Le Netflix de la formation professionnelle, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

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[ Mise à jour : 18 novembre 2020 ]  La formation professionnelle ne peut plus retarder son indispensable mue. Elle doit casser ses codes, et pour ce faire affronter les défis résumés par 6 chiffres clés.

40% – Des millions d’emplois seraient menacés par les robots et les algorithmes. Cela fait des années que le constat est posé. Et pourtant, voici ce que je lis dans le rapport que vient de publier l’OCDE sur les problématiques d’emploi : « les travailleurs qui se trouvent dans les métiers les plus exposés au risque d’automatisation ont 30% de chances en moins de participer à la formation continue que ceux qui sont peu exposés »[1].

La formation professionnelle est le monde de l’éternel recommencement : nous n’apprenons pas du passé. On sait parfaitement que ce sont les formations longues et qualifiantes qui sont les plus susceptibles de favoriser une trajectoire professionnelle ascendante et de contribuer à la sécurité sur le marché du travail. Malgré cela, comme l’écrit Danielle Kaisergruber dans l’un de ses éditoriaux de Metis, « Difficile de comprendre que dans le cadre du « big bang » de la formation de la loi ‘Pour choisir son avenir professionnel’, on ait décidé de chambouler le CIF (Congé individuel de formation) qui permettait à des salariés de faire de vraies transitions en suivant des formations longues de reconversion et de changement de métier. Après avoir voulu le supprimer ! Heureusement défendu par les organisations syndicales, il a été recréé sous une autre forme que les salariés et les entreprises mettront longtemps à s’approprier »[2].

Malgré une suite impressionnante de réformes, de réglementations sur la GPEC[3] et de discours convenus sur l’égalité des chances, la formation soutient en priorité ceux qui sont déjà les mieux formés. « En moyenne dans les pays de l’OCDE, la participation à la formation professionnelle continue est inférieure de 40% chez les travailleurs les moins qualifiés par rapport à ce qu’elle est chez les plus qualifiés, » lit-on dans le même rapport de l’OCDE.

La formation est désormais un enjeu majeur de responsabilité sociale (voir : « La formation professionnelle : quelle empreinte sociale ? »).

23% – A rebours du mythe de la société de la connaissance, notre pays souffre d’un manque crucial de qualification : « 23 % des salariés sont sous-qualifiés pour le poste qu’ils occupent, ce qui est un des taux les plus élevés parmi les pays de l’OCDE, » constate le Rapport du Conseil national de productivité, publié en avril 2019. Ce retard dénote la difficulté de notre pays (Etat, entreprises et individus) à investir résolument dans son « capital humain » (« Sommes-nous tous du capital humain ? »).

34% – Plus d’un salarié français sur trois travaille dans un domaine différent de celui pour lequel il a étudié, une proportion plus élevée que la moyenne des 28 pays de l’Union Européenne (32%) et surtout que les pays scandinaves ou de culture germanique (Allemagne : 21% ; Suisse : 13%).

28% – Moins de trois Français sur dix (une misère !) estiment que les formations professionnelles répondent aujourd’hui aux différents besoins exprimés par les entreprises[4]. L’énorme gâchis ne passe pas inaperçu…

60% – « Six employeurs sur dix estiment que les compétences comportementales sont plus importantes que les compétences techniques » d’après Éclairages et Synthèses, une publication de Pôle emploi de mars 2018. Nous y sommes : les soft-skills l’emportent sur les hard-skills dans la demande des employeurs, mais une grande partie des prestataires de formation ne semblent pas s’en être aperçus…

3 – Intelligence artificielle (IA) + réalité augmentée + big data. La combinaison de ces trois technologies va disrupter la formation comme elle ne l’a jamais été, en favorisant l’émergences d’approches radicalement nouvelles : serious games, coaching personnalisé, « adaptative learning » (qui sélectionne le contenu pédagogique présenté à l’utilisateur en fonction de données accumulées sur lui), classes digitales et ateliers virtuels, classes inversées, « blended learning » (qui combine les formations en groupe et en présentiel, l’auto-formation et le e-learning), formation « data intensive » (branchée sur des base de connaissances et des outils de gestion documentaire), groupes de professionnalisation, formation en situations de travail par utilisation de la réalité augmentée, immersive learning, social learning (importance des communautés d’apprentissage). La prise en compte de ces technologies digitales par la dernière réforme de la formation commence enfin à assouplir le carcan légal de la formation et l’ouvre à d’autres modalités que le présentiel.

