stiegler s’opposera, la véritable question n’est jamais celle de la machine, mais celle de l’individuation : comment humains, organisations et techniques co‑évoluent pour produire de nouvelles formes de puissance d’agir. L’IA n’échappe pas au libre-arbitre humain : tout dépend de la manière dont elle est utilisée.

 

1 – Les robots en mutation : extension du domaine de la productivité

Dans le cadre de son projet « Santé au travail en 2040 », qui vise à préfigurer les « modes et méthodes de production en 2040 et d’en tirer les enseignements en matière de santé et sécurité », l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) a organisé plusieurs ateliers de prospective sur le travail et le numérique. L’INRS prend la prospective au sérieux et sait l’organiser de bonne façon : ce n’est ni Madame Irma, ni le marc de café (voir : « La prospective, ardente obligation du dirigeant »). Ces ateliers permettent de repérer les lignes de continuité ou de discontinuité en structurant un dialogue (et une controverse) entre experts et praticiens. J’ai participé avec un vif intérêt à cette démarche. L’atelier intitulé « Dans un monde robotisé, quelle place pour le travail de l’homme ? », qui s’est tenu le 19 janvier 2016, s’est ouvert par une introduction des éléments de diagnostic déjà réunis par l’INRS et par une présentation méthodologique par François de Jouvenel (Futuribles).

Cet atelier a mis en évidence plusieurs évolutions de la présence des robots et de leurs impacts, qui me semblent utiles en 2026, pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui avec l’IA :

  1. Des grandes entreprises aux PME

En 2015, le Boston Consulting Group (BCG) a publié une série de rapports consacrés au développement de la robotique avancée à l’échelle mondiale à l’horizon 2025[2]. La robotique « avancée » change la donne en fournissant des « équipements capables d’adopter un mode opératoire préprogrammé en fonction des données que leurs capteurs leur permettent d’acquérir et ce dans un environnement qui n’est pas parfaitement structuré et dans lequel leurs capacités d’acquisition des données lui permettent d’appréhender le positionnement des objets avec lesquels ou sur lesquels ils doivent intervenir ». Le BCG tablait à l’époque sur une croissance annuelle de l’investissement de 10 % dans ce domaine, dans un contexte d’augmentation continue de la performance des équipements et d’une baisse significative de leur prix (plus de 20 % sur la période). Comme souvent, on peut constater, alors que l’horizon de la prévision est dépassé, que les tendances émergentes ont été exagérées. C’est un peu le lot des démarches de prospective. Un élément sur lequel le BCG ne s’est pas trompé est celui de l’extension dans le tissu productif : la robotisation ne concernera plus seulement les plus grandes entreprises, mais s’étendra aussi aux PME, affirmait-t-il. Effectivement, cette décennie a vu le déploiement des « low-cost robots ».

   2 – Extension des secteurs concernés
Une autre prévision qui s’est révélée exacte : les différents secteurs industriels ont effectivement été inégalement touchés. Ce sont les équipementiers de l’automobile et du transport, les fabricants de composants électriques et électroniques, et les producteurs de biens d’équipement industriels qui ont été concernés au premier chef et ont concentré 75 % des investissements en robotique. Mais ces investissements ont eu pour effet de faire baisser fortement les coûts unitaires de production et de relativiser fortement le poids du coût de la main d’œuvre dans le prix de revient du produit final, si bien que la robotisation a pu s’étendre à d’autres secteurs.

Selon le BCG, les compétitivités des différents pays sont fortement conditionnées par leur capacité à investir dans cette nouvelle révolution industrielle. La question des relocalisations d’activité pourrait prendre une nouvelle dimension dans un tel contexte, ce qui ne s’est traduit dans la réalité qu’à la marge. Les mêmes problématiques se posent aujourd’hui avec l’IA, née dans l’industrie et les services à forte intensité cognitive, qui s’étend progressivement à d’autres secteurs et provoque, elle aussi, des remises en cause de la structure des chaînes de valeur.

On parle beaucoup du Japon, pays dans lequel la robotisation et maintenant l’IA se développe beaucoup parce que la crise démographique combinée au refus de l’immigration provoque un manque de main-d’œuvre. Mais même un pays à fortes ressources en main d’œuvre, comme la Chine, a fait résolument le choix de la robotisation de sa production industrielle dès les années 2010 : elle enregistrait par exemple une augmentation de 50 % du nombre des robots installés entre 2013 et 2014, avec pour perspective affirmée par le Parti communiste chinois d’être en 2017 le pays qui déploierait le plus de ces équipements. Foxconn, le principal fabricant des IPhone d’Apple en Chine, annonçait à cette époque son intention d’installer plus d’un million de robots dans ses usines. La domination chinoise est maintenant bien établie. En 2024, la Chine a installé 295.000 robots industriels, soit 54 % des déploiements mondiaux[3]. Mais elle exporte aussi ses robots, si bien qu’à elle seule, elle a livré 70 % des robots de la planète en 2025. Le segment de marché des robots humanoïdes a affiché une croissance de 270 % en volume au 1er semestre 2026, selon la firme Smart Analytics Global. Les deux premiers fournisseurs mondiaux, Agibot et Unitree, sont chinois[4].

Aujourd’hui, on assiste au même scénario avec l’IA, elle aussi fortement soutenue par les autorités publiques chinoises. La question du devenir de la main d’œuvre disponible se pose dès lors avec une forte acuité dans ce pays où il n’existe pas de réel système de protection sociale (chômage, maladie, retraite) susceptible d’amortir au moins pendant une période transitoire la baisse du niveau d’emploi, surtout si celle-ci devient structurelle.

   3 – Intrusion dans les services
Cette intrusion est notamment le fruit de l’hybridation de la robotique avancée avec le développement de l’intelligence artificielle. Une fois de plus, la convergence entre technologies différentes provoque des effets disruptifs. La robotisation, accompagnée par l’IA, déborde du monde de l’industrie pour investir celui des services, dont on imaginait précisément qu’il pourrait accueillir une partie de la main d’œuvre dont l’industrie n’aurait plus besoin. Dès les années 2010, un secteur comme l’aide à la personne (personnes handicapées et/ou âgées) était clairement identifié comme un domaine dans lequel des applications de robots d’assistance physique pourraient être utilisées (avec des effets encore incertains sur l’emploi, mais espérés favorables en termes de prévention des risques professionnels)[5]. De même, la convergence entre robotique et IA a permis de multiplier les possibilités de robotiser massivement les activités de la logistique (qui ne figurait pourtant pas dans la liste des secteurs prioritaires identifiés par le BCG).

Le BCG ne manquait pas de remarquer qu’au-delà des grandes tendances relevées par la prospective, l’avenir appartenait aux humains. Plus de dix ans plus tard, voici ce qu’écrit le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP) dans son exercice de prospective du travail publié en septembre 2026 : « La vitesse des évolutions dans le domaine de l’IA – technologiques, réglementaires et sociétales – rend la prospective particulièrement risquée. Il n’en demeure pas moins que, loin d’être déterministe, cette révolution appelle des choix collectifs (choisir plutôt que subir l’IA). Si la frontière entre tâches automatisées, hybridées ou préservées par l’humain se dessine largement sous l’impulsion des entreprises et des dynamiques de marché, les États et les partenaires sociaux disposent de leviers pour en orienter le cours et veiller à ce que l’IA soit mise au service d’une organisation efficace du travail, sans déperdition des savoir-faire humains et productivité globale »[6].

 

2 – De la confrontation à la coopération : l’avènement du travail augmenté

Les robots restent-ils menaçants ? Absorbent-ils le travail ? Jouent-ils contre l’emploi ? « Le logiciel dévore le monde », s’exclamait Marc Andreessen, le célèbre (et controversé) milliardaire et cofondateur du fonds de capital-risque Andreessen Horowitz, qui a toujours pensé que les technologies détruisent l’emploi[7]. Aujourd’hui, le déploiement de l’intelligence artificielle dans bien des entreprises s’effectue avec un objectif de gains de productivité brute (IA d’effacement), avec une conséquence délétère : les trois angles du « triangle du travail » sont durement attaqués, ce qui produit l’érosion de notre pacte social (voir : « Reconnecter la RSE au travail : l’urgence d’un nouveau pacte social »). Il faut donc créer les conditions pour qu’au contraire, les robots comme l’IA libèrent des gains de productivité source de croissance, de développement d’activités nouvelles et d’accomplissement pour l’homme au travail.

Prospective et travail collaboratif : enfant jouant avec Robert le Robot,
jouet fabriqué par Ideal Toy Corp en 1959

Les débats sur le lien entre robotisation et destruction d’emplois, relancés par le célèbre ouvrage d’Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, “The Second Machine Age”, continuent à faire rage, sur fond de la vieille peur du « chômage technologique »[8]. Plus de 10 ans plus tard, les progrès sont aussi minces que le rapport consacré à la question par le HCSP, successeur du Commissariat au Plan en septembre 2026 : « Si l’incertitude demeure sur les gains globaux de productivité liés au numérique (dont l’IA), il y a consensus sur le fait que les entreprises les plus numérisées sont à la fois plus productives et plus créatrices d’emploi »[9].

Pour donner sa valeur à l’humilité face aux incertitudes, j’utilise depuis plus de dix ans l’étude réalisée par le Think Tank américain Pew Research Center qui avait interrogé 2.000 spécialistes des nouvelles technologies en 2014 sur l’impact de la robotisation et de l’IA sur l’emploi[10]. 52 % estimaient que les créations d’emplois l’emporteraient alors que les 48 % restants s’attendaient à ce que le solde final soit négatif. « Fifty-fifty, » comme on dit en bon français, mais l’histoire, une fois de plus, a donné raison aux partisans du progrès technologique… Je recommande aussi sur ce point la lecture d’une bonne synthèse de la littérature académique réalisée à l’époque par Thibaut Bidet-Mayer pour « La Fabrique de l’Industrie », qui relevait elle aussi les mêmes incertitudes et reste très actuelle aujourd’hui[11].

La robotisation comme le déploiement de l’IA sont des vaguelettes qui perturbent à peine les mouvements de fonds de l’économie. Deux économistes, Pierre Cahuc et Francis Kramarz, ont étudié les transitions sur le marché du travail et indiquent dans leur rapport qu’il y a en France, chaque jour, quelque 30.000 embauches, en grande majorité en contrat à durée déterminée et aussi 30.000 départs de l’emploi, départs s’effectuant dans des conditions souvent difficiles[12]. Ce chiffre illustre bien la nature « schumpetérienne » du marché du travail, qui repose sur un phénomène de création destructrice permanent. Rapporté à la population en emploi, ce chiffre de 30.000 mouvements d’emploi quotidiens se traduit par un taux de rotation de 15%. C’est pourquoi ces auteurs indiquent qu’il y a quelque pertinence à invoquer une « loi des 15% » qui s’énoncerait de la manière suivante : à l’échelle d’une nation, chaque année environ 15% des emplois disparaissent et chaque année environ 15% d’emplois nouveaux apparaissent[13]. Cette compréhension du fonctionnement du marché du travail relativise la charge sensationnelle des prédictions mises en avant par les Cassandre de la robotisation : ainsi, en septembre 2013, un article de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, chercheurs à l’université d’Oxford, avait alerté le monde entier en affirmant que « 47 % de l’ensemble des emplois aux Etats-Unis » risquaient de disparaître d’ici à vingt ans à cause de l’automatisation. Si nous reprenons les 15% de Cahuc – Kramarz – Zylberberg, la période nécessaire pour recomposer 47% de l’emploi n’est même pas de 20 ans mais seulement d’à peine le cinquième ! La force de recomposition de Schumpeter est bien supérieure à celle des robots !

A l’époque, les prévisions sur la France, réalisées par les cabinets Roland Berger et McKinsey, se fondaient (bien imprudemment) sur les mêmes prémices. Roland Berger, qui n’a jamais eu peur du sensationnel, estimait par exemple en 2014 que, tous secteurs confondus, trois millions d’emplois pourraient être détruits par la numérisation à l’horizon 2025 ![14]

Un espoir souvent agité et largement déçu est celui de la relocalisation assistée par la robotisation. Comme évoqué plus haut, la baisse des coûts des robots permet le rapatriement de tout ou partie de chaînes de valeur industrielles autrefois délocalisées dans des pays à bas coûts de main d’œuvre, ce que l’on appelle la « robocalisation ». Ainsi par exemple, le robot signé Rethink Robotics coûtait 5,1 dollars de l’heure au milieu des années 2010 quand le coût du travail horaire dans l’industrie atteignait 8,2 dollars en Pologne, 35,7 dollars aux Etats-Unis et 39,8 dollars en France, d’après les chiffres du Bureau of Labor Statistics portant sur l’année 2012[15].

Ce phénomène est resté largement limité, mais il pourrait prendre de l’ampleur si la baisse des coûts (acquisition et utilisation) des robots se poursuivait et se combinait aux effets des désordres géopolitiques. Sans parler de relocalisation, la robotisation est sans doute essentielle à la réindustrialisation de la France. En 2026, on prévoit qu’un tiers des effectifs de l’industrie partira à la retraite d’ici 2030 – soit un million de personnes — et on observe que 60.000 postes restent non pourvus chaque année. « Sans robotique, on ne fera pas tourner les usines, » conclut un expert de Bpifrance.

Sortis de leur cage, les robots ne détruisent pas des emplois mais absorbent des tâches. De la même façon, l’IA automatise des tâches, ce qui a pour effet de recomposer les emplois – et non de les détruire. Certains semblent le découvrir aujourd’hui mais David Autor, économiste au Massachusetts Institute of Technology (MIT) le dit depuis plus de dix ans[16]. De ce fait, robots et IA transforment le travail et l’emploi plus qu’ils ne les détruisent. Les créations d’emplois concerneront beaucoup moins des tâches d’exécution et bien davantage les activités de conception ou de maintenance (robotique, informatique, mécatronique, etc.). La montée en puissance de la robotique, de l’intelligence artificielle et du « machine learning » (algorithmes capables de s’améliorer sans intervention humaine) va entraîner la disparition de certains emplois, ou en tout cas la substitution d’emplois humains par des robots ou des logiciels… et la création d’autres emplois que nous ne connaissons pas tous aujourd’hui !

Comme toute innovation, c’est par la transformation des usages et par la convergence des technologies (robotique, sciences cognitives, IA) que les mutations opèrent. De grandes entreprises de services s’investissent dans la production de robots pour développer leurs usages en leur sein. Amazon a acheté la société Kiva Systems en 2012 pour 775 millions de dollars. Quelques années plus tard, les robots Kiva ont envahi les immenses entrepôts d’Amazon et l’entreprise réfléchit aussi à leur utilisation pour les livraisons, notamment pour résoudre la problématique des fameux « derniers kilomètres » (plateformes d’éclatement, drones, etc.). Amazon a poursuivi ses acquisitions logicielles et matérielles en achetant en mars 2026 Fauna Robotics (qui développe la plateforme humanoïde Sprout orientée développeurs) ainsi que la start-up RIVR (robots de livraison à roues et jambes).

Google joue également un rôle important pour structurer un secteur de « nouvelle robotique ». Dans la seule année 2013, elle a acheté la société japonaise Schaft, un acteur clé de la robotique intelligente, puis Boston Dynamics, une société issue du MIT fondée en 1992 et connue pour les robots qu’elle conçoit pour la Darpa, le centre de recherche de l’armée américaine… et 6 autres entreprises de robotique.

Tesla, connu pour sa percée sur les véhicules électriques, est devenu un opérateur du marché de la robotique. Elon Musk, son patron qui dirige aussi SpaceX, a présenté le 19 août 2021 un projet de robot humanoïde métallique, qui sera capable d’effectuer des tâches répétitives et sera conçu à partir de la même technologie d’intelligence artificielle que les véhicules semi-autonomes de la société. « Tesla est certainement l’entreprise de robotique la plus importante au monde, parce que les voitures sont des robots semi-conscients sur roues, avec un ordinateur de bord dédié à la conduite autonome », a fait valoir Elon Musk lors d’un événement sur les avancées de son groupe en matière d’intelligence artificielle.

Meta, la maison-mère de Facebook, a racheté la start-up Assured Robot Intelligence (ARRI) en mai 2026 et utilise cette acquisition pour concevoir des modèles de fondation (« foundation models ») dédiés au contrôle des robots humanoïdes, cherchant à s’imposer comme le système d’exploitation logiciel de la robotique de demain.

En avril 2025, Hugging Face, la célèbre plateforme franco-américaine de modèles d’IA open-source a racheté la start-up française Pollen Robotics (créatrice de l’humanoïde Reachy 2) afin d’associer du matériel robotique à sa bibliothèque logicielle LeRobot. Hugging Face a elle-même été acquise par Nvidia, le géant des puces pour l’IA, consolidant cette dynamique.