Lorsque l’équivalent d’un Netflix saura s’emparer des problématiques de formation avec une réelle attention aux contenus et aux processus d’apprentissage, la formation telle que nous la connaissons tremblera sur ses bases.

Le monde de la formation professionnelle a connu ses épisodes de disruption, d’abord avec l’arrivée dans les années 1990 du e-learning, ensuite, dans les années 2010, celle du Social Learning. La prochaine étape qui commence est celle de l’IA. Puis viendra, plus vite qu’on ne le pense, la révolution des usages ouverte par l’approche d’« empowerment » encapsulée dans la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel »[5] et son « appli » qui donne accès à tous les possibles… sans trop se préoccuper de la capacité de l’ensemble des acteurs à s’en saisir. Lorsque l’équivalent d’un Netflix saura s’emparer des problématiques de formation avec une réelle attention aux contenus et aux processus d’apprentissage, la formation telle que nous la connaissons tremblera sur ses bases.

Conclusion

L’utilisation de ces technologies, soutenues par un accompagnement humain à leur mesure, va enfin permettre d’affronter les défis mentionnés plus haut, de passer à des approches plus transversales de la formation, qui placent chacun en position alternative d’apprenant, de contributeur, de formateur, de coach, en sollicitant l’intelligence collective des communautés apprenantes et l’autonomie des personnes. Lorsque l’on part en formation, ce n’est pas pour se retrouver seul face à un écran ; c’est pour s’enrichir par les échanges.

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,

Management & RSE

Pour aller plus loin :

« Emploi et formation à l’heure de la RSE : pour une employabilité socialement responsable »

Cet article est une version augmentée d’une chronique de Martin Richer publiée par l’hebdomadaire Entreprise & Carrières dans son n° 1454 . Pour lire cette chronique en format PDF, cliquez ici

Explorez les dernières chroniques de Martin Richer dans Entreprise & Carrières

Consultez le site de Entreprise & Carrières

Crédit image : « Présentation de la Vierge au temple », Jacopo Robusti dit Le Tintoret (1519-1594), Eglise Madonna del’Orto, Venise

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[1] The Future of Work – OECD Employment Outlook 2019

[2] Danielle Kaisergruber, « Lost in transition », Metis, 15 mars 2019 https://www.metiseurope.eu/2019/03/15/lost-in-transition/

[3] Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (réglementée par la loi Borloo – loi du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale)

[4] Etude YouGov, décembre 2018

[5] Dite loi Pénicaud, 6 septembre 2018

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3 réponses

  1. Très bel article…. les clins d’œil de la production, j’ai produit un article a priori proche et en fait très complémentaire “Pourquoi n’existe-t-il pas de Netflix de la formation ?” https://lnkd.in/e4m6N_a

  2. Pardon de m’élever en faux sur la forme et le fond du titre de ce post : la notion même de Netflix de la formation est pour moi une ineptie totale.
    Nombre de startup Edtech se targuent de le devenir, preuve d’une incompréhension totale des fondamentaux de la formation.
    Etre consommateur Netflix demande juste de l’argent, du temps et de se mettre en passivité totale devant des écrans pour ingurgiter des contenus poussés par des algorithmes qui demandent du temps de cerveau disponible.
    Etre acteur de sa formation ne peut se faire que si des ingénieurs de formation et des ingénieurs pédagogiques ont transformé des contenus de savoir en activités pédagogiques élaborées pour aider à l’appropriation de ceux-ci, et les transformer en savoir-faire, savoir-etre.
    Il s’agit d’un processus actif impliquant une mise en action de l’individu. On est bien à l’opposé du légume devant sa TV Netflix.
    Quand le mot Netflix sera banni de tout écrit concernant la formation, on pourra se dire qu’enfin l’écosystème de la formation utilisant le digital aura atteint un niveau de maturité lui permettant de construire des dispositifs de digital learning utilisant le meilleur du digital (social learning, XR, accompagnement mentorat, ancrage mémoriel, adaptive learning…)
    J’aime les controverses, sources d’élargissement des ponts de vue et d’approfondissement des réflexions.

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