On observe une forte accélération des rachats sur la période 2025-2026, sous l’impulsion des dernières générations d’IA. Ces rachats couronnent une convergence qui se traduit par l’essor de la robotique et de l’IA collaboratives. Les robots ont changé le rapport des humains au travail. Mais la combinaison robotique + IA fait pivoter cette relation de la confrontation vers la collaboration. Les robots et l’IA deviennent les moteurs de l’émergence des systèmes collaboratifs.

 

3 – Sortir des fantasmes : la vraie question n’est pas l’emploi, mais le travail

Le débat anxiogène, catastrophiste et déterministe posé par les tenants des robots destructeurs nets d’emplois est mal posé pour quatre raisons.

   1- Ce débat masque le fait que la France a totalement raté la révolution robotique
En matière de densité de robots industriels, les derniers chiffres disponibles de l’enquête mondiale qui fait référence, World Robotics, concernent l’année 2023[17]. La France ne se situe qu’au 19ème rang des 43 pays étudiés, ce qui est peu enviable pour la 6ème ou 7ème puissance mondiale mais aussi pitoyable puisque ce rang traduit une régression (11ème rang mondial en 2014).

Densité de robots par pays en 2023
IFR (International Federation of Robotics)

Elle ne comptait que 186 robots pour 10.000 salariés de l’industrie (125 pour 2014), un niveau très éloigné du recordman en la matière, la Corée du Sud, qui en compte cinq fois plus pour le même nombre de travailleurs (1012 contre 437 en 2014). Loin, aussi, de la performance de l’Allemagne (qui en affiche 429), de la Suède (347) ou même de l’Italie (228). Cette dernière décennie a consacré la montée en puissance de la Chine et de Singapour. En 2024, 295.000 nouveaux robots ont été installés dans des usines en Chine, contre 68.000 dans les pays de l’Union européenne et 34.000 aux États-Unis[18]. C’est là l’origine de la domination industrielle de la Chine, qui déferle aujourd’hui sur les entreprises européennes.

A l’inverse de ce que prétendent les Cassandre de l’automatisation, on constate que les pays les plus denses en robots, Corée du Sud, Chine, Singapour Allemagne, Japon, Suède, sont aussi ceux qui ont le mieux préservé, voire développé leur industrie et plus globalement l’emploi.

Pour mémoire, on trouvera ci-dessous le tableau pour 2014, qui met en évidence les changements décrits ci-dessus.

   2 – Ce débat réduit la problématique à ses aspects quantitatifs alors que l’enjeu est qualitatif
Comment accompagner efficacement les salariés dans ce processus de destruction créatrice permanent, alors que les qualifications associées aux nouvelles tâches sont très différentes de celles des tâches qui disparaissent ? Didier Kayat, Directeur général délégué de l’équipementier aéronautique Daher, apporte une réponse en considérant que « la robotisation est favorable à l’emploi si elle s’accompagne d’un effort conséquent de formation».

Il a pointé cette exigence avec force dans son article intitulé « La robotisation n’est pas l’ennemie de l’emploi »[19] : « L’un des enjeux majeurs est la formation des salariés car ils n’exercent plus le même métier. Chez Daher, les ouvriers programment, pilotent les robots par ordinateur et supervisent les processus. Ils ne font plus de tâches contraignantes et peuvent ainsi se concentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée comme la production de nos pièces. L’année dernière, sur un effectif de 8.600 salariés, un salarié sur deux est allé en formation. Ce qui a représenté plus de 85.000 heures. Cet investissement est indissociable de celui de la robotisation. Il est indispensable de former les salariés à ce nouvel environnement industriel ».

Sur ce plan, force est de constater, malheureusement, qu’à l’échelle de la France, les deux moteurs efficaces sont en panne : celui de l’Etat (les politiques de filières) comme celui de l’entreprise (la GPEC suivie de la GEPP).

   3 – Ce débat sous-estime l’impact des aspects organisationnels et de la transformation du travail
Nous l’avons vu plus haut, le robot comme l’IA ne supprime pas des postes ou des emplois mais recompose les tâches. Cette recomposition est amortie par les pesanteurs, les habitudes et les process codifiés. Il faut du temps pour qu’elle se traduise par des gains de productivité (voir la section « A la recherche des gains de productivité » dans : « Pour une IA capacitante : l’intelligence du travail, socle de la RSE »). La robotisation a aussi généré des effets de transformation indirects mais très profonds. Rappelons-nous en 1961, lorsque Moulinex prétendait, à coup de grands panneaux publicitaires « libérer la femme ». Les robots-ménagers, plus modestement, ont fait gagner plusieurs heures aux familles d’après-guerre mais la vraie « robolution » est ailleurs: le marché du travail s’est ouvert aux femmes, dont le taux d’activité a grimpé en flèche.

Dans une note publiée en avril 2026, Eurofound (le laboratoire de la Commission européenne en charge des conditions de travail) rappelle (selon le titre de la note) que « les nouvelles technologies recomposent le travail plutôt que de détruire les emplois »[20]. Elle s’appuie sur les conclusions de la nouvelle édition de l’enquête paneuropéenne sur les conditions de travail (EWCS) qui donne des résultats sur l’année 2024, basés sur 36.644 entretiens approfondis en face à face menés dans 35 pays. Deux conclusions de cette étude me semblent majeures : « la technologie a plus de chances de créer de nouvelles tâches que de supprimer celles existantes » et « les données mettent en lumière une forte augmentation de la collaboration numérique au cours des cinq dernières années ».

Le rapport met l’accent sur l’autonomie des travailleurs et l’utilisation des compétences pour lesquelles deux points faibles sont soulignés : l’inadéquation des compétences (« actuellement, 30 % des travailleurs de l’UE estiment être surqualifiés pour leurs fonctions ») et le manque de démocratisation du travail (« 21 % n’ont aucun moyen formel d’exprimer leurs opinions au travail »). Le rapport précise que « pour ces travailleurs, l’essor de la gestion algorithmique, où le logiciel gère l’allocation et le suivi des tâches, peut réduire leur sentiment d’autonomie plutôt qu’améliorer l’efficacité ».

Pour autant, l’IA capacitante n’a pas perdu la bataille : le rapport souligne que « l’utilisation de l’IA générative est associée à des niveaux plus faibles de tâches monotones et à une plus grande probabilité que les travailleurs évaluent positivement la qualité de leur propre travail, en particulier chez les professionnels et les managers ».

En France, l’avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) adopté en janvier 2025 a approfondi la question des impacts de l’intelligence artificielle sur l’entreprise et le travail[21]. Il recommande notamment d’utiliser l’IA pour améliorer la sécurité, la santé et le bien-être au travail, tout en maintenant l’autonomie des salariés et cela sans oublier l’aspect collaboratif. Spécifiquement sur cet aspect, le CESE invite les entreprises à valoriser la complémentarité entre compétences humaines et systèmes d’IA en mettant en place des programmes de mentorat avec des experts en IA pour accompagner les employés, cela afin de renforcer l’intégration des technologies tout en préservant les savoir-faire humains.

   4 – Ce débat masque les interrelations macro-économiques
Un des effets des gains de productivité suscités par la robotisation est de faire baisser les prix des produits, ce qui améliore leur attractivité et donc leur demande, de libérer du pouvoir d’achat qui se dirige vers d’autres types de consommations, et par conséquent de diffuser des effets positifs sur l’emploi dans les autres secteurs de l’économie. Comme le rappelle l’étude de la Fabrique de l’Industrie citée ci-dessus, « les gains de productivité réalisés par une entreprise sont forcément réinvestis dans le circuit économique sous une des formes suivantes : hausse des profits, baisse de prix ou hausse de salaire pour les employés de l’entreprise. Le premier permet de dégager des capacités d’investissement, qui concourent au développement de l’entreprise»[22].

L’importance de ces interrelations me conduit à privilégier les approches globales de la prospective. Ainsi, je crois qu’il est vain de prétendre imaginer l’avenir de la robotisation ou de l’IA si on les détache d’une prospective globale et systémique du travail, qui s’attache à repérer les « méga-trends » d’évolution du travail à l’ère numérique. Ainsi, les cinq tendances lourdes que j’avais repérées début 2018 – avant le Covid, avant l’IA générative – à la demande de Futuribles me semblent toujours les plus structurantes aujourd’hui (voir : « Comment travaillerons-nous demain ? »).

C’est le grand mérite d’une autre étape de la démarche de l’INRS à laquelle j’ai pu participer, intitulée « Le travail en 2040 » et menée par Marc Malenfer et Jennifer Clerté. Elle s’est traduite par la publication d’un rapport très innovant intitulé « Le travail en 2040 : modalités de pilotage, enjeux de santé et sécurité au travail », publié fin 2023 en collaboration avec Futuribles, la Chaire FIT2 et l’IRES[23].

L’un des points clés issus de la phase d’analyse prospective détaillée dans ce rapport est l’omniprésence du numérique à tous les niveaux de l’entreprise, qui soulève déjà la dualité d’utilisation possible : d’un côté, les outils numériques comme les robots, les logiciels, les systèmes d’intelligence artificielle viennent « de plus en plus souvent renforcer la prescription et le contrôle, réduisant ainsi l’autonomie des travailleurs », mais de l’autre côté il peuvent également « constituer un soutien précieux lorsque ils sont conçus comme une aide à la décision ou pour soustraire le travailleur à certains risques ». La dualité entre IA d’effacement et IA capacitante est préfigurée par cette alternative.

L’INRS relève également les apports possibles de ces technologies pour les préventeurs : l’analyse des données accumulées sur les accidents et presque accidents peut « apporter une solution pour objectiver des problématiques liées aux conditions de travail et pouvoir préconiser des mesures de prévention collective ». L’intelligence artificielle peut également constituer un atout majeur pour « aider à la montée en compétences » : soutien de la formation continue, personnalisation et adaptation des parcours professionnels, accompagnement des salariés pour la construction de leurs compétences, réalisation de supports de formation parfaitement adaptés au contexte de travail.

L’INRS remarque justement que les scénarios dans lesquels les robots collaboratifs s’étendent exercent un fort impact sur la nature et la qualité du travail. D’un côté, les robots collaboratifs « rendent le travail moins pénible, mais ils nécessitent aussi l’acquisition de nouvelles compétences relatives à l’usage de ces équipements (fonctionnement, maintenance, réparation) et conduisent le travailleur à se concentrer sur d’autres tâches comme la relation client ». Ces tendances sont très cohérentes avec d’autres démarches de prospective du travail conduites à l’échelle internationale, comme celle de l’Institute for Work & Health (voir : « Les 7 tendances à anticiper en santé au travail : 2040 c’est déjà demain »).

En tirant plus loin les intuitions posées par cet exercice de prospective, je pose l’hypothèse que les robots collaboratifs ou l’intelligence artificielle coopérative se développent en grande partie en réaction au modèle des plateformes. Ces dernières imposent les processus de travail de façon très rigide alors que l’économie collaborative mise sur la co-construction. C’est aussi une réponse à l’aspiration à plus de dialogue et de démocratie dans les organisations du travail.

 

4 – Les robots comme l’IA changent notre rapport au travail

La collaboration entre robot et travail humain va se poursuivre. La technologie recompose les tâches : l’organisation doit suivre ! Dans un rapport publié en septembre 2026, le think-tank patronal américain Conference Board projette que, dans trois ans, 60 à 70 % des emplois dans la main-d’œuvre cognitive pourraient impliquer une collaboration humain-IA, contre seulement 15 à 25 % impliquant uniquement un travail humain[24]. Le Conference Board ne s’arrête pas là : il déduit de cette prédiction des recommandations pragmatiques à l’attention des entreprises :

  • N’attendez pas que l’impact de l’IA sur le marché du travail devienne clair avant d’agir.
  • Planifiez des scénarios pour envisager des futurs multiples.
  • Identifiez quels tâches, emplois et compétences sont les plus exposés au changement, et investissez dans des formations qui aident les employés à travailler efficacement aux côtés de l’IA.

Le robot ne remplace pas des « business process » mais vient s’y insérer. Par exemple, dans le process « recrutement », certaines phases sont déjà robotisées depuis plus de 10 ans (sollicitation de recrues potentielles, examen des CV rédigés sous une forme standardisée, etc.). Les algorithmes, augmentés par l’IA, poursuivent leur mode de développement originel : ils accélèrent ou remplacent les tâches routinières, pénibles ou dangereuses. Mais il le fait de plus en plus aux côtés de l’homme, inséré dans le processus de travail. Et c’est heureux car c’est cette collaboration qui permet de corriger ses errements (ex : risques de discrimination).

Le robot sait de mieux en mieux se faire accepter. Il nous ressemble ; il est autonome ; il se coule dans notre environnement quotidien. Il interagit avec nous, comme le fait l’IA. Satya Nadella, président de Microsoft, a été le premier à désigner ChatGPT, sorti le 30 novembre 2022, sous le terme de « robot conversationnel« . Loin des êtres bioniques inquiétants, le robot est de plus en plus humanoïde. Les robots androïdes reproduisent l’apparence humaine en termes de couleur, matière, texture, voix, mouvements. A l’hôpital, ils tiennent le rôle d’un partenaire en imitant les gestes, les postures et en reproduisant la voix des patients. Le robot-majordome leur apporte leur café, leur prodigue des attentions et des soins, répond de mieux en mieux à leurs questions. On parle de « robotique conviviale ».

Cette collaboration est à l’origine du développement de la cobotique, terme créé en 1999 par deux professeurs à la Northwestern University, Edward Colgate et Michael Peshkin. Wikipédia nous précise qu’elle est « une branche émergente de la technologie, à l’interface de la cognitique et du facteur humain (comportement, décision, robustesse et contrôle de l’erreur), de la biomécanique (modélisation du comportement et de la dynamique des mouvements) et de la robotique (utilisation d’artefacts dans un but de production de comportements mécaniques fiables, précis et/ou répétitifs à des fins industrielles, de santé ou de convivialité) ».

Les cobots jouent un rôle déterminant dans l’extension de la robotisation vers les petites entreprises et de nouveaux secteurs d’activité. « Auparavant l’apanage des grands industriels, les robots collaboratifs, ou « cobots », plus petits, plus intelligents, plus polyvalents et moins chers, permettent désormais à tous les ateliers de fabrication, quelle que soit leur taille, d’automatiser leur production », écrit Christopher Mims[25]. Ils sont désormais couramment utilisés dans des usines de toutes tailles et dans divers secteurs – automobile, logistique, santé, agroalimentaire –, bien que leur adoption reste encore loin d’être généralisée. La part des cobots dans les ventes mondiales de robots serait de l’ordre de 3 % et, selon ABI Research dans une étude de 2026, le marché des cobots pourrait être multiplié par quatre d’ici 2030.

Déjà en 2015, l’étude de la Fabrique de l’Industrie citée plus haut, qui préférait le terme de « robot collaboratif » définissait ainsi ce dernier : il « ne vise pas à remplacer l’homme mais à l’assister dans des tâches pénibles ou répétitives, en démultipliant par exemple ses capacités physiques ou en améliorant la précision de ses gestes »[26]. Dans le monde de l’IA, on reconnait bien cette finalité : c’est celle de l’IA capacitante (voir : « Pour une IA capacitante : l’intelligence du travail, socle de la RSE »).

Vis-à-vis du travail humain, le robot intervient selon trois modes :

  1. La substitution, mode privilégié durant le XXème siècle : le robot fait à la place de l’homme ; il le remplace. Dans le monde de l’intelligence artificielle, c’est ce que j’ai appelé l’IA d’effacement, qui remplace le travail humain.
  2. Le complément: le robot effectue une partie des tâches que l’homme ne peut (veut ?) plus faire (voir l’exemple ci-dessus du recrutement).
  3. La suppléance: le robot aide l’homme à faire ce qu’il continue à faire et augmente ses capacités. Ainsi par exemple, durant une opération chirurgicale ou en contexte de télémédecine, le robot effectue une partie de l’opération en apportant des mouvements d’une précision et d’une durée dont l’être humain peut s’avérer incapable, mais le médecin pilote l’opération et continue d’en assumer la responsabilité. Dans le monde de l’intelligence artificielle, c’est ce que j’ai appelé l’IA capacitante, qui renforce le travail humain.

Depuis le milieu des années 2010, l’extension de la robotisation repose sur les deux derniers modes, qui se développent dans de très nombreux secteurs d’activité. La France est restée à la traîne de cette mutation, sans doute pour des raisons technologiques. Mais je pense qu’il y a une seconde raison, moins citée mais tout aussi importante : la piètre réputation dont jouit le travail manuel en France. Le travail manuel étant fortement déconsidéré, on cherche surtout à l’éliminer, beaucoup moins à composer avec lui, à le soutenir, à l’enrichir…

Amie ou ennemie ? Coopération ou confrontation ? Selon l’oscillation entre ces trois modes, la posture vis-à-vis de l’IA est radicalement différente. Ainsi, 60% des individus considèrent l’intelligence artificielle comme un partenaire de travail (selon une étude de la MIT Sloan Management Review et du cabinet BCG sur la valeur ajoutée individuelle et organisationnelle de l’IA publiée en 2022) mais 62% des français pensent que l’IA au travail est une menace pour les salariés et les entreprises (selon l’enquête ”Intelligence artificielle au travail” de l’Observatoire de la Tech, publiée en 2021).

La robotique sort de son univers contraint caractérisé par les 4 D : « dull, dirty, dumb, dangerous », qui qualifiaient les tâches ennuyeuses, sales, stupides et dangereuses, pour se couler dans notre quotidien. Comment se manifeste cette « cobotique », cette robotique d’assistance et de collaboration ? Dans l’assistance aux malades ou aux personnes âgées, les exosquelettes assistent en direct le geste de l’opérateur, en démultipliant ses capacités en termes d’efforts pour « manipuler » le patient. La même logique est appliquée en milieu industriel par des cobots qui manipulent avec sûreté et précision des pièces chaudes, lourdes ou encombrantes, ou au contraire trop petites pour être saisies naturellement avec la précision nécessaire, tout en s’adaptant aux caractéristiques de l’utilisateur.

On est ici au cœur de l’IA capacitante, celle qui augmente le potentiel du travail humain, au lieu de prétendre le remplacer. Voici ce qu’en dit Sotiris Manitsaris, Directeur Adjoint au Centre de Robotique de Mines Paris – PSL dans un article de mai 2025 sur les gestes professionnels des artisans et opérateurs face à la robotique : « La cobotique (robotique collaborative dotée de couches d’intelligence artificielle) pourrait jouer un rôle complémentaire, mobilisée – comme tout autre outil – pour intervenir dans les moments où des ruptures de fluidité surviennent, soutenant ainsi la continuité et l’efficacité des gestes. La cobotique joue déjà ce rôle dans certains secteurs. On peut penser aux cobots pétrisseurs dans l’agroalimentaire, aux bras collaboratifs utilisés pour le vissage ou le polissage dans l’industrie automobile, ou encore aux cobots qui assistent l’humain dans des tâches d’assemblage répétitives. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement la continuité du geste mais surtout la préservation de ce qui en fait la valeur, c’est-à-dire sa précision, son adaptabilité, et parfois même sa beauté ».

Et il ajoute : « Dans l’esprit de l’Homo faber, les cobots pourraient être envisagés comme des instruments avancés, conçus non pas pour remplacer l’artisan, mais pour intervenir dans les moments critiques où la continuité gestuelle est menacée ». Finalement, la cobotique est capacitante car elle permet de préserver le geste qui fait la fierté professionnelle de l’opérateur : « La cobotique pourrait permettre de préserver la fluidité et l’ergonomie des gestes lors de tâches exigeantes, tout en maintenant l’intégrité artistique des créations »[27].

En contrepartie de leurs apports indéniables, les deux derniers modes (complément et suppléance) posent des problèmes inédits, par exemple celui de la dépendance : si le robot tombe en panne, le médecin prendra-t-il le risque d’opérer et dans l’affirmative, en a-t-il toujours la capacité ? Autre problème nouveau, celui de la responsabilité juridique : lorsque l’on programme la voiture autonome à réagir face à la perte de contrôle de sa trajectoire, faut-il préférer écraser plusieurs piétons ou s’écraser sur un mur en tuant ses passagers ? Pierre-Yves Oudeyer, directeur de recherche à l’INRIA, met l’accent sur le risque de voir « le lien social introduit grâce au robot contribuer à réduire encore le lien social effectif avec les autres humains, et donc à renforcer à moyen terme, l’isolement social des sujets concernés »[28]. L’exigence est posée d’une éthique des robots et de l’IA. Enfin, le problème de la cybercriminalité : qui dit robot connecté dit cible pour les hackers.

Quels seront les apports des robots en matière de conditions de travail ? Les tâches à faible valeur ajoutée, répétitives, dangereuses et pénibles continueront à être fortement diminuées, prises en charge par les robots pour la production industrielle, les imprimantes 3D pour la fabrication de prototypes et les avatars pour la production servicielle. La mise en œuvre des cobots favorise une diminution de l’absentéisme résultant des TMS (troubles musculo-squelettiques) consécutifs à certaines tâches répétitives exécutées par les salariés (voir par exemple l’industrie agro-alimentaire). Leurs apports sont avant tout ergonomiques car si l’opérateur pilote le cobot, c’est ce dernier qui absorbe le poids des pièces, leur température, leur vibration, et bloque tout mouvement potentiellement dangereux.

La robotique collaborative, comme l’IA capacitante, prend le contre-pied de l’automatisation de productivité, qui fonctionne sur une logique de standardisation et de massification. L’une et l’autre génèrent de la complexité, si bien que, comme le dit très bien Marc Alochet, « la capacité d’adaptation face aux incidents générés par cette complexité, la prise en compte raisonnée de l’événement et de son impact ainsi que la capacité à y répondre de la façon la plus appropriée resteront, longtemps encore, l’apanage de l’homme »[29]. L’une et l’autre augmentent le pouvoir d’agir de l’opérateur. Comme l’expliquaient déjà Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz il y a plus de dix ans, « la transmission d’information devenant la clef de voûte de tout le système, on peut imaginer que là où l’emportait la capacité à segmenter, à hiérarchiser, à réduire la complexité, ce seront dorénavant la capacité de résolution de problèmes en temps réel, l’aptitude à faire converger les savoir-faire de différents métiers et à coupler les dimensions réelles et virtuelles qui primeront »[30].

La robotique collaborative, comme l’IA capacitante, permet ainsi de revaloriser certains postes ou métiers. Un membre de l’IRT Jules Verne donne un exemple : « Grâce aux cobots, les opérateurs pourront se concentrer sur des tâches à forte valeur ajoutée. Un soudeur ne perdra plus 70% de son temps à préparer son matériel et le métier de soudeur deviendra celui de coboticien-soudeur »[31].

La nature même du travail change. L’opérateur n’est plus cantonné à des tâches d’exécution mais intervient en support sur des tâches de contrôle, de maintenance, de régulation. On passe de « l’âge du faire » au « faire-faire ». L’activité de travail est moins centrée sur la réalisation et davantage sur la supervision du travail. Dans une usine de la métallurgie en Auvergne-Rhône-Alpes, l’intégration de cobots dotés d’IA a entraîné une augmentation de 20 % de la productivité, tout en réduisant de moitié les troubles musculo-squelettiques des opérateurs. Ces outils favorisent non seulement l’efficacité industrielle mais également le développement de nouvelles compétences chez les employés, en particulier dans la supervision et l’interaction avec des systèmes intelligents. Cette transition de contenu du travail nécessite un accompagnement des compétences car le salarié devra ainsi développer des compétences plus transversales. Un défi pour les entreprises françaises qui ont du mal à gérer les « soft-skills » et à élaborer des plans de formation qui sortent de la finalité de « faire encore mieux ce que nous faisons déjà » (voir : « Emploi et formation à l’heure de la RSE : pour une employabilité socialement responsable »).

Même dans des secteurs jugés comme très traditionnels, les technologies collaboratives entraînent une revalorisation des métiers, comme le montre l’exemple de la métallurgie :

  • Soudeurs : l’intégration du soudage laser et des robots collaboratifs a permis une amélioration significative de la précision et une meilleure gestion des matériaux avancés, comme les alliages légers.
  • Chaudronniers : l’utilisation de logiciels de CAO/DAO (conception et dessin assistés par ordinateur) éventuellement couplée à des cobots permet aujourd’hui de planifier et exécuter des conceptions complexes, répondant aux exigences croissantes des clients.
  • Techniciens d’usinage : avec les machines à commande numérique (CNC), les techniciens assurent la programmation et l’optimisation des cycles de production, augmentant la productivité tout en réduisant les déchets.

Autre défi pour les entreprises : en contrepartie de cette revalorisation de l’humain, le travail humain, celui qui résiste à l’automatisation, devient de plus en plus cognitif… tellement cognitif, subjectif, émotif et relationnel qu’il ne se détache plus de moi : mon travail, c’est moi. Les phénomènes de saturation, de souffrance éthique, de blessures narcissiques, mais aussi de surmenage et d’intensification du travail, peuvent s’en trouver renforcés. A l’ère de l’IA, on assiste à la montée du « AI brain fry », une nouvelle forme de fatigue mentale, le « cerveau frit par l’intelligence artificielle », la « surchauffe cérébrale » ou le « court-circuit cérébral », défini par le Boston Consulting Group (BCG) comme « une fatigue mentale liée à l’usage excessif et à la surveillance d’outils d’IA au-delà des capacités cognitives de l’individu ».

Ces formes d’intensification du travail par disparition des « siestes mentales » que représentaient les tâches routinières, combinées à l’atrophie des compétences par délégation excessive à des systèmes automatisés, sont aujourd’hui peu captées par les outils classiques d’analyse des facteurs de risques psychosociaux au travail. La supervision d’agents demande une attention plus dense que l’exécution directe ; on remplace une routine par un méta-travail permanent de validation, et c’est là que se loge l’épuisement. Et évidemment, il n’est pas sans conséquences. L’étude de BCG sur le « brain fry » par l’IA a révélé que les travailleurs en surcharge cognitive étaient 39 % plus susceptibles de commettre une erreur grave impactant le client[32].

De même, il faut être conscient des limites de la robotique et de l’IA. Comme l’explique Michel Barabel, directeur du Master 2 GRH Management de l’IAE Gustave Eiffel et rédacteur en chef du MagRH, « l’IA complète les processus existants en facilitant la structuration et l’accessibilité des savoirs. Cependant, elle ne peut remplacer l’interaction humaine, qui est fondamentale pour transmettre les aspects culturels et tacites des compétences. Les initiatives de Dassault, Renault, Siemens et Schneider Electric, notamment dans le cadre de leurs usines 4.0, sont exemplaires. Ces entreprises montrent l’importance de devenir ‘data-driven’ tout en apprenant des échecs passés pour ajuster leur stratégie ».

Enfin, la qualité de la relation homme-machine peut, si l’on n’y prend pas garde, se traduire par un effet pervers, la fragilisation des liens sociaux : au lieu de solliciter la collaboration des collègues, on la demande au robot ou à l’IA.

Les cobots sont moins contraignants, moins chers et plus intuitifs d’utilisation (simplicité et rapidité de programmation), plus versatiles (capacité à changer de poste de travail rapidement) que leur ancêtre le robot industriel. Ils contribuent ainsi à l’automatisation dans les PME. Flexibles, ils permettent également d’aller plus loin dans la personnalisation des produits, de plus en plus demandée par les consommateurs. Ils s’adaptent bien aux environnements organisationnels qui se développent le plus, la « mass-customization » (production de masse à la demande). Ils pourraient ainsi casser les organisations tayloriennes et donner place à l’enrichissement du travail. L’humanisation des machines serait-elle la réponse à la machinisation des hommes ?

Couverture de « Planète Robots », Juin 2025

Comme la plupart des technologies, la robotisation est entrée d’abord dans la grande entreprise industrielle, puis dans les PME, et atteindra ensuite la maison. La convergence entre la robotique, les assistants cobots et la domotique ouvre de nombreuses perspectives. Vous aussi, vous adopterez bientôt votre premier robot domestique piloté par l’IA…

Dans ce nouvel environnement, j’apprends naturellement mon travail à mon robot. Il y a plus de 10 ans, voici comment l’Usine Nouvelle décrivait l’apprentissage sur un bras robotique tel que l’Universal Robots UR5 ou le Baxter de Rethink Robotics : « l’opérateur programme son nouveau compagnon en le prenant par la main. Littéralement. Il lui montre les mouvements à accomplir. Le robot mémorise les points de passage, les actions à faire. Il est immédiatement opérationnel. Plus besoin de faire appel à un programmeur. Et comme un cobot peut facilement être déplacé et s’adapter à une nouvelle tâche, il est possible de le changer de poste de travail, au gré des besoins »[33]. Le robot apprenant peut ensuite, à son tour, transmettre son savoir, ses gestes et postures, aux hommes. On entrevoit ici quelques perspectives pour une révolution de la formation professionnelle : une formation sur le lieu de travail, en contexte de travail. L’Afest (Action de formation en situation de travail) poussé à l’extrême : on se forme avec nos robots.

Aujourd’hui, comme le souligne Bertrand Duperrin dans ses chroniques, les robots quittent l’usine – le lieu initialement conçu pour eux – pour investir d’autres environnements de travail. Par exemple, des robots montés sur roues circulent dans l’hôpital pour apporter les médicaments aux médecins et aux infirmières. Dans le quotidien Libération du 8 août 2026, Jean-Louis Constanza, le co-fondateur de Wondercraft, à l’origine connu pour ses exosquelettes médicaux, fixe les principaux jalons : « dans 10 ans, il y aura des robots dans toute la production en usine et sur les chantiers. Dans 15 ans, ce sera dans les hôpitaux les EHPAD, les écoles… ». Deviendront-ils des machines apprenantes ? Qu’est ce qui fait que nous sommes prêts à les accueillir dans nos vies ? Probablement la dégradation des relations sociales, qui nous amène à ressentir déception et frustration dans les relations interpersonnelles que nous entretenons avec les humains. La ressource rare que nous recherchons est l’attention : la trouverons-nous auprès de ces machines ?

Et sachons raison garder : cette évolution est lente, souterraine, c’est une « transformation silencieuse », pour reprendre le terme du sinologue et philosophe François Jullien. Ecoutons Cédric Loubiat, fondateur et directeur général de General Robotics interrogé en septembre 2026[34] : « Aux États-Unis, certaines entreprises proposent déjà de louer un robot humanoïde pour environ 500 dollars par mois. En revanche quand la tâche devient complexe, le robot est télépiloté, car il n’a pas l’autonomie nécessaire pour l’accomplir. Est-ce que les robots sont déjà dans votre salon, oui, mais sont-ils assez performants pour être totalement autonomes ? La réponse est non. Le hardware de ce type de robot ne tient pas la route. En termes de sécurité, l’usage des robots en interaction profonde avec l’être humain est pour moi le tout dernier cas d’usage de la robotique humanoïde. Ça arrivera en dernier, quand on aura résolu tous ces problèmes de logiciel, de sécurité, de résistance des robots, de performance ou de ROI. A mon avis, c’est d’abord dans des usines ou bien dans des environnements à haut risque (spatial, nucléaire, etc.) que les machines ont leur place. Pour le reste, on n’y est pas encore ».

 

5 – The « new normal » dans les évolutions de l’intelligence artificielle : l’IA physique

L’IA physique (ou « Physical AI » ou encore « embodied AI ») désigne une nouvelle génération d’intelligences artificielles, issue notamment des convergences technologiques évoquées plus haut, capables d’agir dans le monde réel, en combinant modèles d’IA (souvent des LLM multimodaux), capteurs, actionneurs, systèmes de contrôle et boucles d’apprentissage (pour s’améliorer par l’expérience). L’IA physique est un système consacré à la robotique, « capable de percevoir le monde physique, de l’analyser et d’agir en conséquence », explique Shizhe Chen, chercheuse à l’Inria Paris au sein de l’équipe-projet Willow, « à la croisée de la vision par ordinateur, de l’apprentissage automatique et de la robotique »[35].

C’est en quelque sorte l’IA qui sort de l’écran pour manipuler des objets, se déplacer, percevoir son environnement, apprendre par l’action et collaborer avec d’autres agents ou des opérateurs humains. C’est aussi l’évolution naturelle des robots traditionnels, qui étaient scriptés et très limités, vers des robots autonomes, adaptatifs et capables d’auto-apprentissage, d’interactions et de dialogue. L’IA quitte sa zone de confort pour entrer dans les usines, les entrepôts, les véhicules, les drones, les robots humanoïdes.

L’IA physique va permettre une extension des usages de l’IA notamment dans le monde des PME. Elle constitue pour les entreprises un facteur de mutation important :

  • réorganisation du travail réel,
  • montée en autonomie des systèmes,
  • déplacement des compétences vers l’interprétation, la supervision, la coordination,
  • enjeux de pouvoir d’agir et de qualité du travail.

Ces évolutions intéressent les chercheurs (Berkeley, Stanford, CMU, MIT), les fournisseurs d’infrastructures (Nvidia, IBM), les aiguilleurs du logiciel (Google DeepMind, Meta), mais aussi des entreprises industrielles comme Toyota.

 

6 – Quelles évolutions pour demain ?

Les enquêtes montrent que lorsqu’on interroge les salariés français sur ce que leur inspire l’IA, la réaction la plus spontanée est la peur. Voilà où nous mène le déploiement irréfléchi et non concerté de l’IA d’effacement. Le vrai danger de l’IA n’est pas la technologie : c’est notre incapacité à organiser le travail.

Deux couvertures de l’Express à trois mois d’intervalle :
à droite en mars 2026 à gauche en juin

Luc Julia, un pionnier de l’intelligence artificielle qui a travaillé pour les plus grands groupes mondiaux (Apple, Samsung, Renault), fait lui aussi le parallèle entre la robotique d’hier et l’IA d’aujourd’hui : « Il ne faut pas avoir peur de l’IA », insiste-t-il devant plus de 500 personnes venues l’écouter au centre des congrès de Troyes en mars 2026. « Ce sera la même révolution que la robotique. Tout le monde a eu peur. Finalement, aujourd’hui, on parle de cobotique, les opérateurs travaillent avec l’aide des robots »[36].

Le robot collaboratif, comme l’IA capacitante, est la meilleure réponse à cette peur. Il exerce une pression irrésistible sur la colonne vertébrale de nos collectifs de travail : la division du travail gouvernée par le taylorisme, dans lequel les entreprises françaises sont profondément engluées (voir : « Autonomie au travail : la France a tout faux ! »). Le travail ne peut plus reposer sur une séparation hermétique entre la définition du travail effectuée par les « sachants » (bureau des méthodes, logiciel ERP…) et son exécution par les opérateurs. Celui qui fait le travail ne cesse de prendre des décisions qui poussent les limites du travail prescrit. Comme diraient les ergonomes, travail réel et travail prescrit sont entrelacés. La division du travail laisse place à l’unification cognitive. Cela ouvre des perspectives nouvelles, comme nous l’avons montré dans un autre rapport Terra Nova (voir : « Mettre le travail au cœur de la conduite stratégique de l’entreprise », Rapport Terra Nova, 9 janvier 2026).

Le management intermédiaire jouera un rôle majeur dans l’acceptation, l’assimilation et l’appropriation des robots dans les entreprises. Comme l’a montré Denis Segrestin (Centre de sociologie des organisations), une condition essentielle de l’appropriation est la capacité de modifier les technologies qui font l’objet d’une mise en œuvre, de prendre la main sur les choix d’implantation. C’est au management de mettre à disposition des salariés les espaces de dialogue, les capacités d’accompagnement pour faciliter ces transitions.

Car la coopération hommes-machines ne se met pas en place spontanément. Dans un article de la Harvard Business Review publié en 2024, David De Cremer, professeur de management et technologie à la Northeastern University, donne les grandes lignes d’un management qui construit et valorise ces coopérations[37].

Dans sa démarche de prospective, l’INRS entrevoit « une rupture fondamentale dans le rapport de l’homme à la robotique. Il ne s’agirait plus de l’intervention d’un équipement de travail dans un contexte conçu par et (au moins théoriquement) pour l’homme et des conséquences de cette intervention pour la sécurité et la santé de cet homme, mais au contraire de la présence d’un homme dans un univers où il n’est plus forcément majoritaire numériquement et où la production n’est peut-être pas organisée en première instance en fonction de lui et de ses capacités. Toutes sortes de risques (et leur prévention) devraient être repensés en fonction de ce nouveau contexte ». Il est permis de frémir…

Ce scénario ressemble à « l’usine sans homme », plus probable que « l’entreprise sans usine », le rêve extravagant formulé en 2001, dans les vapeurs de la soi-disant « nouvelle économie » par Serge Tchuruk, ancien président peu regretté d’Alcatel (devenue Lucent). Il peut se réaliser dans certaines productions de masse et répétitives mais il est peu probable qu’il se généralise. Quoi qu’il en soit, l’être humain est, et sera sans doute toujours, constamment aux commandes pour les décisions les plus importantes, directement, par des paroles ou des gestes ou indirectement, par la programmation des comportements lors de l’élaboration des robots.

Enfin, l’INRS pointe une tendance de fond : un travail plus isolé et commandé à distance. La robotisation et la commande à distance peuvent permettre d’éloigner l’opérateur du lieu de travail proprement dit. Cette faculté pourrait peut-être permettre par exemple l’industrialisation de réactions chimiques aujourd’hui proscrites en raison de leur dangerosité ou plus de souplesse dans la gestion des combustibles nucléaires. La télé-opération peut aussi permettre des relocalisations partielles, avec des emplois situés à des milliers de kilomètres des installations physiques.

Mais à l’inverse de ce scénario, le robot pourrait aussi miser sur ses nouvelles capacités collaboratives pour aider les collectifs de travail à refonder la coopération sur des bases nouvelles (voir : « Travailler ensemble : pour une intelligence de la coopération »).

Robot, mon ami

Nous n’avons vu que le début de l’histoire. Car une fois sorti de sa cage, le robot va continuer à mieux collaborer avec les humains, à mieux « sentir » son environnement. Comment ? Comme dans les précédentes mutations du travail, en s’hybridant avec d’autres technologies comme bien sûr l’intelligence artificielle, mais aussi les senseurs virtuels, la vision 3D et 4D, les capteurs, le big data et le data mining, les assistants virtuels, la connectique, les imprimantes 3D, les systèmes cognitifs (qui permettent aux machines de percevoir, d’apprendre et de s’adapter aux changements), le « quantified self » (qui consiste à mesurer chez les travailleurs, collecter et exploiter les données corporelles comme le poids, l’activité physique, les heures de sommeil, etc.), le « wearable computing » (appareils numériques que l’utilisateur porte sur lui en permanence), les biotechnologies, les nanotechnologies (les médecins envisagent des nano-robots, qui circulent dans le sang), les logiciels collaboratifs, les neurosciences, etc.[38].

Ces robots intelligents seront interconnectés sur Internet avec des objets (IOT : Internet Of Things), des capteurs et des automatismes. Comme l’écrit Thierry Colin, Professeur des universités en Sciences de gestion à l’Université de Lorraine dans « Les cobots, des collègues de travail comme les autres ? », « les cobots font partie d’un vaste mouvement technologique. Le contexte de l’industrie 5.0 et l’utilisation croissante de l’IA permettront aux cobots d’être encore plus adaptables, voire capables d’improvisation. Ils pourront être intégrés dans des « systèmes cyber-physiques de production », c’est-à-dire des systèmes très intégrés dans lesquels l’informatique contrôle directement les outils de production ». Ils bénéficieront de connections avec les drones, qui vont prendre une place de plus en plus considérable et sauront à l’avenir accomplir des tâches concrètes dans la livraison, le transport, l’agriculture, le bâtiment…

Ce n’est pas une vision de futurologue. Nous y sommes déjà. En Chine et en Inde, des ouvriers vêtus de capteurs de la tête aux pieds exécutent leurs gestes professionnels pour alimenter un moteur de données couplé à l’apprentissage de l’intelligence artificielle. Cette opération permet de capturer le travail réel.

Vers quoi cela nous amène ? D’abord, l’entreprise aura considérablement investi pour construire des agents IA ultra-perfectionnés et bien entraînés. Le coût d’utilisation de ces agents sera extrêmement élevé, parfois supérieur à celui d’un salarié humain. Deuxièmement la ressource rare en terme de management sera la capacité à animer une équipe hybride, composée d’humains et d’agents IA, de robots, d’avatars et d’algorithmes et à réguler leur coopération.

 

Conclusion (provisoire…)

Le passage des robots initialement conçus pour supprimer le travail humain aux robots collaboratifs préfigure, dans le monde de l’intelligence artificielle, la transition de l’IA d’effacement vers l’IA capacitante (voir : « Pour une IA capacitante : l’intelligence du travail, socle de la RSE »). S’ils sont correctement implémentés, les robots collaboratifs permettent aux humains de redéployer et d’accroître leurs compétences, d’augmenter considérablement leur pouvoir d’agir et de reprendre la main sur un travail source de fierté professionnelle.

Ils contribuent ainsi à ce que je considère comme une responsabilité essentielle des directions des ressources (richesses) humaines (DRH) aujourd’hui : construire des environnements de travail capacitants. Car c’est là, fondamentalement, que l’entreprise trouve sa légitimité : offrir un environnement de travail qui suscite la progression, qui permet aux collaborateurs de développer leur pouvoir d’agir et d’exprimer au mieux leur potentiel humain. Comme le rappelle Jean-Luc Estournel de Maniban, « un environnement capacitant ne se limite pas à offrir des ressources ; il permet à chacun de les convertir en véritables capacités d’action. Un environnement capacitant n’est pas un dispositif, mais une culture du possible » (voir : « RH et RSE : 4 bonnes pratiques issues des mutations du travail »).

Ce qui fera la différence demain n’est pas l’usage de l’IA dans une approche de productivité mais plutôt la capacité à relier les meilleurs outils et les meilleures compétences humaines, dans un objectif de qualité. Autrement dit, comme l’écrit Vincent Lecerf, DRH du Groupe Orange dans le MagRH en juillet 2026 : « Les premiers usages [de l’IA] ont montré que l’enjeu n’est pas seulement d’automatiser certaines tâches, mais de construire une articulation de qualité entre expertise humaine et IA »[39].

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : ni les robots ni l’IA ne décident à notre place de l’avenir du travail. Ce sont nos choix d’organisation, de formation, de gouvernance et de conception du travail qui déterminent si ces technologies affaiblissent ou renforcent le pouvoir d’agir des travailleurs. L’histoire nous a appris que les peurs technologiques sont de mauvaises conseillères. De son côté, la prospective nous montre que les transformations les plus fécondes naissent lorsque l’humain reste au centre. Une IA capacitante n’est pas juste une IA plus humaine, mais une IA qui élargit le champ d’action de l’homme au travail, augmente ses compétences, sécurise ses gestes, enrichit ses tâches et lui redonne prise sur son travail.

À l’heure où les robots sortent de leur cage et où l’IA s’invite dans toutes les activités, la question n’est plus de savoir si la technologie va remplacer l’humain, mais comment nous allons organiser le travail pour que l’humain reste irremplaçable. La véritable révolution n’est pas technologique : elle est sociale, organisationnelle et profondément humaine.

Selon le sociologue et philosophe Pierre Lévy, « la meilleure chose qu’on puisse faire avec les nouvelles technologies, ce n’est pas de l’intelligence artificielle, mais, au contraire, de l’intelligence collective : que les ordinateurs n’imitent pas les humains, mais les aident à penser et à faire évoluer collectivement leurs idées ». Longue vie à l’IA capacitante !

Nos amis les robots n’ont pas fini de nous surprendre. Les IA non plus… C’est la grande responsabilité des dirigeants aujourd’hui : choisir l’IA capacitante plutôt que subir l’IA d’effacement. Car le futur du travail dépend moins des machines que des décisions humaines. L’IA ne nous condamne à rien ; elle nous oblige juste à choisir. L’IA n’est pas notre destin : c’est un choix collectif sur le travail que nous voulons. Quant à moi, je certifie que cet article n’a pas été écrit par un algorithme…

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises, fondateur de
Management & RSE et co-président de Metis Europe

 

Pour aller plus loin :

Cet article est une version augmentée et réactualisée d’une publication préliminaire de Martin Richer dans Metis (en mai 2016 !) intitulée « Robot, mon ami ».

Découvrez l’une des meilleures démarches de prospective du travail, conduite par l’INRS et conclue par un rapport : « Le travail en 2040 : modalités de pilotage, enjeux de santé et sécurité au travail », Rapport de l’INRS en collaboration avec Futuribles, la Chaire FIT2 et l’IRES, Novembre 2023.

Consultez d’autres articles de ce blog sur l’intelligence artificielle.

Crédit image : « Man at the Crossroads », fresque de 5 mètres sur 11, réalisée par le peintre mexicain Diego Rivera en 1933 pour le lobby du RCA Building au Rockefeller Center de New York. Diego Rivera place l’humain au centre d’un monde technique en expansion. Ce tableau montre que la technologie est un choix civilisationnel, pas une fatalité. C’est l’humain qui dirige la technologie et non l’inverse. La nature du régime – capitaliste à gauche, communiste à droite – n’y change rien. Cette fresque a connu un destin rocambolesque : détruite sur ordre de son commanditaire, Nelson Rockefeller, qui y a vu une « propagande anti-capitaliste », elle a été recomposée par Riviera plus tard au Mexique, sous le nom de « Man, Controller of the Universe ». Elle est visible au Palacio de Bellas Artes à Mexico.

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[1] « Bernard Stiegler : la science des priorités », Libération, 8 août 2020

[2] Les trois principaux rapports du BCG de l’époque : “The shifting economics of global manufacturing: How a Takeoff in Advanced Robotics will power the next Productivity Surge”, February 2015 ; « Man and Machine in Industry 4.0. How Will Technology Transform the Industrial Workforce Through 2025? », September 2015 ; “The Robotics Revolution: The Next Great Leap in Manufacturing”, September 2015

[3] Source : International Federation of Robotics (IFR)

[4] Le Figaro, 20 août 2026

[5] Voir le premier exercice de prospective réalisé par l’INRS sur « Utilisation des robots d’assistance physique à l’horizon 2030 en France ; Prospectives en santé et sécurité au travail » http://www.inrs.fr/media.html?refINRS=VEP%201

[6] « Choisir son travail demain – Être plus libres et indépendants, individuellement et collectivement », Rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP), septembre 2026

[7] Marc Andreessen, « Why software is eating the world », Wall Street Journal, August 20, 2011. Le regretté philosophe Bernard Stiegler faisait remarquer que la citation « Software is eating the world » de Marc Andreessen a été actualisée en 2019 en « AI is eating software », ce qui montrait la persistance de la crainte qu’inspirent ces technologies.

[8] Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, “The Second Machine Age – Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies”, Norton, January 2014. John Maynard Keynes formula vers le milieu du XXème siècle le concept de « chômage technologique ».

[9] « Choisir son travail demain… », op. cit.

[10] “AI, Robotics, and the Future of Jobs”, Pew Research Center report, August 2014

[11] Thibaut Bidet-Mayer, « Automatisation, emploi et travail : Le robot tue-t-il l’emploi ? », Les synthèses de La Fabrique de l’Industrie, Numéro 1, Décembre 2015

[12] Pierre Cahuc et Francis Kramarz, « De la Précarité à la Mobilité : Vers une Sécurité Sociale Professionnelle », 2 décembre 2004

[13] Pierre Cahuc et André Zylberberg, « Le chômage : fatalité ou nécessité. Collection Champs, Flammarion, 2005

[14] « Les classes moyennes face à la transformation digitale », rapport de Roland Berger, octobre 2014

[15] « Le robot collaboratif, un collègue qui vous veut du bien », Journal du Net, 5 novembre 2014

[16] David Autor, « The ‘Task Approach’ to Labor Markets: An overview », NBER Working Paper 18711, January 2013

[17] World Robotics, publiée par l’IFR Statistical Department (International Federation of Robotics)

[18] Challenges, 2 octobre 2025

[19] Didier Kayat, « La robotisation n’est pas l’ennemi de l’emploi », Lettre de la DGE, juin 2015

[20] “New technologies reshaping work, not destroying jobs », Eurofound, April 20, 2026

[21] « Intelligence artificielle, travail et emploi », rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), janvier 2025

[22] Thibaut Bidet-Mayer, « Automatisation, emploi et travail : Le robot tue-t-il l’emploi ? », op. cit.

[23] Voir les références et le lien de téléchargement de ce rapport en pied de cet article dans la section « Pour aller plus loin ».

[24] « AI & the Labor Force: Scenarios for Stakeholders », The Conference Board report, September 2026

[25] Christopher Mims, « Les robots collaboratifs, clé de voûte de la renaissance industrielle américaine », L’Opinion, 13 octobre 2025

[26] Thibaut Bidet-Mayer, « Automatisation, emploi et travail : Le robot tue-t-il l’emploi ? », op. cit.

[27] Citations extraites de Sotiris Manitsaris, « Quel avenir pour les gestes professionnels des artisans et opérateurs face à la robotique ? », The Conversation, 21 mai 2025

[28] Pierre-Yves Oudeyer, « Robotique : les grands défis à venir », Futuribles, No 399, avril 2014

[29] Marc Alochet, « Une vision de l’usine automobile du futur », Ecole de Paris du management, Séminaire Ressources technologiques et innovation, juin 2015

[30] Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz, « Ambition Industrie 4.0. Industrie et numérique : les défis de la transformation du modèle industriel allemand », La Documentation française, 2016

[31] « La cobotique : grande vedette du salon Innorobo », Industrie et technologies, 6 juillet 2015

[32] Julie Bedard, Matthew Kropp, Megan Hsu, Olivia T. Karaman, Jason Hawes and Gabriella Rosen Kellerman, « When Using AI Leads to “Brain Fry”, Harvard Business Review, March 5, 2026

[33] « Adopter un robot collaboratif », Usine Nouvelle, 10 juillet 2014

[34] « Le vrai du faux : tous remplacés par des robots ? », BigMedia (revue de Bpifrance), 2 septembre 2026

[35] « L’IA qui murmure à l’oreille des robots », Sciences et Avenir, 24 septembre 2026

[36] Cité par “L’Ardennais” du 14 avril 2026

[37] David De Cremer, “For Success with AI, Bring Everyone On Board”, Harvard Business Review Magazine, May–June 2024. Il est aussi l’auteur de “The AI-Savvy Leader: 9 Ways to Take Back Control and Make AI Work”, Harvard Business Review Press, 2024

[38] Voir par exemple : Colin Sloman and Robert J. Thomas, “Workforce of the Future: Humanizing Work through Digital”, Accenture report, March 2015

[39] MagRH No 36 – Les RH face à l’IA, Juillet 2026

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